LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
Voilà tout le profit que la masse du peuple des campagnes a retiré des confiscations révolutionnaires. Au Canada, où le
espèce, ou qu'aucune classe do citoyens puisse se croire autorisée à en
regarder une autre comme sa proie naturelle Les révolutions étant
favorables à la confiscation, il est impossible de prévoir pour les premières qui auront lieu quelle dénomination leur servira de prétexte... Le désordre est manifeste dans une grande partie de l'Europe; un mouvement confus s'est fait sentir qui a fait craindre un tremblement de terre général. Dans une telle situation des choses nous devrions nous tenir sur nos gardes. La circonstance qui contribuera le plus à atténuer les maux qui accompagnent tous les changements, c'est la persistance du sentiment de la justice et du respect de la propriété.
« Mais on dira que cette confiscation qui a eu lieu en Franco ne devrait pas alarmer les autres nations. Ce n'est pas, a-t-on déjà dit, par un esprit inconsidéré de capacité qu'elle a été dictée, c'est par l'effet d'une grande mesure de politique nationale, qui a été adoptée pour détruire les dangers d'une superstitution invétérée et toujours renaissante. C'est avec la plus grande difficulté que je puis séparer la politique de la religion. La justice est par elle-même la politique ordinaire et permanente de la société civile; et lorsque dans une circonstance quelconque on s'en écarte d'une manière trop flagrante, il y a tout lieu de soupçonner que ce n'est pas en vue de l'intérêt public.
« ... Quant à présent, je mets à l'écart les considérations du profit que l'on suppose devoir résulter de la veute des biens du clergé, quoique je voie très distinctement qu'il n'est qu'illusoire. Je ne considérerai cette question que comme un transport de propriété.
« Sous tous les points de vue de recettes, de dépenses et d'emplois personnels de revenus, un législateur modéré comparerait avec soin le propriétaire actuel, qu'on lui prescrit de renvoyer, avec l'étranger qu'on lui propose de mettre à sa place. Avant de s'exposer aux dangers qui accompagnent nécessairement toutes les révolutions violentes de propriétés occasionnées par des confiscations, on aurait dû se procurer une assurance positive que les nouveaux acquéreurs des propriétés confisquées seraient considérablement plus laborieux, plus vertueux, plus sobres et moins disposés à arracher des mains du laboureur une portion trop forte de ses profits, à la dépenser d'une manière plus utile que les anciens propriétaires, évoques, chanoines, abbés commendataires ou moines. Les moines sont paresseux, je le veux bieu... cependant il me semble que les paresseuses dépenses des moines sont aussi bien dirigées que les inutiles dépenses de nous autres fainéants laïques.
« Lorsqu'il y a égalité dans les avantages entre les possesseurs actuels et les possesseurs projetés, il n'y a pas de motif pour changer; niais dans le cas actuel peut-être qu'il n'y a, à cet égard, aucune incertitude et que les avantages se trouvent du côté de la possession actuelle. Dans le fait, je ne vois pas du tout comment les dépenses de ceux que vous allez expulser sont, par leur direction et par leur emploi, de nature à les rendre si odieux, si indigues de les posséder et moins avantageuses à la chose publique que ne le seront celles des nouvelles personnes favorisées que vous allez introduire dans leurs maisons. Par quelle raison, vous ou moi,
clergé est demeuré un grand propriétaire terrien, ses terres ne sont pas plus mal cultivées que les autres, et la condition
trouverions-nous si intolérable cette dépense d'une grande propriété foncière qui n'est que la dispersion du surplus du produit du sol, lorsqu'elle est employée à former de vastes bibliothèques, qui sont le dépôt de l'histoire, de la faiblesse et de la force de l'esprit humain ; à composer de grandes collections de titres, de médailles et de monnaies qui attestent et qui expliquent les lois et les usages; à réunir des tableaux et des statues qui, par leur imitation de la nature, semblent étendre les limites de la création, à recueillir les monuments des morts qui prolongent au delà du tombeau les liens et les souvenirs de la vie ; à rapprocher eu un seul lieu les échantillons de la nature entière, et par la réunion des signes, des classes, des familles, rendre la science plus facile et lui ouvrir de nouvelles routes : si par ces grands et permanents établissements, tous les objets de dépense trouvent un abri contre l'inconstance du goût, contre les caprices et les extravagances des personnes isolées, cela est-il plus fâcheux que si des individus épars se livraient aux mômes goûts? La sueur du maçon ou du charpentier ne coule-t-elle pas d'une manière aussi saine dans la construction ou la réparation de ces édifices majestueux consacrés à la religion que dans les retraites dorées et sous les toits du vice et du luxe; n'est-elle pas employée aussi honorablement dans ces œuvres revêtues du lustre des siècles que dans des maisons de jeu, des clubs ou des obélisques au Champ-de-Mars? Le surplus du produit de l'olive ou de la vigne est-il plus mal employé pour la nourriture frugale de ces êtres qui, étant consacrés au service de la divinité, sont élevés, par la fiction d'une imagination pieuse, à une grande dignité, que pour l'entretien dispendieux de cette multitude de valets qui se dégradent en se vouant au service de l'orgueil d'un seul individu? La décoration des temples est-elle une dépense moins digne d'un homme sage que celle que l'on fait pour des rubans, pour des dentelles, pour des cocardes nationales, pour des petites maisons, pour des petits soupers et pour les sottises et les folies innombrables dans lesquelles l'opulence se plaît à dissiper le fardeau de son superflu ?
« Nous tolérons toutes ces choses, mais pourquoi? Ce n'est pas que nous les aimions, mais parce que nous craignons pire; c'est par l'effet du respect que nous avons pour les propriétés et pour la liberté que nous nous sentons forcés, jusqu'à un certain point, à les tolérer. Pour quelles raisons veut-on proscrire l'autre usage des biens, usage qui assurément, sous tous les points de vue, est plus louable? Pour quelle raison violer toutes les propriétés et outrager tous les principes de la liberté quand on n'a d'autre objet que de convertir le meilleur usage des richesses en un autre qui n'est pas à beaucoup près aussi bon?
« Quant aux biens possédés par des évoques, par des chanoines et des abbés commendataires, je ne peux pas comprendre pourquoi quelques biensfonds ne peuvent pas être possédés à un autre titre que celui d'une hérédité par succession. Aucun des destructeurs philosophiques pourrait-il entreprendre de démontrer le danger positif ou comparé d'avoir une certaine portion de propriétés foncières arrivant successivement à des personnes dont le titre de possession est, toujours en théorie et souvent dans