LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
change effectué, comment se distribue la somme des valeurs réalisées? Elle se partage entre les coopérateurs de la production, les uns propriétaires ou détenteurs du matériel, fonds déterre, machines, outils, matières premières, engagés dans chaque entreprise ; les autres constituant le personnel, propriétaires des facultés physiques, intellectuelles et morales, requises pour mettre le matériel en œuvre, ou, pour nous servir des termes usités, elle se partage entre le capital et le travail. Comment se règle le prix des services respectifs de ces coopérateurs, le profit, le loyer, l'intérêt, le salaire? Il se règle, comme celui des produits, par la concurrence des quantités réciproquement offertes, qu'il s'agisse du matériel ou du personnel, du travail physique ou intellectuel, du capital mobilier ou immobilier, et il gravite de même autour du niveau des frais de production nécessaires de chacun des agents productifs.
« En effet, si le capital est offert en quantité telle que sa rétribution tombe au-dessous de la somme nécessaire pour le reconstituer et déterminer ses détenteurs à continuer à l'offrir, cette quantité diminue et la rétribution se relève; si elle dépasse la somme nécessaire, la prime ou la rente qui en résulte agit pour déterminer la création ou la mise au marché d'un supplément de capital. La rétribution du travail est réglée de même par la concurrence des quantités offertes, engendrant la hausse ou la baisse en progression géométrique des prix, et comme le matériel et le personnel, le capital et le travail engagés dans la production sont l'un et l'autre également le produit de l'épargne, comme chacun est libre d'investir son épargne sous forme de matériel ou de personnel, et se trouve naturellement porté à lui donner celle de ces deux destinations qui est la plus avantageuse, — et d'autant plus que la différence est plus grande, — l'équilibre des rétributions tend perpétuellement à s'établir au niveau des frais de production du capital et du travail.
« Que ressort-il en fin de compte de l'analyse de ce mécanisme naturel de la production et de la distribution de la richesse? C'est que la concurrence industrielle n'agit pas seulement pour stimuler le progrès en le rendant nécessaire, mais encore pour établir un ordre non moins nécessaire dans la production et la distribution. »
Tel est, au point de vue de l'économie politique, le résultat utile de l'opération des lois naturelles qui régissent la production et la distribution des richesses. Au point de vue de la morale, c'est l'établissement d'une justice de plus en plus exacte dans l'échange des produits et des services.
Car ce qui est, en économie politique, le prix nécessaire est, en morale, le prix juste.
Cependant, l'opération des lois naturelles qui suscitent le progrès et qui établissent l'équilibre dans la production et la distribution de la richesse au niveau du prix nécessaire ou du prix juste rencontre des obstacles de deux sortes : les uns provenant du milieu, les autres provenant de l'homme.
Les obstacles provenant du milieu, l'homme a réussi, en grande partie, à les surmonter, et il les entame tous les jours davantage, grâce aux progrès des sciences et de l'industrie. Au moment où nous sommes, ils n'opposent plus qu'une faible barrière au progrès et à rétablissement de l'ordre économique et moral. Il en est autrement pour les obstacles qui proviennent de l'homme et que nous avons rangés en deux catégories : imperfection du self government individuel, imperfection du gouvernement collectif. L'un et l'autre n'ont pas progressé dans la même mesure que la puissance de l'homme sur la nature ambiante. Tandis que l'accroissement soudain et prodigieux de cette puissance depuis un siècle agrandissait dans des proportions extraordinaires l'État économique, les vices du self government individuel et du gouvernement collectif non encore adaptés aux nécessités de l'ordre nouveau multipliaient les nuisances locales et en généralisaient