‹ La morale économiqueChapitre 184 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

dépendent du débouché étranger et dont les intérêts sont directement liés à ceux de la communauté générale des échangistes. La proportion de ces intérêts cosmopolites diffère d'un pays à un autre ; elle est forte dans les pays avancés en industrie, faible dans les pays arriérés. En Angleterre et en Belgique, par exemple, les individus qui tirent leurs moyens de subsistance du débouché extérieur forment le tiers environ de la population, en France le dixième, en Russie le centième seulement. Mais partout où une fraction quelconque de la population dépend de l'étranger pour l'acquisition du revenu qui la fait vivre, non seulement cette fraction ressent directement, en bien ou en mal, l'influence des faits qui agissent pour augmenter ou diminuer les forces et les ressources, partant les moyens d'échange de sa clientèle, mais tout le reste de la population en est indirectement affecté. Une crise, une aggravation d'impôts ou toute autre calamité qui diminue aux Etats-Unis la consommation des soieries atteint directement en France les fabricants et les ouvriers qui les produisent, et, par une série de répercussions, les fournisseurs des matières premières et des articles de consommation des fabricants de soieries et des ouvriers, ceux de cette catégorie de producteurs, et ainsi de suile; en sorte que dans tous les pays où l'on fait un commerce si insignifiant qu'il soit avec l'étranger, il n'est pas un seul individu qui ne ressente, directement ou indirectement, les effets utiles ou nuisibles, heureux ou malheureux, des événements du dehors. Ces effets sont naturellement proportionnés à [Importance des échanges. La solidarité croît avec le commerce qui la fait naître, et c'est ainsi qu'elle s'est accrue entre les différentes nations du monde, au moins dans la proportion d'un à vingt depuis un siècle.

Cet accroissement de la solidarité apparaîtra comme bien plus considérable encore si l'on tient compte de l'internaàonalisation des capitaux et du travail. Les pays producteurs

de capitaux, l'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la France, la Belgique exportent chaque année plusieurs centaines de millions de leur épargne dans les pays où la production du capital ne sufQt pas au débouché que lui offrent les entreprises politiques, agricoles, industrielles, commerciales, et cette internationalisation des capitaux dans les différentes parties de l'État économique va se développant sans cesse. Il en est de même de l'internationalisation du travail. Il y a un siècle, les travailleurs circulaient encore moins que les produits et les capitaux ; l'augmentation prodigieuse de la facilité des communications, secondant l'essor imprimé à toutes les branches de la production industrielle et agricole dans l'ancien monde et dans le nouveau, a sinon créé, au moins développé d'une manière presque instantanée la circulation du travail : la seule émigration de l'Europe en Amérique s'est élevée de 10000 individus en 1820, à plus d'un demi-million trente ans plus tard. Cette triple circulation des produits, des capitaux et du travail au sein de l'État économique est desservie par un matériel de 450000 kilomètres de chemins de fer, une flotte de 100000 navires à voiles et à vapeur (i) et un réseau de lignes télégraphiques enserrant le globe entier. Grâce à cet outillage perfectionné qui a abrégé toutes les distances pour le transport des produits et des producteurs et les a supprimées pour le transport des

(1) D'après une statistique de la marine marchande des États civilisés publiée par le bureau central de la statistique du royaume de Norvège, l'Europe, l'Amérique et les possessions européennes, sans compter les États asiatiques, possédaient au 1er janvier 1886 une marine marchande de 103 757 navires, dont 87 742 à voiles jaugeant 12 807G00 tonneaux et 16 015 à vapeur jaugeant 7 699 900 tonneaux. Le tonnage des navires à vapeur équivalant au triple de celui des navires à voiles, — ces 103 757 navires représentent un tonnage de 35 907 300 tonneaux.

En 1816, la marine marchande des mômes États ne possédait que 3 415 100 tonnes-voiles et seulement 4 500 tonnes-vapeur. On voit donc que dans ce demi-siccle où s'est sinon constitué, du moins démesurément agrandi « l'État économique », les moyens de transport dont il dispose ont décuplé.

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