LIVRE VIL — L'ORDRE NOUVEAU
lement affaibli se défend avec mollesse, l'émeute devient une révolution : au prix de quelques centaines ou de quelques milliers de vies sacrifiées dans la lutte, d'une crise financière et industrielle plus ou moins longue, parfois aussi d'une guerre extérieure, le parti vainqueur s'empare du gouvernement et impose sa domination à la nation.
Mais quel que soit le parti qui arrive au pouvoir et soit qu'il y arrive par l'emploi des procédés constitutionnels ou des moyens révolutionnaires, son avènement est invariablement suivi d'une déception pour la multitude qui a ajouté foi à ses engagements et ses promesses. C'est qu'il n'est pas en son pouvoir de les tenir. S'il s'agit de diminutions ou de suppressions d'impôts et d'économies dans les dépenses, l'étatmajor dirigeant du parti ne tarde pas à se convaincre qu'il lui est impossible de les réaliser sans priver son armée du butin lucratif d'emplois de toutes sortes qu'elle considère comme le fruit légitime de sa victoire, et sans s'exposer à une révolte ou à une désagrégation du parti, avant même que sa domination ne soit assise; s'il s'agit de la réforme des abus, on s'aperçoit que cette réforme suscite plus d'ennemis qu'elle ne procure d'amis, et est-ce bien au moment où un gouvernement commence à s'asseoir qu'il est sage de multiplier ses ennemis? S'il s'agit d'appliquer des systèmes destinés à réaliser le bonheur universel, on a bientôt reconnu qu'ils sont inapplicables et chimériques. Le résultat inévitable et final, c'est l'aggravation des charges que le parti s'est solennellement engagé à diminuer quand il était dans l'opposition, qu'il augmente sous l'empire de nécessités auxquelles il ne peut se soustraire, quand il est entré en possession du gouvernement.
La lutte pour la possession de l'Etat n'en a pas moins été utile à l'époque où l'État était un rempart contre la barbarie extérieure, où il importait par conséquent qu'il se trouvât aux mains des plus forts et des plus belliqueux. Cette néces-
site a disparu avec le péril qui l'avait fait naître. Mai? la manière de considérer les choses ne se modifie pas aussitôt que les choses elles-mêmes; il se passe toujours un temps plus ou moins long avant qu'un changement dans les faits se répercute dans la manière de les envisager et de les juger. Voilà pourquoi l'action de renverser un gouvernement et les moyens employés pour le renverser et s'emparer de l'État n'ont pas cessé d'être considérés comme légitimes après avoir perdu leur raison d'être.
Cependant, l'opinion a commencé à les examiner de plus près et à mettre en doute leur légitimité. Deux sortes de causes ont agi pour amener ce résultat. En ce qui concerne les moyens révolutionnaires, l'opinion a été frappée de leur caractère de sauvage barbarie, en même temps que des dommages inévitables que leur emploi entraîne; elle a fait le compte des réformes utiles que les révolutions accomplissent quand il leur arrive d'en accomplir, et elle a reconnu qu'elles font payer ces progrès à un prix hors de toute proportion avec leur valeur réelle; elle a été frappée encore de la violence croissante des procédés auxquels les révolutionnaires ont recours, depuis que les gouvernements sont mieux armés contre leurs agresseurs, et la conscience publique a réprouvé des attentats que leur but politique ou même humanitaire ne suffît pas à justifier. En ce qui concerne les procédés constitutionnels et parlementaires par lesquels un parti en supplante un autre dans la possession de l'État, l'opinion a pu constater la stérilité de ces changements de domination; l'expérience lui a appris qu'ils contribuent rarement à améliorer la qualité des services publics, et qu'ils contribuent toujours à en augmenter le prix. Cette expérience l'a rendue moins indulgente dans ses appréciations des promesses décevantes ou mensongères des programmes des partis, des injures, des calomnies, des excitations à la haine de classe à classe, dont ils usent sans scrupule, de la corruption et de l'intimidation