‹ La morale économiqueChapitre 176 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

et. les nouvelles conditions d'existence de la société. La multitude qui vit du produit de son travail quotidien n'obtient point toute la part qui devrait lui revenir dans le progrès réalisé. Sa condition devient plus difficile et plus précaire. Plus mobile que le travail, disposant davantage de l'espace et du temps, le capital dicte le plus souvent les conditions du salaire. Le revenu des classes ouvrières se trouve encore diminué, d'une manière subreptice, sans qu'elles en puissent apercevoir la cause, par la multiplication des impôts indirects, tandis que les crises provoquées par les guerres, les changements des tarifs des douanes et des autres parties de l'appareil de la fiscalité multiplient les chômages, et que l'insuffisance de leur self government individuel grossit le chapitre de leurs dépenses nuisibles. L'opinion sentimentale des classes ouvrières rend d'abord les machines responsables de maux qui sont le produit d'un ensemble de phénomènes et de circonstances dont elle est incapable de discerner les causes et plus incapable encore de trouver les remèdes. Elle s'en prend ensuite aux entrepreneurs d'industries, aux capitalistes et au régime du salariat : à la concorde qui régnait sous le régime économique de la coutume pour fixer le prix des produits et des services succède, sous le régime faussé et troublé de la concurrence, un antagonisme croissant. Alors éclosent toutes sortes de systèmes, issus d'une observation incomplète des faits et de l'ignorance des lois naturelles qui président à la production et la distribution de la richesse. Ces systèmes obtiennent d'autant plus de crédit qu'ils répondent davantage aux aspirations et aux passions de l'opinion sentimentale des masses ouvrières. Malgré les différences qui les caractérisent, ils ont le même objectif et les mêmes moyens d'application : leur objectif c'est la confiscation des capitaux immobiliers et mobiliers des classes moyenne et supérieure, et l'allocation de ces capitaux à la multitude ouvrière, qui les exploitera désormais a son profit exclusif; leurs moyens d'application se résument dans l'emploi de la force pour s'emparer de l'Etat et mettre la puissance irrésistible de son mécanisme au service des ouvriers. Celte conception simple et brutale du progrès est à la portée de l'opinion sentimentale de la multitude, et de nature à satisfaire à la fois ses aspirations matérielles et ses antipathies morales. Elle fait d'autant plus de prosélytes que le fardeau du fonctionnarisme, du militarisme et du protectionnisme devient plus lourd, la vie plus chère, plus difficile et plus précaire.

Ces courants du militarisme, du protectionnisme et du socialisme se partagent aujourd'hui l'opinion sentimentale ou raisonnée

du monde civilisé, concurremment avec quelques autres moins forts. Un changement qui mérite d'être signalé s'est opéré toutefois dans l'opinion sentimentale au sujet de la guerre. Malgré les excitations des états-majors politiques et militaires intéressé à entretenir parmi les populations la haine et la méfiance de l'étranger, elles se montrent de plus en plus favorahles au maintien de la paix; partout leur sentiment est opposé à la guerre, et il devient de plus en plus difficile de les y entraîner, en faisant appel à leur patriotisme, a leurs antipathies de race, à leurs sympathies pour les nationalités opprimées ou prétendues telles. C'est peut-être le seul progrès marqué que l'on puisse constater dans la genèse de l'opinion depuis un siècle, et ce progrès est dû à la prépondérance de plus en plus grande qu'ont acquise les intérêts industriels sur les intérêts politiques et militaires.

Quand on considère le développement considérable qu'ont pris les instruments de production de l'opinion raisonnée, les parlements, la presse, la littérature, l'instruction, on est frappé de l'augmentation de son volume et de sa puissance. L'opinion publique qui est partout la résultante de l'opinion sentimentale et de l'opinion raisonnée occupe une place incomparablement plus grande et joue un rôle plus important que ceux qui lui appartenaient il y a un siècle. Mais peut-on dire qu'elle soit plus éclairée et son action plus utile? Si l'on pouvait faire la part qui lui revient, dans la direction et la marche des événements et dans les changements accomplis dans le mécanisme du gouvernement de la société et dans la conduite des individus, on se demanderait peut-être si son intervention n'a pas été plus nuisible qu'utile, si les révolutions et même la plupart des réformes qu'elle a provoquées n'ont pas retardé la marche du progrès au Heu de l'accélérer. En tout cas, son apprentissage aura coûté cher, et le compte n'en est pas encore fermé. Malgré la diffusion du sentiment favorable à la paix, il est douteux que l'influence de ce sentiment puisse continuer longtemps à balancer celle des intérêts politiques et militaires qui poussent l'Europe à une nouvelle et

Page 1