LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE
Sans doute, la guerre occasionnait une dépense de forces et de ressources, mais cette dépense était moindre que celle qu'occasionnait la corruption de la loi et des mœurs lorsque la pression du dehors venait à s'affaiblir ou à cesser.
Citons un exemple. Avant que Rome eût soumis le monde à sa domination, lorsqu'elle était continuellement en lutte avec l'un ou l'autre des Etats qu'elle allait asservir, la nécessité de développer ses forces et ses ressources stimulait, en tous sens, les progrès de la loi et la conservation des mœurs, la législation se perfectionnait et devenait un modèle que toutes les nations soucieuses de leur prospérité ont imité; des lois somptuaires dont l'observation était assurée par une censure rigoureuse réprimaient les excès provoqués par les vices de l'ostentation, de la gourmandise, de la luxure (à la vérité ces lois attestaient déjà le commencement de la corruption des mœurs). Mais dès que Rome eut achevé la conquête du monde, dès que le temple de Janus put être fermé, la situation changea. La diminution de la pression extérieure encouragea le relâchement de la loi et des mœurs, les vertus qui avaient fait la grandeur de Rome firent place aux vices de la décadence, et lorsque les barbares apparurent en nombre croissant, l'empire romain affaibli cessa d'opposer une barrière à leurs invasions.
La concurrence politique apparaît, en définitive, dans le second âge de l'existence de l'humanité comme le véhicule nécessaire de la conservation et du progrès des sociétés. Mais c'est un véhicule brutal et coûteux. Il détruit impitoyablement les États en voie de civilisation, lorsque ces États, par le fait du vice et de l'inobservation de la loi, sont entrés en décadence, et devenus incapables de résister à l'invasion de sociétés moins avancées dans les arts de la civilisation, mais aussi moins corrompues. Si les hordes qui envahissent un Etat civilisé en décomposition sont dépourvues de la capacité politique nécessaire pour gouverner et conserver
TÉtat après l'avoir conquis, si elles n'ont pour objectif que le pillage, la société périt tout entière, et il ne reste que le désert et des ruines à la place qu'elle a occupée. Si les envahisseurs ont atteint déjà un certain degré de civilisalion, ils se substituent à la corporation dominante de l'État qu'ils ont conquis et fusionnent même avec elle pour s'aider de ses connaissances et de ses capacités supérieures. Alors l'État reprend une vigueur nouvelle et subsiste, surtout si la pression de la concurrence ne lui fait pas défaut; mais dès que celle-ci vient à s'affaiblir, la décadence se produit de nouveau et l'État finit encore une fois par être la proie de la conquête. Tel est le spectacle ordinaire que nous présente l'histoire de la civilisation dans l'ère de la petite industrie et de la concurrence politique.
Mais toujours, dans ces luttes de la concurrence, la victoire appartient aux plus aptes, c'est-à-dire à ceux qui possèdent, au plus haut degré, les forces physiques et morales nécessaires à la conservation et au progrès de l'espèce, à ceux dont la loi positive est la plus approchante de la loi naturelle et qui l'observent avec le plus d'exactitude. Les plus faibles et les moins capables succombent ou sont assujettis à la domination des plus forts et des plus capables. La lutte entre toutes les sociétés politiques en concurrence occasionne sans doute une énorme déperdition de forces, mais, en supposant que cette lutte n'eût pas eu lieu, les sociétés isolées, à une époque où leur industrie était trop peu développée pour que la concurrence industrielle pût agir, seraient promptement tombées en décadence et l'humanité aurait rétrogradé jusqu'à l'ère de la concurrence animale après avoir perdu peut-être les forces nécessaires pour la soutenir. Grâce à la pression de la concurrence politique, le progrès était stimulé dans toutes les branches de l'activité humaine, à commencer par les plus nécessaires à la conservation et au développement de l'espèce; les vainqueurs s'emparaient de l'outillage et des