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LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

coles ou industrielles. Sous le régime du servage, le maître ou le seigneur, renseigné au moins d'une manière approximative sur la productivité moyenne des unions, les autorisait seulement dans la mesure qui lui paraissait utile. En même temps, la loi religieuse d'accord en cela avec les institutions et les mœurs interdisait les unions interlopes qui, entre autres nuisances, auraient troublé l'équilibre nécessaire de la reproduction, et jetait la réprobation sur leurs fruits. Plus tard, lorsque l'esclavage et le servage eurent disparu, des coutumes ou des lois intervinrent pour empêcher ou retarder les unions jusqu'à ce que les aspirants au mariage pussent attester qu'ils avaient les moyens d'élever une famille (1). Cependant ces mesures préventives de l'excès de la reproduction ont été successivement abandonnées. De nos jours, on peut se marier librement dans la généralité des pays civilisés, sauf à remplir des formalités plus ou moins compliquées, mais sans avoir à demander l'autorisation d'un maître ou d'une commune, en se passant même, après un âge fixé par la loi, du consentement paternel. On peut encore procréer librement en dehors du mariage des enfants auxquels aucune réprobation ne s'attache plus et que la charité publique se charge au besoin d'élever par une faveur qu'elle refuse aux produits des unions légales. De là, une multiplication déréglée, sans proportion avec le débouché ouvert à la population. D'ailleurs, ce débouché, qui était limité naturellement sous le régime de la petite industrie et ne se modifiait que par des gradations insensibles, est devenu de nos jours à la fois plus étendu, plus instable et plus difficile à apprécier. Sous l'influence de ces causes perturbatrices, l'obligation de croître et de multiplier dans la mesure du débouché ouvert à la population est moins exactement remplie aujourd'hui qu'elle ne l'a été dans le passé.

XI) Voir les Principes d'économie politique do John Stuart Mill, traduits par MM. Dussard et Courcelle-Seneuil, t. Ier, p. 402.

Autant peut-on en dire de l'obligation relative à la « qualité » de la population. A la vérité, on ignore si la reproduction aura un résultat et quel sera ce résultat, si elle donnera naissance à un être sain ou malsain, intelligent ou idiot. Cependant, bien que cette branche de nos connaissances soit particulièrement arriérée, bien que la génération de l'homme ait été moins étudiée que celle des animaux domestiques, on n'ignore pas qu'il existe des maladies héréditaires, la folie, la phtisie, etc., dont la transmission volontaire serait à bon droit considérée comme criminelle si elle était faite à des individus déjà nés. N'est-ce pas un crime moins excusable encore de communiquer ces maladies cruelles à des êtres impuissants à s'en préserver? On n'ignore pas davantage que la débauche et les unions sordides, déterminées uniquement par des considérations pécuniaires, produisent le plus souvent des êtres de qualité inférieure, mal conformés et mal doués. Sous ce rapport, les mœurs sont en pleine décadence dans la plupart des pays civilisés. Au sein des sociétés de l'ancien régime, la réprobation qui frappait les unions illégitimes et leurs produits, créés en dehors de toute garantie morale ou légale, au hasard des appétits physiques, et, d'une autre part, les précautions, parfois exagérées, qui étaient prises pour conserver la pureté du sang dans les familles, telles que l'interdiction des mésalliances et des mariages entre des individus de races différentes, contribuaient à maintenir la qualité de la population. Cet appareil préservateur est devenu suranné et il a presque cessé d'être en usage, sans avoir encore été remplacé par un autre, mieux adapté à l'état présent des choses. Le résultat c'est un accroissement du déchet physique et moral de chaque génération, en dépit des progrès de l'hygiène et de la médecine, de la richesse et de la civilisation.

Reste la troisième obligation et non la moins importante, celle de constituer le capital nécessaire à l'élève et à l'édu-

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(1) D'après une communication faite par M. Engel à l'institut international de statistique, réuni à Rome en 1887, voici quels seraient les prix de revient d'un enfant :

Valeur

Ages. de la Prix de revient,

consommation annuelle.

0 125 fr. 125 fr.

Le sentiment de la paternité est-il assez puissant dans l'espèce humaine pour déterminer les parents à s'imposer les privations et les sacrifices qu'implique la création du capital nécessaire à la production de l'homme, et l'application de ce capital à la formation d'une génération assez nombreuse et suffisamment outillée d'aptitudes et de connaissances pour remplacer, sans aucune déperdition de forces, la génération existante? L'expérience atteste le contraire. Si peu flatteuse pour notre amour-propre que soit cette observation, il faut bien reconnaître qu'à aucune époque le véhicule de l'amour paternel n'aurait suffi à assurer la reproduction utile de l'espèce si, à ce mobile sentimental, ne s'était joint chez le plus grand nombre un mobile intéressé, savoir la perspective du remboursement du capital employé à l'élève de la nouvelle génération, avec l'adjonction d'un bénéfice équivalant à celui des autres emplois du capital, déduction faite de la jouissance — plus ou moins grande selon l'état de développement moral des parents — résultant de la satisfaction du sentiment de la paternité.

A l'origine de la civilisation, ce remboursement du capital employé à la reproduction de l'espèce est assuré par l'asservissement delà génération nouvelle à celle dont elle procède. Les parents sont propriétaires des enfants, et ils peuvent user et même abuser de cette propriété comme de toute autre. Les enfants sont assimilés sous ce rapport aux animaux domes-

Valeur Ages. de la Prix de revient,

consommation annuelle.

D'après une évaluation do M. Maurice Block, chaque enfant au-dessous de cinq ans coûte à la société i00 francs par an et chaque enfant ou adolescent de cinq à vingt ans, compensation faite du produit de son travail, 100 francs. Traité théorique et ]iratinue de statistique, p. 433.

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