‹ La morale économiqueChapitre 50 sur 242 · LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

se passer et de causer ainsi un dommage à la généralité, ou il est obligé d'augmenter et de multiplier les impôts en raison de l'étendue de la fraude. En ce cas, la contrebande est absolument immorale et inexcusable.

Mais il arrive que la taxe ou la servitude fiscale se trouve elle-même entachée d'immoralité en ce qu'elle est établie principalement ou même uniquement en vue d'augmenter les revenus d'une catégorie particulière d'individus aux dépens de la généralité. Tel est le cas des droits qualifiés de protecteurs et des prohibitions douanières. Ces droits et ces prohibitions ont été établis partout sous le prétexte de protéger l'industrie nationale, mais en réalité pour accroître les revenus d'une catégorie d'individus dont l'influence politique est prépondérante. Ainsi détournées de leur destination légitime, les taxes et les servitudes douanières deviennent un instrument de spoliation et de rapine. Alors la contrebande perd, en partie du moins, son caractère de nuisance. Elle apparaît comme un procédé incorrect, sans doute, mais justifiable, de défense contre des pratiques spoliatrices mises en œuvre, — et c'est là une circonstance singulièrement aggravante, — par un pouvoir qui a précisément pour mission de défendre la société contre le vol. Alors aussi, les rôles se trouvant renversés, la conscience publique prend parti pour les contrebandiers. Les plus honnêtes gens se refusent à concourir à la répression de la contrebande comme ils concourent à la répression du vol en prêtant, au besoin, main-forte à la police pour arrêter les voleurs ; ils ne se font pas davantage un devoir de s'abstenir de participer à la contrebande ou de l'encourager en consommant des articles introduits en fraude. A cet égard, toutefois, la manière de voir du gouvernement et des industriels ou des propriétaires protégés par la douane diffère essentiellement de celle des consommateurs. Les uns condamnent absolument la contrebande, et la plupart des gouvernements la punissent même

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plus rigoureusement que le vol ordinaire, — ce qui n'empêche pas les bénéficiaires de la protection et les gouvernants eux-mêmes de la pratiquer à l'occasion, sans aucun scrupule (1) et tout au moins de s'en rendre complices, en

(!) Il y a quelques, mois, je me trouvais la nuit avec quatre autres voyageurs dans le wagon des fumeurs d>' l'express de la Pensylvanie au Pacifique. On se mit à parler des trains rapides, puis des steamers à grande vitesse et enfin on raconta des anecdotes de douane. Un des passagers rapporta qu'arrivant un jour d'Europe avec une malle pleine de cadeaux pour sa femme, il s'adressa à l'inspecteur en lui disant d'un air significatif qu'il était fort presse : « Ali! vous êtes pressé et pour combien? » dit l'employé, — « pour dix dollars. » L'inspecteur jeta un coup d'oeil rapide sur la malle : « Ce n'est pas beaucoup de presse pour tout ce qu'il y a làdedans. » Je lui donnai dix dollars de plus, dit le narrateur, et il marqua la valise comme vue et bonne à passer.

Un autre raconta que, dans une circonstance semblable, il avait placé une magnifique pipe en écume, de telle sorte qu'elle fût le premier objet à frapper les regards de l'inspecteur lorsqu'il ouvrirait la valise; celui-ci s'étant extasié sur la beauté de la pipe : « Elle est à vous », lui dit-il, et la valise passa à la craie. Le troisième nous dit qu'il posait tout simplement un billet de banque bien en \ue sur les bagages. Quant au quatrième, son plan consistait à chiffonner un billet et à le glisser dans la main de l'inspecteur, en même temps qu'il lui remettait la clé.

Ainsi donc voilà quatre hommes respectables, et daus les affaires comme je le sus par la suite : l'un un métallurgiste, l'autre un marchand de charbons en gros et les deux autres des industriels; des hommes, par conséquent, d'une moralité et d'un patriotisme au moins égaux à la moyenne, lesquels non seulemeut étaient d'avis qu'il n'y avait pas de mal à esquiver le paiement des droits, mais faisaient sans aucun scrupule un faux serment, et regardaient comme une excellente plaisanterie de corrompre les employés de la douane. J'eus alors la curiosité d'amener la conversation sur le chapitre du libre-échange, et je découvris que tous les quatre étaient d'ardents protectionnistes, et en les poussant encore un peu, j'appris que tous croyaient fermement qu'un patron avait le droit de renvoyer un ouvrier qui votait pour un candidat libre-échangiste, chacun d'eux estimant qu'on ne doit pas manger le pain d'un patron aux intérêts duquel on cherche à nuire.

Je cite cette conversation parce qu'elle est typique. Tous ceux qui ont voyagé sur des vapeurs transatlantiques en ont entendu d'analogues, et savent parfaitement que l'immense majorité des protectionnistes américains qui visitent l'Europe reviennent avec de nombreux achats qu'ils passent en fraude, même au prix d'un faux serment en douane et d'un cadeau secret à l'inspecteur. Beaucoup de ceux qui ont fait cette contrebande sur la plus large échelle ont été des hommes très haut placés dans la société, considérés comme très pieux, et qui donnaient libéralement une part de leurs gains illicites aux églises et aux sociétés do bienfaisance. Il n'y a pas encore longtemps qu'un banquier très respecté, homme extrêmement religieux, qui avait sans doute négligé les précautions de mes amis

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