LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
richesse; il en a été de même de certaines protections ou prohibitions appliquées à des articles de nécessité ou de confort. On a vu en conséquence se multiplier partout les associations publiques ou secrètes qui ont pour objet de s'emparer de l'État et de l'exploiter. Comme ces associations ne peuvent atteindre leur but qu'en recrutant le plus grand nombre possible d'adhérents, elles s'efforcent d'identifier les intérêts de la nation avec les leurs, en lui persuadant qu'elles sont mues uniquement par l'ardent amour qu'elles lui portent et le besoin impérieux de faire cesser l'exploitation dont elle est victime, que le jour où elles auront réussi à s'emparer de l'Etat, elles ne manqueront pas de le lui restituer sauf à le gouverner en son nom ; qu'elles considéreront comme le premier et le plus sacré de leurs devoirs de diminuer les frais des services publics et d'en améliorer la qualité ; qu'elles réaliseront des réformes de toutes sortes, mettront fin à toutes les oppressions et à toutes les injustices, qu'elles s'occuperont enfin sérieusement de supprimer la misère. Quelques-uns des promoteurs et des chefs de ces associations constituées en vue de la conquête de l'État sont, sans aucun doute, sincères dans leurs promesses, mais les plus intelligents et les moins scrupuleux les font volontiers sans y croire ou du moins sans y avoir une foi absolue. Dans les pays où l'Etat appartient à une aristocratie ou aune « maison », ils procèdent d'habitude secrètement, par voie de conspiration; ils organisent des soulèvements militaires ou populaires et ne reculent point devant l'assassinat pour arriver à leurs fins, autrement dit, ils ont recours aux moyens révolutionnaires. Dans les pays où l'État appartient ou est supposé appartenir à la nation et se trouve exploité ou régi par les mandataires d'une classe ou de la généralité des citoyens investis des droits politiques, la conquête de l'État s'opère d'une façon moins brutale, par l'emploi pacifique et régulier des procédés constitutionnels, sauf toutefois dans les circonstances où l'emploi
des moyens révolutionnaires semble plus avantageux. Les associations qui ont pour objectif la conquête et l'exploitation de l'État s'y constituent sous le nom de « partis politiques » et elles opèrent publiquement ou à peu près. Elles formulent chacune leur programme contenant l'exposé des principes du parti, des réformes qu'il a l'intention d'accomplir, de la conduite qu'il se propose de suivre quand il se trouvera en possession du pouvoir. Si le pays est divisé en classes hostiles, les partis conservateurs promettront aux classes riches dont les intérêts sont menacés, de les défendre et d'assurer leur prépondérance ; les partis progressistes, radicaux ou socialistes, au contraire, promettront aux classes pauvres des réformes qui les enrichiront aux dépens des riches. A ces moyens généraux d'agir sur la masse électorale se joignent des moyens particuliers et individuels, consistant dans la promesse de places et d'honneurs pour l'électeur et les membres de sa famille, de protection pour son industrie, ou bien encore dans la menace de le priver de son emploi ou de sa clientèle. C'est communément le parti le plus habile à employer ces procédés constitutionnels qui réussit à obtenir la majorité et à s'emparer du gouvernement jusqu'à ce que ses compétiteurs, l'appétit aiguisé par le jeune, redoublent d'efforts et réussissent à le déposséder.
Si un parti n'a aucune chance sérieuse et prochaine d'acquérir la possession du pouvoir en employant les procédés constitutionnels, s'il est dirigé par des chefs audacieux ayant sous leurs ordres une troupe disciplinée et propre aux coups de main, il a recours, de préférence, aux moyens révolutionnaires. Il choisit habilement un moment où une mauvaise récolte, une crise industrielle, le marasme des affaires, l'accroissement des impôts et quelque scandale politique ou financier ont augmenté le malaise et déconsidéré la classe gouvernante pour organiser une émeute. Si les masses populaires se joignent aux émeutiers, si le gouvernement mora-