‹ La morale économiqueChapitre 211 sur 242 · LIVRE VIL — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VIL — L'ORDRE NOUVEAU

prodigues el malhonnêtes n'auront-elles pas le droit de la répudier? Cette question ne manquera pas de se poser et de provoquer l'examen rigoureux des causes de l'accroissement soudain et excessif des dettes publiques.

Ce qui a rendu possible l'endettement presque illimité des

Etats, c'est en premier lieu l'augmentation prodigieuse de la richesse, depuis l'avènement de la grande industrie; c'est, en second lieu, l'attribution aux nations de la responsabilité des dettes contractées par les gouvernements. A l'époque où les gouvernements étaient des entreprises indépendantes des nations, où celles-ci constituaient simplement leur clientèle, ils étaient seuls responsables de leurs dettes. En outre, lorsqu'un gouvernement en remplaçait un autre, par la voie ordinaire de la conquête, il ne se croyait pas obligé de se charger des dettes du vaincu. C'est pourquoi le crédit des Etats politiques était fort restreint. Les plus puissants n'empruntaient qu'avec difficulté et à gros intérêts. Il en a été autrement depuis que le système de la régie ou de la pseudo-régie nationale a été introduit, comme un progrès manifeste, dans la constitution des gouvernements. Dans ce système, l'Etat appartenant à la nation, celle-ci est naturellement responsable des dettes que contracte en son nom le gouvernement chargé ou supposé chargé par elle de la gestion de l'Etat. Le gage des créanciers ne consiste plus seulement dans les biens d'une famille ou d'une corporation en possession temporaire et aléatoire du gouvernement; il consiste dans les biens de la nation tout entière. Cette sorte de gage n'est point, à la vérité, facile à saisir, du moins quand il s'agit d'une grande puissance; mais l'expérience ayant appris aux gouvernements qu'ils sont intéressés à obliger quand même les nations à supporter le poids des dettes contractées par eux et par leurs prédécesseurs, afin de pouvoir emprunter plus aisément et à plus bas prix, cette garantie a paru suffisante aux prêteurs, et le crédit des gouvernements n'a plus eu d'autres limites que celles des res-

sources des nations. Cette même garantie, les prêteurs ont fini par l'obtenir aussi dans les pays où l'État n'a pas ce^sé d'appartenir à une maison souveraine, mais où l'on n'a pu méconnaître la supériorité évidente du système de la régie et de la responsabilité nationale en matière de dettes. Dans les

petits Etats, et particulièrement dans les Etats demeurés en dehors de notre civilisation, tels que l'Egypte et la Tunisie, les prêteurs étrangers ont demandé une garantie supplémentaire à l'intervention de leurs gouvernements. Ceux-ci ont trouvé juste et raisonnable de contraindre les misérables populations de ces Etats arriérés à supporter la pleine responsabilité des dettes contractées à un taux usuraire par leurs despotes avides et prodigues. Celte protection de l'usure aux dépens des « barbares » n'est-elle pas un des plus curieux indices de l'état de la moralité des gouvernements civilisés ?

A l'origine, il avait été spécifié que les dettes perpétuelles seraient éteintes par voie d'amortissement, de manière à ne grever qu'un petit nombre de générations; mais les gouvernements ayant, pour la plupart, pris l'habitude de dépenser au delà de leurs revenus, l'amortissement est devenu illusoire; on amortit les anciennes dettes en contractant de nouveaux emprunts, en sorte qu'en réalité la dette reste perpétuelle et va toujours grossissant (1).

Les emprunts sans terme de remboursement, ou dont le terme de remboursement dépasse la durée de la génération qui les contracte, pourraient cependant être justifiés, s'ils

(1) Les gouvernements emprunteurs ont pris l'habitude d'alléger périodiquement le fardeau grossissant de leurs dettes par l'opération connue sous le nom de « conversion des rentes ». Seulement, à l'examiner de près, cette opération est un simple trompe-l'œil. Pis encore. C'est, ainsi que nous l'avons remarqué (Journal des économistes, janvier 1888), une manière comme une autre de manger son crédit en herbe. On réduit l'intérêt de ses dettes aux dépens des rentiers, mais ceux-ci ne manquent pas de se faire rembourser avec usure de la perte qu'ils ont subie lorsque l'État redevient de convertisseur emprunteur. On lui fait payer alors sur les conversions futures une prime d'assurance qui absorbe et au delà le bénéfice des conversions passées.

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