‹ La morale économiqueChapitre 2 sur 242 · RUE RICHELIEU · texte numérisé non relu

RUE RICHELIEU

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L'homme est naturellement porté à satisfaire ses appétits sous la double excitation de la peine et du plaisir. Comme toutes les créatures vivantes, il agit pour éviter l'une et se procurer l'autre. C'est le mobile de son activité. Cependant ce mobile à besoin d'être réglé et contenu, môme en supposant l'homme isolé et sans relations avec ses semblables. Car il ne peut vivre et obtenir le maximum de jouissances que la vie comporte, qu'à la condition de s'imposer des peines et de renoncer a des plaisirs actuels pour éviter des peines et se procurer des plaisirs futurs. A plus forte raison, une règle lui est-elle indispensable dans l'état de société, qui est son état naturel et nécessaire. Pour qu'une société puisse subsister et se développer dans le temps et dans l'espace, et procurer à ses membres successifs la plus grande somme possible de jouissances en échange de la moindre somme

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de peines, il faut quelle impose aux individus dont elle se compose ou qu'ils suivent d'eux-mêmes, dans les manifestations multiples de leur activité, la règle la mieux adaptée à ce but. En d'autres termes, celte règle doit être conforme à l'intérêt général et permanent de la société.

Mais les sociétés entre lesquelles s'est partagée de tout temps l'humanité sont régies par la loi naturelle de la concurrence. Les plus fortes et les plus capables éliminent incessamment les plus faibles et les moins capables^ et cette élimination est conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce. D'où l'on peut conclure que chaque société, en établissant la règle la plus propre à la conserver et à la développer, agit non seulement dans son intérêt mais encore dans celui de l'espèce tout entière.

Cette règle de l'activité humaine, c'est la loi morale. Elle se résume dans une série de droits qu'il faut exercer sans empiéter sur les droits d'autrui et dans une série de devoirs qu'il faut remplir. L'exercice de ces droits et l'accomplissement de ces devoirs implique pour l'individu la nécessité de subir des peines et de renoncer à des jouissances, dans l'intérêt de la société dont il est membre. Qu'est-ce qui peut l'v déterminer? Qu'est-ce qui peut le décider à lutter contre ses instincts et ses appétits, à renoncer aux jouissances que leur satisfaction - lui promet et à subir la peine que leur sacrifice lui

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cause? Les mobiles auxquels il obéit, en observant une loi qui exige ce renoncement et ce sacrifice, sont de diverse sorte : c'est la crainte des châtiments que la société inflige à ceux qui enfreignent sa loi et l'espoir des récompenses qu'elle leur accorde; c'est encore, chez les croyants à une Divinité, soit l'amour qu'ils éprouvent pour cette Divinité, et qui les pousse, indépendamment de toute autre considération, à obéir à une loi qu'elle a établie ou inspirée, soit la crainte des châtiments qu'elle peut leur infliger ou l'espoir des récompenses qu'elle peut leur accorder; c'est enfin, chez les individus qui sont pourvus dans quelque mesure des sentiments de la justice et de l'ordre, de la sympathie pour leurs semblables et, en particulier, pour leurs associés, le besoin de donner satisfaction à ces sentiments, et, dans le cas ■ où ils y manquent, l'appréhension de cette sorte de réaction de la conscience qui constitue le phénomène du remords. Tels sont les mobiles qui poussent l'individu à obéir à la loi morale. Ces mobiles n'ont pas toujours une puissance suffisante, et dans les luttes qu'ils engagent contre les impulsions contraires, il leur arrive fréquemment d'avoir le dessous. L'individu agit alors d'une manière nuisible à la société et à l'espèce, — à moins toutefois que la loi positive à laquelle il désobéit ne soit pas conforme à la loi morale. Et en admettant que la destinée de l'individu soit liée à celle de l'espèce, il agit d'une manière contraire à son propre intérêt :

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car, dans cette hypothèse, le sacrifice elle renoncement actuels que la loi exige sont rachetés par les jouissances d'une destinée supérieure.

