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LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

la supériorité de la puissance des êtres surnaturels. Car plus l'être envers lequel on a des obligations est puissant, plus graves et plus certaines sont les pénalités auxquelles on s'expose en y manquant.

Gomment s'est produit ce phénomène de la croyance presque universelle à une ou plusieurs divinités ou puissances surnaturelles, qui semble propre à l'homme ou du moins que l'on n'a point reconnu chez les autres espèces animales? Il s'est produit par l'opération d'une faculté particulière de l'intelligence : la causalité, excitée par le sentiment de l'amour et l'instinct de la peur. Des phénomènes de toutes sortes ont frappé les sens de l'homme primitif: les uns, tels que la chaleur et la lumière, lui apportant une impression de bienêtre ; les autres, la foudre, les tremblements de terre, les inondations, les maladies, lui causant une impression douloureuse et terrifiante ; il aimait ceux-là, il craignait ceux-ci, et, sous cette double excitation, il en recherchait les causes. Comment, dans son ignorance, ne les aurait-il pas attribués à des puissances d'une nature supérieure, autrement dit, surnaturelle, les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes? Ces puissances ou ces divinités, il se les représentait faites à son image ou à celle des autres espèces animales dont il connaissait les formes, et pouvait-il se les représenter sous des formes a lui inconnues? Il leur prêtait une figure en harmonie avec le caractère, les passions et le rôle qu'il leur attribuait. Cette ligure idéale il la reproduisait, en mettant en œuvre ses facultés artistiques, et il créait ainsi une idole qui était, à ses yeux, la représentation ou le portrait de la divinité et qu'il finissait par confondre avec elle. 11 s'efforçait de se concilier sa bienveillance et d'éviter sa colère en employant des procédés analogues à ceux dont il faisait usage dans ses rapports avec ses semblables et avec les animaux. Il lui adressait des prières et des protestations d'amour et de soumission, il lui offrait des cadeaux de denrées alimentaires, les

plus précieuses aux yeux de peuplades incessamment en proie à la pénurie et menacées de la famine ; il la logeait, la meublait, rhabillait et la parait de son mieux. Cependant les divinités ne se contentaient pas d'offrandes, d'adorations et de prières; elles dictaient, par l'entremise des individus qui leur étaient le plus affectionnés, des lois et des règles de conduite qu'elles imposaient l'obligation d'observer, sous peine de provoquer leur colère et d'attirer leur vengeance. Ces lois et ces pratiques de source divine acquéraient une autorité extraordinaire. En les enfreignant on ne s'exposait pas seulement à la pénalité matérielle qui leur servait de sanction, on s'exposait encore à la menace obscure mais terrifiante dans son obscurité de la colère et de la vengeance des divinités offensées. Et l'efficacité de celte menace ne manqua point de s'accroître lorsque la découverte ou l'invention religieuse de l'immortalité de l'âme vint rendre illimitée dans le temps l'action de la divinité en matière de peines et de récompenses. Cette machinerie politico-religieuse peut nous sembler aujourd'hui puérile et grossière; elle n'en était pas moins merveilleusement adaptée à la période d'enfance de l'humanité, en ce qu'elle commandait à la multitude à peine sortie de l'animalité une obéissance passive au petit nombre des individualités capables de lui dicter des règles de conduite utiles, en assurant, mieux qu'aucun appareil de gouvernement fondé uniquement sur la force, l'observation de ces règles.

Cependant ce puissant instrument du gouvernement de l'individu et de la société, quel qu'ait été et que soit encore son utilité, n'est-il pas destiné à être emporté par le progrès, comme le sont successivement toutes les parties du vieil et informe outillage des générations passées? La science ne s'est-elle point déjà substituée à la foi, en rattachant à des causes naturelles la plupart des phénomènes que les religions attribuaient à l'intervention surnaturelle des divi-

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