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LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE

lution nouvelle a commencé il y a quelques siècles à peine, et on pouvait même être fondé à douter, avant l'apparition du nouveau matériel de la locomotion, que l'ancien régime industriel et politique fût irrémissiblemenl condamné à périr. Actuellement encore, on ne pourrait préciser l'époque où les métiers à tisser à la main auront entièrement disparu et où la guerre sera aussi rigoureusement interdite que le brigandage dans le domaine de la civilisation, quoique cette époque soit probablement beaucoup plus rapprochée qu'on ne l'imagine.

L'invention de la machine à vapeur, la transformation du matériel de locomotion, par la vapeur et l'électricité, celui du matériel de guerre par l'introduction des armes à tir rapide et à longue portée, fourniront plus tard des points de repère pour la séparation de ces deux périodes. Mais si l'on ne peut spécifier exactement où l'une finit, où l'autre commence, on peut se rendre pleinement compte, dès à présent, des différences qui les caractérisent. C'est en premier lieu l'extension illimitée et l'unification des débouchés ou des marchés, et, par là même, la généralisation de la concurrence industrielle ; c'est, en second lieu, la prépondérance décisive, au point de vue de l'attaque et de la défense, des peuples les plus avancés en civilisation sur les peuples à demi civilisés ou barbares.

Les progrès de l'outillage et des procédés de la production, en augmentant la productivité des branches d'industrie les plus progressives, ont nécessité l'extension de leurs débouchés. Le marché local qui suffisait à la petite industrie a cessé de suffire à la grande. Mais, pour étendre le marché, il fallait abaisser avant tout l'obstacle naturel des distances. De là un accroissement du besoin et de la demande des moyens de communication, économiques et rapides. L'augmentation de la demande a rendu particulièrement profitables les inventions destinées à perfectionner les instruments de la locomotion et les entreprises qui les mettaient en œuvre. Les bateaux à va-

peur, les chemins de fer, les télégraphes ont été inventés et se sont promptement multipliés. L'extension de débouchés qu'ils ont procurée a réagi sur la machinerie de la production pour stimuler davantage ses progrès. Le résultat a été un développement extraordinaire du commerce des produits et des agents de la production. Tandis que, sous le régime de la petite industrie, le débouché des marchandises, des capitaux et du travail ne dépassait guère les limites du canton ou de la province et que ceux qui franchissaient ces limites pour s'échanger ou se louer au dehors ne formaient, en comparaison de la masse, qu'une quantité insignifiante, on a vu grandir soudainement, sous le nouveau régime, le commerce interprovincial et international. En moins d'un demi-siècle, depuis l'avènement de la grande navigation à vapeur et des chemins de fer, le commerce international a décuplé, celui des capitaux ne s'est pas accru dans une proportion moindre et il en a été de même de l'émigration des travailleurs de province à province et de pays à pays. Pendant que ces progrès s'accomplissaient, et sous leur influence, un mouvement d'opinion dont le pays le plus avancé dans la grande industrie, l'Angleterre, donnait le signal, abaissait les barrières artificielles qui s'étaient ajoutées aux obstacles naturels dans un but de fiscalité, de protection et de monopole pour entraver l'extension des échanges. La concurrence industrielle d'abord localisée et limitée se généralisait et devenait illimitée.

Examinons maintenant quelles ont été et quelles seront de plus en plus les conséquences de ce progrès. Ces conséquences sont de plusieurs sortes.

La concurrence industrielle universalisée a pour premier résultat d'accélérer et finalement de réaliser la division du travail et la spécialisation économique de la multitude des branches de l'industrie humaine dans les régions où elles trouvent les conditions naturelles d'établissement et de fonc-

tionnement les plus avantageuses, où l'on peut, en échange de la moindre somme d'efforts, obtenir la plus grande somme de produits et de services.

Elle a encore pour résultat de généraliser l'application de tous les progrès qui augmentent la puissance productive de l'homme, en rendant l'adoption de ces progrès nécessaire sous peine de ruine. Dès qu'une machine ou un procédé qui procure une économie de forces productives, augmente l'efficacité des forces existantes, ou en utilise de nouvelles, vient à être inventé, ceux qui l'adoptent réalisent une économie de frais de production qui leur permet de vendre leurs produits à meilleur marché. Les autres producteurs sont obligés de les imiter s'ils ne veulent point que leurs frais de production, dépassant leurs prix de vente, dévorent leurs capitaux et les condamnent à une ruine inévitable.

Enfin, la concurrence industrielle universalisée a pour résultat de diminuer ou de compenser l'inégalité des avantages naturels des différentes régions de notre globe. Les contrées les plus favorisées attirant la population et l'industrie de préférence aux autres, la pression de la concurrence y est plus forte et elle agit pour diminuer les profits de l'emploi du travail dans la proportion de la supériorité des avantages naturels de l'existence dans ces régions où la vie est plus facile et plus agréable.

En revanche, la concurrence, en s'universalisant, a pour effet d'établir entre les hommes, avec une communauté de biens et de progrès, une communauté de maux. Sur tous les points du globe, et à quelque race ou nationalité qu'ils appartiennent, les hommes unis par les liens de l'échange et du prêt subissent le contre-coup des accidents et l'influence malfaisante des vices qui troublent la production et la consommation de la richesse, soit qu'il s'agisse d'une sécheresse, d'une inondation, d'un tremblement déterre, d'une épidémie, d'une guerre ou d'une cause quelconque qui diminue la pro-

dtrclion ou affaiblisse, d'une manière accidentelle ou permanente, les facultés productives d'une fraction fi petite qu'elle soit de la grande communauté des échangistes. Il est évident, en effet, que si, dans une portion quelconque de l'immense atelier de l'industrie et du marché universalisé des échanges, la production est troublée, diminuée ou interrompue, les consommateurs souffriront de la privation ou du renchérissement d'une partie des articles qui leur sont nécessaires, et que les producteurs souffriront de la privation d'une partie de leurs moyens d'existence; enfin que cette double perturbation se répercutera de degré en degré, sur la généralité des échangistes et sera ressentie dans toute l'étendue du marché universalisé et unifié.

De là, un devoir et un droit nouveau que les progrès de l'industrie et le développement du marché régi par la concurrence font successivement apparaître, le devoir de préserver le commerce international des accidents perturbateurs du marché, et, en tant que ces accidents sont le fait de l'homme lui-même, le droit de les empêcher de se produire. Ce devoir et ce droit de la communauté des échangistes ne sont pas plus que les autres des créations artificielles, ils dérivent de la nature de l'homme et des choses ; ils ont existé de tous temps, en germe et à l'état de devenir, mais ils ne pouvaient apparaître qu'avec la communauté elle-même et celle-ci a été le produit du progrès de l'industrie et de la généralisation de la concurrence industrielle.

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