CONCLUSION
Nous ignorons pourquoi l'espèce humaine a été appelée à l'existence et quelle est sa destinée finale, mais nous savons qu'elle est régie, comme toutes les autres espèces, par une loi de conservation et de progrès. Cette loi à laquelle elle obéit sous la double impulsion de la douleur et du plaisir, la pousse incessamment à conserver et à accroître la somme de ses forces physiques et morales. Tous les actes des individus successifs dont elle se compose, qui tendent à ce but sont utiles, c'est-à-dire conformes à l'intérêt général et permanent de l'espèce; tous ceux, au contraire, qui lui occasionnent une déperdition de forces sont nuisibles. L'individu peut commettre des actes utiles ou nuisibles, mais il ri ap&sle droit d'agir d'une manière contraire à l'intérêt de l'espèce, car cet intérêt est supérieur au sien, et il a le devoir d'agir d'une manière conforme à l'intérêt de l'espèce. La connaissance et l'exercice de ce qui est utile est l'objet de l'économie politique; la connaissance et l'exercice du droit et du devoir est l'objet de la morale. Comme toutes les sciences, celles-ci se confondent à l'origine. Les législateurs cherchent ce qui est utile à la société petite ou grande, dont les individus font partie, et ils en font la règle des actes de chacun. A la vérité, la morale apparaît, dès l'origine, fondée sur la religion, mais la religion est employée à édicter les règles de conduite que l'observation et l'expérience ont fait reconnaître comme utiles, et à en assurer l'observation
par l'espoir des récompenses et la crainte des châtiments. La religion elle-même est utilitaire, et sa morale, économique. Si l'on étudie le passé de l'humanité, on trouvera qu'elle a été de tous temps régie par les mêmes lois économiques et morales, mais que l'application de ces lois s'est modifiée avec ses conditions d'existence. Au début, l'homme ignorant et faible est jeté dans un milieu inconnu, où il est obligé de disputer sa subsistance à d'autres espèces, parmi lesquelles quelques-unes lui sont supérieures en force. Mais il a sur toutes l'avantage de la supériorité de l'intelligence et de la conformation physique. Que fait-il? Il s'associe avec ses semblables dans la mesure où cette association est possible. Il forme des troupeaux, des tribus, des communautés ou des clans. Chacune de ces associations constitue une humanité et demeure, en vertu des conditions mêmes de son existence, à l'état d'isolement et d'hostilité vis-à-vis des autres. La loi qu'elle établit a pour objectif son intérêt général et permanent auquel elle subordonne l'intérêt de l'individu. Cette loi prescrit ce qui est utile à l'association, interdit ce qui lui est nuisible, et, quand elle est fondée sur la connaissance exacte des conditions d'existence du troupeau ou de la tribu, elle détermine sa conservation et son expansion ; elle est, par là même, avantageuse à la succession des individus qui le composent. A quelle nécessité dominante doit-elle pourvoir? A la défense du troupeau contre les autres espèces animales et les autres troupeaux humains. La loi est faite et dirigée principalement en vue de cette lutte ou de cette « concurrence animale ». Quand elle répond à cette nécessité, quand elle est utile, quand le sentiment moral et religieux de la généralité concourt à la faire observer, le troupeau possède un maximum de chances de se conserver et de s'accroître ; quand la lui n'y répond point et n'est point suffisamment secondée par le sentiment moral et religieux, le troupeau est exposé à décliner et à périr.
CONCLUSION. 41FJ
Cependant, les conditions d'existence de l'homme viennent à changer. Elles changent sous l'impulsion de deux lois naturelles, c'est-à-dire de deux lois que l'homme n'a point faites et qui le poussent au progrès : la loi de l'économie des forces et la loi de la concurrence. La première l'excite, sons l'aiguillon de la peine et du plaisir, à faire œuvre de son intelligence pour inventer des outils et des procédés qui augmentent la puissance de son armement et la productivité de son industrie; la seconde l'y oblige sous peine de ruine et de mort.
Sous l'impulsion de ces deux lois, l'agriculture et l'industrie apparaissent, la population et la richesse s'accroissent, l'association primitive s'élargit aux proportions d'une nation et constitue un Etat politique. Mais chaque nation subsiste et grandit isolément et se trouve d'abord sans liens avec les autres. Elle forme une humanité plus étendue que la tribu primitive, mais non moins exclusive, et sa loi a de même pour objectif son seul intérêt. Comme dans la phase précédente, cette loi est faite, avant tout, en vue de la nécessité de la défense, partant de la conservation et de l'augmentation de la puissance de l'Etat. C'est que la barbarie est encore prédominante dans le monde. Les humanités les moins avancées dans l'art de créer de la richesse, de la conserver et de l'accroître s'efforcent de s'emparer de la richesse créée et accumulée par les plus industrieuses. Chaque Etat civilisé et riche est une forteresse incessamment assaillie par la multitude des barbares pauvres : la guerre s'impose.
Dans cette seconde phase comme dans la précédente, ce sont les humanités régies par la loi la mieux adaptée à leurs conditions d'existence qui ont le plus de chances de subsister et de s'accroître, tandis que les autres s'affaiblissent et périssent. Sous l'impulsion de la concurrence exercée par la guerre, la constitution et l'organisation des Etats se perfectionnent avec le matériel et les procédés nécessaires à la
lutte. Ce double progrès assure à la longue la prééminence aux peuples qui l'ont accompli. Après avoir été exposé aux invasions du monde barbare, le monde civilisé l'envahit à son tour, et la guerre jusqu'alors inévitable et fatale cesse d'être nécessaire pour garantir la sécurité de la civilisation.
En même temps le matériel et les méthodes de la production ont réalisé des progrès décisifs ; les échanges, d'abord limités aux frontières des Etats politiques, en ont débordé de toutes parts. Il s'est formé par l'internationalisation croissante des produits, des capitaux et du travail, un immense « État économique », dont tous les membres sont devenus solidaires.
C'est une troisième phase qui s'ouvre dans l'existence de l'espèce humaine. Au lieu d'être morcelée en sociétés isolées, se suffisant à elles-mêmes et à l'état constant d'hostilité les unes vis-à-vis des autres, elle se constitue, par l'opération des échanges, en une seule et vaste société. L'humanité s'unifie.
A la concurrence animale de la première phase, à la concurrence politique de la seconde, succède la concurrence industrielle pour donner la victoire aux plus capables, conformément à l'intérêt général et permanent de l'espèce. Sous cette dernière forme, la concurrence, non seulement opère une sélection utile et pousse incessamment l'humanité au progrès, mais encore elle agit pour établir l'ordre et la justice dans la production, la distribution et l'emploi des forces nécessaires à la conservation et au développement de l'espèce unifiée et solidarisée.
La sécurité de la civilisation étant désormais assurée contre les espèces animales inférieures et le monde barbare, les servitudes politiques et économiques nécessitées auparavant par l'état de guerre perdent leur raison d'être; après avoir été utiles, elles deviennent nuisibles. Le monde civilisé subit une crise de transition entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau.