LIVRE III. — LA MATIERE DE LA MORALE. — LE DEVOIR
tiques. Ceux qui les ont produits peuvent disposer d'eux à leur gré, les tuer, les vendre ou exploiter leur travail. Cet asservissement est sanctionné par la supériorité des forces de la génération possédante sur la génération possédée. Cependant cette supériorité va diminuant à mesure que les enfants grandissent. Un moment arrive où elle passe de l'ancienne génération à la nouvelle. Alors celle-ci aspire à secouer le joug qui pèse sur elle et elle y est d'autant plus excitée que ce joug est plus pesant. Elle demande à être émancipée. L'opinion et la religion interviennent pour fixer l'époque et les conditions de l'émancipation. La coutume ou la loi qu'elles établissent définit et institue, avec ou sans la sanction de la puissance politique, les droits et les devoirs respectifs des parents et des enfants. Ces droits et ces devoirs positifs sont plus ou moins conformes, selon que l'opinion et la religion sont plus ou moins éclairées, aux droits et aux devoirs naturels qui dérivent de l'intérêt de l'espèce. Chacun de leurs écarts ne manque pas de produire une nuisance, laquelle se traduit, comme toutes les nuisances, par une déperdition de forces utiles. Citons-en un exemple.
Les codes des nations civilisées imposent aux parents l'obligation d'avancer à leurs enfants les frais nécessaires pour les élever et les instruire, mais sans imposer aux enfants le remboursement de ces frais à l'époque où ils ont acquis la capacité requise pour les rembourser. Seulement , les mêmes codes autorisent les parents à exploiter hâtivement, avec une simple limite d'âge dans quelques industries, sans limite d'âge dans les autres, le travail de leurs enfants. Il résulte de là que les classes inférieures pour lesquelles les privations et les sacrifices qu'implique la formation du capital nécessaire à la reproduction sont particulièrement pénibles., s'efforcent de tirer de ce capital le profit le plus élevé possible. Dans ce but, elles multiplient leurs enfants au maximum tout en réduisant au minimum les dépenses d'é-
lève, et elles exploitent leur travail, sans ménagement, avant qu'ils aient le droit de l'exploiter pour eux-mêmes. En un mot, elles agissent à l'égard de leurs enfants comme le ferait un éleveur d'animaux domestiques qui en aurait seulement la possession temporaire et auquel il serait interdit de les vendre quand ils auraient acquis la plénitude de leur croissance et de leurs forces. Grâce à la complicité peu scrupuleuse des industriels, cet abus s'est propagé en raison même des progrès de l'industrie et de l'agrandissement des débouchés qu'elle ouvre aux enfants de la classe ouvrière. 11 a été poussé si loin et il en est résulté un tel affaiblissement des nouvelles générations que les gouvernements ont été sollicités d'y porter remède. Quelques-uns l'ont fait en édictant des lois limitatives du travail des enfants dans les manufactures et en rendant l'enseignement primaire obligatoire, mais cet expédient n'a apporté au mal qu'un remède partiel et trop souvent illusoire. En supposant d'ailleurs que la loi eût la vertu d'obliger les parents des classes ouvrières à consacrer à l'élève et à l'éducation de leurs enfants tout le capital nécessaire, et de les empêcher en même temps de se rembourser de cette avance par une exploitation prématurée, avant que les enfants eussent atteint l'âge auquel la loi leur donne le droit de s'y dérober, qu'arriverait-il? C'est que la multiplication de la classe ouvrière se trouverait découragée et demeurerait selon toute apparence insuffisante pour remplir la multitude des emplois inférieurs de la production.
On peut citer, comme preuve à l'appui, l'exemple que donnent aujourd'hui, en matière de population, les classes moyenne et supérieure, auxquelles le sentiment plus développé des devoirs de la paternité, l'opinion, les mœurs et peut-être aussi l'absence d'un débouché approprié à leur condition sociale interdisent l'exploitation de leurs enfants. Elles s'acquittent sans doute des obligations de la paternité, en avançant, sans en exiger la restitution, le capital que l'accom-