LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
situation est exactement la même dans les deux cas : si la confiscation des biens de la noblesse et du clergé, au profit du Tiers-État, a été utile et juste, celle des biens du Tiers-État au profit du quatrième État ne le serait pas moins.
Nous allons voir que celle-ci ne serait pas plus justifiable que ne l'a été celle-là, au double point de vue du juste et de l'utile, de la morale et de l'économie politique.
Si l'on ne peut contester que le monopole ait pour résultat de conférer aux industries qui en jouissent, des profits supérieurs à ceux des autres branches de travail, il est, en revanche, matériellement impossible de séparer, dans ces profits, la part légitime qui revient aux exploitants de l'industrie monopolisée pour couvrir les frais de production de leurs produits et de leurs services, du surcroît que la possession du monopole leur permet de s'attribuer. Or, c'est ce surcroît seul qui pourrait donner prise à la confiscation. Mais, aussi longtemps qu'un monopole est universellement considéré comme nécessaire, et tel a été, pendant des siècles, le cas du monopole politique et religieux de la noblesse et du clergé, ceux qui l'exploitent ne sont-ils pas fondés à s'en attribuer tout le profil? Peut-on leur en faire un crime? Sont-ils obligés de suivre les prescriptions d'une morale supérieure à celle de leur temps, et dont ils n'ont pas la moindre notion? Enfin, en admettant qu'il eût été possible de dégager le surcroît provenant du monopole du profit légitime provenant de la production des services politiques, militaires et religieux de la noblesse et du clergé, pouvait-on restituer, d'une manière conforme à la justice, ce surcroît aux classes qui l'avaient fourni? A qui a profité en France la confiscation des biens de la noblesse et du clergé ? Elle a profité spécialement à la classe peu scrupuleuse des agioteurs des villes et des usuriers des campagnes qui s'étaient enrichis, les uns en spéculant sur la dépréciation de toutes les valeurs, les autres sur la gêne universelle, et qui acquéraient à vil prix des biens dont l'achat répugnait aux consciences
délicates. Ces biens, accaparés par des associations que la voix populaire désignait sous la dénomination méprisante de « bandes noires », furent revendus plus tard à gros bénéfice, lorsque le triomphe de la révolution eut consolidé la possession des «biens nationaux». Les paysans qui en acquirent des „ parcelles, trop souvent en s'endettant et en devenant la proie des usuriers, ne les auraient pas payés plus cher, s'ils avaient continué, comme ils le faisaient auparavant, à les acheter à la noblesse appauvrie et obérée. On n'ignore pas, au surplus, que la vente des biens nationaux n'a étendu que dans une proportion insignifiante le domaine de la petite propriété (1), et on peut même affirmer que ce domaine se serait accru plus vite si les désastres de la révolution n'avaient point obligé, pendant une dizaine d'années au moins, la masse de la nation à vivre sur son épargne. Ce qu'elle a accru, c'est le domaine de la classe moyenne, dans les rangs supérieurs de laquelle elle a fait monter les associés des bandes noires, et que cette adjonction d'un élément véreux a démoralisée plus encore qu'il ne l'a enrichie. On prétend, à la vérité, que les biens confisqués ont reçu une destination plus productive entre les mains de leurs nouveaux possesseurs. Mais cette assertion est au moins contestable. Ni la noblesse ni le clergé ne laissaient leurs terres en friche, et comme la plupart des biens confisqués sont tombés entre les mains d'une classe qui ne les cultive point elle-même, ils ont continué à être affermés; seulement, ils l'ont été à des conditions plus dures qu'auparavant (2).
(1) Voir Y Évolution politique et la Dévolution, p. 277.
(2) Dans ses admirables Réflexions sur la Révolution de France, Edmond Burke a fait justice des sophismes politiques et économiques des artisans de la confiscation des biens du clergé, non sans porter un regard prophétique sur les conséquences de Y exemple de cette mesure de spoliation.
« L'objet de mes craintes, dit-il, n'est pas la confiscation de la propriété de notre église d'après l'exemple de la France, quoique je pense que ce ne serait pas un mal indifférent. Le véritable point de ma sollicitude, c'est la frayeur qu'en Angleterre on vienne jamais a regarder comme la politique d'un État de trouver des ressources dans des confiscations d'aucune