LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
Mais l'extension du commerce au delà des frontières des Etats politiques n'a pas seulement effacé la distinction des nationalités entre les échangistes, elle a encore créé entre eux un sentiment croissant de solidarité. L'expérience leur a peu à peu enseigné qu'ils sont intéressés à la prospérité de leurs clients et de leurs fournisseurs, indigènes ou étrangers. Qu'une calamité quelconque provenant du fait de la nature ou du fait de l'homme vienne à atteindre et à ruiner une portion de leur clientèle, dans quelque région du globe rapprochée ou éloignée, ils en subiront aussitôt le contre-coup désastreux; les échanges qu'ils font avec elle diminueront, et les revenus qu'ils en tirent s'abaisseront. Il en est de même chaque fois qu'une mauvaise récolte, une augmentation d'impôts ou toute autre nuisance atteint leurs fournisseurs : en échange de la même quantité de produits, ils ne peuvent plus recevoir qu'une quantité moindre des articles dont la production se trouve diminuée ou grevée. Que des circonstances heureuses favorisent, au contraire, sur n'importe quel point du globe, leurs clients ou leurs fournisseurs, ils voient aussitôt s'augmenter la somme des échanges qu'ils font avec eux et les revenus qu'ils en tirent.
La création et le développement de cette solidarité d'intérêts entre les échangistes a pour conséquence naturelle de faire naître insensiblement parmi eux des sentiments de sympathie mutuelle. Ils sont portés à se réjouir de l'accroissement de la prospérité de leurs clients et de leurs fournisseurs, parce qu'ils en ont leur part; ils s'affligent de leurs pertes et de leurs revers, parce qu'ils en ressentent euxmêmes les effets. Ce sentiment sympathique les pousse même à leur porter secours au besoin. Nous voyons le sentiment public s'émouvoir chaque fois qu'une population à laquelle le commerce nous a liés est éprouvée par une catastrophe provenant de la nature, telle qu'un tremblement de terre, ou provenant de l'homme, telle qu'une guerre. Les victimes du
tremblement de terre d'Ischia ont reçu plus de secours de l'étranger que de l'Italie même, et, à l'issue du siège de Paris, l'Angleterre, réputée 1' « éternelle ennemie » de la France, a envoyé aux Parisiens des provisions de toute sorte. Ces témoignages effectifs de sympathie, on nous les demande en vain quand il s'agit d'une population à laquelle nous ne sommes que peu ou point rattachés par le lien des échanges.
Mais l'existence de ce lien et la solidarité d'intérêts qu'il fait naître produisent d'autres conséquences plus importantes encore : elles déterminent l'établissement d'une nouvelle loi adaptée à l'Etat économique.
Du moment où les échangistes ont commencé à avoir conscience de la solidarité que le commerce établit entre eux, du moment où ils se sont aperçus qu'ils étaient intéressés à la prospérité de leurs clients et de leurs fournisseurs, que ceux-ci fussent ou non leurs compatriotes, en un mot, que le commerce créait entre tous ses coparticipants une société économique, que cette société subissait, en bien ou en mal, l'influence de la nature et des actes de l'homme, et que cette influence, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, se répercutait sur les conditions d'existence de chacun de ses membres, un sentiment Je répulsion pour les phénomènes et les actes nuisibles, de sympathie pour les actes utiles s'est produit: une opinion, d'abord sentimentale, ensuite raisonnée, s'est formée sur les uns et sur les autres. Nous assistons aujourd'hui à cette nouvelle phase de la genèse de l'opinion. Elle est encore à ses débuts, car les progrès qui l'ont fait apparaître sont d'une date récente, mais on peut déjà pressentir les changements qu'elle est destinée à provoquer dans le gouvernement de l'individu et de la société. Si l'opinion est impuissante contre la nature, si elle ne peut empêcher les tremblements de terre, les inondations, les sécheresses, les épidémies de troubler la production et la distribution de la richesse, si elle peut seulement diriger les recherches des