‹ La morale économiqueChapitre 132 sur 242 · LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE

même, s'exercer qu'après que l'homme industrieux et économe a constitué un capital. Parmi les devoirs, quelquesuns apparaissent d'une manière presque simultanée. Dès son apparition sur la terre, l'homme a eu le devoir de se conserver et de pourvoir à l'élève et à l'entretien des êtres auxquels il donnait le jour, et les nécessités de sa conservation l'ont obligé aussitôt à constituer des associations, troupeaux, tribus ou clans envers lesquels il a eu des devoirs à Templir. Les devoirs religieux se sont imposés à lui dès qu'il a eu les premières notions de l'existence de la divinité. En revanche, la conception de ses devoirs envers l'animalité et l'humanité elle-même a été lente à se former : comme l'animal, l'homme, à la seule exception de ses associés du troupeau ou de la tribu, — n'a été longtemps pour l'homme qu'un ennemi et une proie.

Mais, comme les besoins auxquels ils répondent, les droits et les devoirs n'ont pas tous le même caractère de nécessité. Parmi les devoirs, les plus nécessaires sont ceux qu'il faut remplir avant tous les autres, parce que s'ils n'étaient pas remplis, les autres ne pourraient l'être. Tel est dans les sociétés du premier âge le devoir de conserver, en le préservant de toute nuisance intérieure et de toute agression extérieure, le troupeau ou la tribu. Ce devoir de conservation collective est le plus nécessaire de tous parce que l'existence de chaque individu dépend de celle du troupeau. D'où cet axiome fondamental de la morale antique : salus popull suprema lex.

Il est donc indispensable que l'exercice des droits et l'accomplissement des devoirs individuels soient surbordonnés au droit et au devoir de conservation de la collectivité, et qu'un pouvoir s'établisse pour imposer à chacun les règles de conduite propres à empêcher la production des actes nuisibles à la tribu et à provoquer celle des actes utiles; ces règles acceptées d'une manière tacite ou formelle par la

généralité deviennent des coutumes; elles constituent le régime de la tutelle individuelle. Cependant l'intérêt de la communauté commande quelque chose de plus. ïl faut qu'elle puisse, en cas de nécessité, obliger ses membres à mettre à son service toutes leurs forces et toutes leurs ressources, et exiger d'eux qu'ils sacrifient au soin de sa conservation l'exercice de tous leurs droits et de tous leurs devoirs, que ces droit? et ces devoirs individuels soient frappés d'une servitude au profit du droit et du devoir de conservation de la communauté.

Comment s'établit le pouvoir qui institue et impose cette tutelle et impose cette servitude? Il s'établit aussitôt que la pression de la concurrence en fait naître le besoin. Les personnalités réputées les plus capables de pourvoir à ce besoin prennent en main le gouvernement de la communauté, à l'appel de leurs compagnons ou avec leur consentement tacite. Ils sont investis de « l'autorité » et celte autorité a une sphère d'action d'autant plus étendue que la pression de la concurrence animale est plus forte, que l'existence de la communauté est plus menacée. La tutelle à laquelle elle soumet les individus peut être défectueuse, la servitude qu'elle impose peut être excessive. Les personnalités investies de l'autorité peuvent se tromper, mais en raison même de la supériorité de capacité qui leur a valu le gouvernement de la communauté, il y a une probabilité suffisante qu'elles se tromperont moins que les individus gouvernés. Elles se trouvent ainsi en droit de les contraindre à obéir quand même à leurs injonctions. Ces injonctions fussent-elles erronées, l'intérêt commun, sauf dans des circonstances que nous avons spécifiées, savoir quand le gouvernement est tombé en des mains incapables et indignes, l'intérêt commun, disons-nous, exige qu'elles soient obéies, car la désobéissance à des injonctions erronées et nuisibles peut affaiblir l'obéissance à des injonctions nécessaires. Mais l'intervention tutélaire de l'autorité,

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