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LIVRE Y. — LA GENÈSE DE LA MORALE

représentant l'intérêt supérieur de la conservation delà communauté, doit diminuera mesure que la capacité de l'individu à se gouverner lui-même augmente ; de même les servitudes qu'elle lui inflige, les sacrifices qu'elle lui impose, dans l'exercice de ses droits et l'accomplissement de ses devoirs particuliers, doivent se réduire à mesure que l'existence de la communauté est moins menacée ou bien encore, à mesure que l'individu devient plus capable d'apprécier les périls qu'elle court, et de s'imposer librement les sacrifices nécessaires pour l'en préserver.

Dans les temps primitifs, l'individu apparaît ignorant, faible et dénué en présence de la nature toute-puissante et menaçante. On pourrait comparer la situation d'une tribu de ce premier âge de l'humanité à celle d'une caravane perdue avec un approvisionnement insuffisant d'armes et de vivres dans une région inconnue et sauvage, où elle est harcelée nuit et jour par des bêtes féroces et des hordes de cannibales. La nécessité du salut commun exige que chacun abdique su liberté en faveur de la personnalité qui se montre la plus capable de combiner et de diriger les efforts de fous pour pourvoir à cette nécessité; que tous les devoirs soient subordonnés au devoir dont elle est chargée; que tous les droits cèdent à son droit d'imposer à chacun la conduite qu'elle juge nécessaire à l'accomplissement de ce devoir supérieur; que tous les membres de la caravane observent strictement la discipline et subissent les sacrifices que le chef impose : s'il commande l'abandon des malades, des blessés et des vieillards, s'il ordonne même de sacrifier quelques individus pour subvenir à la subsistance de la masse, il faut lui obéir. Les droits particuliers dont il interdit l'exercice, les devoirs dont il exige la violation, en ordonnant, par exemple, à, un fils d'abandonner son père ou sa mère sur cette voie douloureuse, ces droits et ces devoirs n'ont pas cessé d'exister, mais ils sont dominés par un droit et un devoir supérieurs : ceux

du salut commun. Cependant, la caravane a uni par franchir le désert, elle est entrée dans des régions moins inhospitalières; elle s'est grossie de nombreuses recrues, elle a des vivres en abondance ; elle, peut tenir à distance les hommes et les bêtes sauvages qui l'assaillaient. Sans avoir disparu, les périls auxquels elle se trouvait exposée sont devenus moins pressants. Alors la tutelle que le chef exerçait sur chacun peut et doit devenir moins étroite, la servitude moins lourde. Les droits et les devoirs individuels dont l'exercice et l'accomplissement ont été suspendus rentrent en vigueur. Le chef de la caravane cesse d'ordonner l'abandon des blessés et des malades, au besoin même, il le défend. Après avoir été nécessaire, cette servitude devient nuisible, en ce qu'elle sacrifle un devoir particulier dont l'accomplissement est utile à un devoir général qui a cessé d'exiger ce sacrifice. Elle était morale aussi longtemps qu'elle était commandée par la nécessité du salut commun, elle est immorale lorsque cette nécessité n'existe plus.

Cette diminution de la tutelle et de la servitude imposées à l'individu par la nécessité supérieure du salut commun s'opère peu à peu lorsque l'humanité a traversé le premier et périlleux défilé de la concurrence animale. La part du self government individuel, presque nulle dans la tribu des temps primitifs, s'accroît sensiblement dans la société plus civilisée, plus nombreuse et puissante de l'âge de la petite industrie et de la concurrence politique. Néanmoins, la part nécessaire de la tutelle et de la servitude demeure encore prépondérante.

Tantôt, dans les sociétés de ce second âge, la population est partagée en castes comme dans l'Inde, et les individus qui font partie de chacune de ces castes sont assujettis à la tutelle et aux servitudes qu'elle établit dans l'intérêt de la conservation commune, tantôt elle apparaît divisée en deux grandes catégories, les hommes libres et les esclaves. Ceux-ci appartiennent à un maître individuel ou collectif qui ne leur permet

d'exercer leurs droits et de remplir leurs devoirs naturels que dans la mesure de son intérêt. Les hommes libres appartiennent à des communautés ou à des corporations agricoles, industrielles, politiques ou religieuses qui leur laissent une liberté plus étendue que celle qui est accordée aux esclaves, mais limitée cependant d'une manière fort étroite par les nécessités de la conservation commune. Les corporations politiques et religieuses imposent, de plus, aux communautés agricoles et aux corporations industrielles existant dans les limites de leur Etat, un supplément plus ou moins considérable de règles tutélaires et de servitudes restrictives de la liberté et de la propriété des individus, en vue de la conservation et de l'agrandissement de leur domination. Cette tutelle et ces servitudes, les corporations dominantes les imposent, au surplus, à leurs propres membres, en sorte que le self government individuel, quoique moins limité qu'au sein de la tribu des temps primitifs, n'a pas cessé de l'être dans une large mesure.

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