CHAPITRE II
LES DEVOIltS DE l'iINDIVIDU ENVERS LUI-MÊME.
En quoi consistent les devoirs de l'individu envers lui-même? Ces devoirs se résument dans l'obligation de conserver et, s'il se peut, d'augmenter les forces dont il a reçu le dépôt et la gestion, et ils impliquent en premier lieu le devoir de travailler. Travailler, c'est mettre en œuvre, en vue de leur reproduction, les forces utiles que l'on possède sous forme de valeurs personnelles, immobilières ou mobilières. Si l'individu ne remplit pas ce premier devoir, s'il s'abandonne à l'oisiveté et aux vices qu'elle engendre, il ne produira qu'une somme de valeurs ou de richesse insuffisante pour lui permettre de remplir l'ensemble des devoirs que la nature lui impose, à commencer par le devoir de pourvoir à la conservation de ses propres forces. Ou il les laissera dépérir, ou il rejettera sur autrui le fardeau de leur entretien, en amoindrissant dans les deux cas la somme des forces utiles de l'espèce.
En second lieu, l'individu a le devoir d'épargner une partie des fruits de son travail, et ce devoir, comme le précédent, dérive de sa nature et de ses conditions d'existence. La vie de l'homme est limitée dans le temps et se partage en trois périodes : l'enfance, la maturité et la vieillesse. Dans la première, il ne peut pas encore subvenir entièrement à ses besoins; dans la dernière, il ne le peut plus. Il faut donc que l'individu arrivé à sa maturité gouverne sa production et sa consommation, ses affaires et sa vie, de manière à pourvoir à sa subsistance non seulement dans cette période de produc-
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tivité, mais encore dans les deux périodes improductives de son existence. S'il ne remplit pas ce devoir ou s'il le remplit imparfaitement, qu'arrive-t-il ? C'est que, lorsque les maladies, les accidents, les chômages et finalement la vieillesse l'empêchent de produire ou diminuent sa production, il est condamné à périr ou à subsister aux dépens d'autrui, lui et les êtres dont il est responsable. Ou il diminue la durée que la nature a assignée à sa vie, et fait ainsi faillite d'une partie des pouvoirs investis dans sa personne et qu'il avait le devoir de conserver et d'employer dans l'intérêt de l'espèce; ou, ce qui revient au même quant au résultat, il détourne de leur destination utile une partie des pouvoirs d'autrui. De là, la nécessité qui s'impose à lui, non seulement de se livrer à un travail assidu dans la période d'apprentissage et de productivité de ses facultés, mais encore d'épargner une partie des fruits de son travail. L'accumulation des valeurs épargnées constitue un capital dont l'individu peut se servir tant pour parer aux risques de la maladie, des accidents, des chômages et à l'inévitable éventualité de la vieillesse, que pour subvenir à l'élève et à l'éducation de ses enfants et à l'accomplissement de ses autres devoirs pendant toute la durée de sa vie.
Ainsi, les devoirs de l'individu envers lui-même impliquent d'abord l'obligation d'employer aussi utilement que possible les forces dont il dispose, c'est-à-dire de travailler et de produire, ensuite d'épargner une partie des fruits de sa production pour subvenir à ses besoins et à ceux des êtres dont il a la charge dans les périodes improductives de son existence et de la leur. Ils impliquent par là même l'obligation de régler utilement sa consommation àtous les moments de sa vie, de manière à conserver et à développer au maximum les forces investies en sa personne, de ne point se livrer à l'ivrognerie, à la débauche et aux autres vices qui ont pour effet de les affaiblir.