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LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

Je liberté de l'industrie et de self govemment individuel déterminent à la fois l'accroissement et la dilfusion de la richesse et de la misère, et provoquent la création de nouveaux courants d'opinion ou la recrudescence des anciens. Le courant protectionniste, très atî'aibli à l'époque de la conclusion du traité de commerce entre la France et l'Angleterre (1786), reprend une nouvelle force sous l'influence combinée des perturbations causées par la révolution et par le progrès lui-même. Jusqu'à la révolution française, l'industrie britannique n'avait eu qu'une très faible avance. Malgré la brèche que leur avait faite la révocation de Fédit de >"antes, l'industrie et le commerce français marchaient de pair avec ceux du Royaume-Uni. Mais la révolution changea radicalement cette situation au détriment de la France. Tandis que l'industrie britannique, préservée des calamités de la révolution, de la guerre civile et étrangère, et à peine atteinte par le blocus continental, s'emparait des débouchés exploités auparavant par ses rivales du continent dans les autres parties du monde, transformait son outillage et agrandissait ses entreprises, l'industrie française, après avoir reculé dans la première période de la révolution, ne regagnait ensuite que lentement et péniblement le terrain qu'elle avait perdu; c'est en 1825 seulement que le commerce extérieur de la France est remonté au chiffre qu'il avait atteint à la veille de la révolution (t). C'est pourquoi, lorsque les communications eurent été rétablies entre l'Angleterre et le continent, au moment de la chute du régime impérial, les classes industrielles réclamèrent l'établissement d'un régime de protection qui continuât le blocus continental, tandis que les classes agricoles, de leur côté, réclamèrent la prohibition des céréales de la Russie, dont le rétablissement de la paix et des communications leur faisait redouter la concurrence. Cette recrudescence du mouvement protectionniste se faisait surtout sentir en France, et dans les autres parties de l'Europe qui avaient été soumises au régime du blocus continental. En Angleterre, se produisait, au contraire, un mouvement d'opinion favorable à la liberté du commerce. Les classes industrielles se trouvaient fortes de leur supériorité acquise, et elles se préoccupaient moins de protéger leur marché intérieur que d'étendre leur débouché extérieur. Or, l'obstacle à l'extension de ce débouché provenait principalement des droits sur les matières premières el les den-

(1) Voir l'Évolution politique, et la Dévolution, cliap. IX, la Révolution française, i«. 3o2.

rées alimentaires qui exhaussaient artificiellement les prix de revient des produits manufacturés, en vue de protéger les revenus de l'aristocratie terrienne. Les classes industrielles prêtèrent en conséquence leur concours aux apôtres du libre échange, et elles en furent récompensées par un accroissement extraordinaire de prospérité. Les résultats bienfaisants de celte expérience agissant sur l'opinion raisonnéc des nations du continent les déterminèrent à suivie l'exemple de l'Angleterre. Le système protectionniste commença à être abandonné. Des traités de commerce abaissèrent les tarifs des douanes dans la plus grande partie de l'Europe. L'industrie améliora son outillage sous l'impulsion de la concurrence, le commerce international prit un nouvel et rapide essor. Il semblait que désormais la liberté du commerce eût gain de cause auprès de l'opinion. Cependant, dans l'intervalle, la multiplication des chemins de fer et des lignes de navigation à vapeur avait contribué plus activement encore que l'abaissement des tarifs à rapprocher les grands foyers de la production agricole et industrielle des centres de consommation. La protection naturelle que l'agriculture et les autres industries en retard de l'Europe continentale avaient trouvée jusqu'alors dans l'obstacle des distances allait disparaissant. La pression de la concurrence exlérieure se trouva redoublée par l'abaissement de cet obstacle. La transformation de la vieille machinerie de la production devint plus que jamais indispensable. Mais elle était empêchée ou relardée par le développement excessif de l'appareil de la fiscalité et l'absorption des capitaux par les dépenses publiques, incessamment accrues. L'opinion senlimentale des classes agricoles et industrielles réagit alors contre la liberté du commerce, cause apparente du mal dont elles souffrent. Cette réaction est encouragée par la perspective des profits immédiats qu'il est dans la nature de la protection de procurer, par l'ignorance ou l'insouciance égoïste de ses effets ultérieurs. Sauf en Angleterre, le courant protectionniste va grossissant; dans toute l'Europe, les tarifs des douanes se relèvent de manière à compenser l'abaissement de l'obstacle naturel des distances. Telle est actuellement la situation.

En même lemps que le militarisme et le protectionnisme, on voit apparaître et grossir les courants d'opinion du socialisme. Ces courants sont produits par les effets perturbateurs du progrès industriel, aggravés par l'insuffisance du seïf-government individuel et le défaut de concordance entre le gouvernement collectif

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