Cependant la loi morale n'est pas fixe et immuable dans ses applications. Elle est subordonnée aux conditions économiques de l'existence des sociétés. Ces conditions changent avec les progrès de l'industrie humaine. Par suite de ce changement, il arrive que des actes qui étaient utiles à la société et à l'espèce, partant moraux, deviennent nuisibles, partant immoraux.

Citons-en un exemple.

Nous venons de dire que les sociétés sont régies parla loi naturelle de la concurrence etque cette loi qui élimine les faibles et les incapables au profit des forts et des capables, en plaçant toutes les forces et tous les matériaux utilisables, dont notre globe a le dépôt, entre les mains les plus aptes à les utiliser, est conforme à l'intérêt général de l'espèce, en ce qu'elle peut seule lui procurer un maximun d'expansion dans l'espace et de durée dans le temps.

Or, à l'origine de l'espèce, la concurrence n'a d'autre mode d'opération que le vol et le meurtre. L'homme vit aux dépens des autres espèces et leur dispute sa subsistance. Les moyens de se procurer celte subsistance sont rudimentaires, et, à mesure que les hommes deviennent plus nombreux, ils se font une concurrence plus vive pour l'acquérir. Lorsque la subsistance est insuffi-

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santé, les plus forts éliminent les plus faibles soit en s'emparant de leurs aliments ou des localités qui les leur fournissent, soit en les chassant comme un gibier. Le résultat de ce mode primitif d'opération de la concurrence, c'est de supprimer les individus les moins forts, partant les moins capables de soutenir la lutte avec les autres animaux. C'est un résultat avantageux à l'espèce, partant moral, et la conscience humaine accepte l'opération qui le procure comme la manifestation légitime u du « droit du plus fort ». C'est la période de la concurrence animale.

Mais, aussitôt que les sociétés se sont constituées sous forme de troupeaux, de tribus, de clans et de nations, l'expropriation des faibles par le procédé du vol et du meurtre a cessé d'être considérée comme morale dans l'intérieur de la société tandis qu'elle a continué de l'être au dehors. Quelle a été la raison de ce phénomène? C'est que l'expérience a démontré que ce mode d'expropriation des faibles était nuisible à la société, en ce qu'il empochait ou ralentissait la multiplication de ses forces et de ses ressources. La société avait donc intérêt à interdire dans l'intérieur de son domaine la pratique du vol et du meurtre. Mais cet intérêt, elle ne l'avait point vis-à-vis des autres sociétés et de leurs membres. Au contraire : à mesure que les sociétés entre lesquelles se partageait le domaine de l'espèce devenaient plus nombreuses et [dus riches, les plus fortes avaient intérêt a

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exproprier les plus faibles, et le mode d'opération de la concurrence qui faisait passer ce domaine entre les mains des races les plus capables de le défendre et d'en assurer l'exploitation, était conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce. Tel a été le résultat de la guerre et de la conquête pendant la période de la concurrence politique : c'est pourquoi la guerre et la conquête, qui n'étaient autre chose qu'un agrandissement de l'industrie primitive du vol et du meurtre, ont continué d'être morales.

Cependant les sociétés, d'abord isolées et hostiles, se rapprochent ; leurs intérêts, primitivement séparés et antagoniques, s'unissent et se solidarisent sous l'influence de la prépondérance acquise par les Etats les plus civilisés et de l'universalisation des relations commerciales. Alors se constitue un état économique nouveau, dans lequel l'élimination utile des faibles et des incapables est accomplie par la concurrence industrielle. Alors aussi, les procédés d'élimination qui était adaptés aux conditions précédentes d'existence des individus et des sociétés, le vol et le meurtre d'abord, la guerre ensuite, deviennent nuisibles, partant immoraux.

L'objet de ce livre est de montrer, en premier lieu, que le principe de la loi morale réside dans l'intérêt général et permanent de l'espèce; en second lieu que cette loi doit se modifier et se modifie avec les conditions d'existence des sociétés, enfin que la crise dont souffre

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actuellement le monde civilisé provient de ce que la loi morale n'est pas encore adaptée, dans ses applications multiples et diverses, à Fétat nouveau que les progrès de l'industrie sont en voie de créer, en unissant et en solidarisant les intérêts de la famille humaine.

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