‹ La morale économiqueChapitre 136 sur 242 · LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE

taient point assez solidement organisées et composées d'individualités assez énergiques pour résister à ces abus de pouvoir, leurs exigences ne tardaient pas à devenir excessives, à décourager le travail et à ralentir le développement de la richesse. Le mal croissait encore s'ils négligeaient de remplir les devoirs qu'impliquait la conservation de l'État : le maintien de l'ordre intérieur et de la sécurité extérieure, si la justice devenait vénale, la police impuissante ou malfaisante, si, enfin, dans le domaine de l'industrie, la loi établissait des monopoles, conférait des privilèges, ou, ce qui revenait au même, s'abstenait d'imposer des limites à l'exploitation des monopoles naturels ; dans les deux cas, l'industrie monopolisée ou privilégiée pouvait élever ses prix aux dépens des consommateurs de ses produits ou de ses services, et s'il s'agissait d'articles nécessaires à la vie, épuiser leurs ressources et leurs forces.

Dans les pays où l'ignorance et les vices de la classe en possession de la puissance politique déterminaient ainsi la corruption de la loi, le respect de cette loi devait naturellement s'affaiblir, et la conscience individuelle, surtout chez une population dont la capacité morale était peu développée, ne distinguait point entre les parties saines de la loi qu'il importait d'observer, et les parties véreuses qu'on était excusable de ne point suivre. D'un autre côté, le spectacle d'une classe d'hommes disposant de richesses qui leur permettaient de satisfaire sans mesure tous leurs appétits, devait exercer une influence démoralisante sur la multitude à laquelle un labeur écrasant ne procurait qu'une subsistance insuffisante et précaire. Excitée à participer à des jouissances dont le spectacle s'étalait à ses regards, et qu'il lui était impossible d'obtenir par son travail, elle devait, à défaut de l'instrument commode de la loi, recourir aux procédés et aux combinaisons les plus efficaces pour s'emparer des fruits du travail d'autrui, inventer et perfectionner les méthodes les

plus productives du vol el de la fraude : l'usure, le brigandage, la piraterie, le vol, l'escroquerie, l'abus de confiance, les falsifications, notamment celle de la monnaie, — les gouvernements donnant d'ailleurs l'exemple de celte dernière. L'invention, l'emploi et le perfectionnement de ces méthodes d'appropriation du bien d'autrui se trouvaient d'autant plus stimulés et encouragés que le débouché des industries légitimes devenait plus étroit et moins profitable, que les appétits étaient davantage excités par la multiplication des articles propres à les satisfaire, enfin que la répression en était moins assurée. Ajoutons que l'emploi de la richesse acquise par ces procédés immoraux était de même communément entaché d'immoralité, que les individus qui acquéraient de la richesse aux dépens d'autrui cédaient aisément à la tentation de la gaspiller, en la concentrant sur la satisfaction de leurs besoins actuels et en se fiant pour celle de leurs besoins futurs à leur facile industrie. Mais quel était le résultat final de cette corruption et de cette violation de la loi? C'était une déperdition générale des forces productives, et l'affaiblissement graduel de la société. L'excès de la fiscalité restreignait la liberté de fonder des entreprises et paralysait l'esprit d'initiative, les atteintes à la propriété, soit qu'elles fussent causées par la loi ou la violation de la loi, diminuaient l'excitation à produire, engendraient la paresse ou du moins n'encourageaient que la propension à s'emparer du bien d'autrui. La société tombait alors en décadence.

La concurrence politique, manifestée par la guerre, opposait seule une barrière efficace à la corruption et à la violation de la loi, en rendant nécessaire le progrès ou la réforme de la loi et des mœurs. Dans les pays où la pression de cette concurrence était intense et constante, la classe en possession de l'État était intéressée, sous peine d'être dépossédée et même détruite ou asservie, à adopter et à faire prévaloir les règles les plus propres à développer la puissance de l'Etat.

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