‹ La morale économiqueChapitre 66 sur 242 · LIVRE III. — LA MATIERE DE LA MORALE. — LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LA MATIERE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

nités? Après les avoir expulsées d'une portion de leur domaine, ne leur enlèvera-t-elle pas celui qui leur reste? Il en serait ainsi sans doute si la science de l'homme était illimitée. Mais elle ne l'est point, elle a une limite infranchissable, celle de l'intelligence humaine. Il y a des phénomènes dont l'homme, avec ses facultés bornées, est impuissant à pénétrer les causes premières : tel est le phénomène de l'existence même de l'humanité, de son origine et de ses destinées. Et cependant, loin de décroître, le besoin de savoir d'où vient l'humanité et où elle va s'accroît à mesure que l'individu a davantage conscience de lui-même, et en réfléchissant sur son existence est amené à en chercher le pourquoi. Ce besoin, en présence duquel la science est obligée de confesser son impuissance, la religion le satisfait, ce phénomène inexplicable elle l'explique, en l'attribuant à l'action d'une puissance éternelle et infinie. Dira-t-on qu'elle ne peut démontrer l'existence de cette puissance à laquelle elle commande de croire? Soit! mais cette démonstration impossible est-elle nécessaire? Si l'homme ne devait croire que ce qui est rigoureusement démontrable, pourraitil jamais avoir foi clans l'affection de ses proches et de ses semblables? Sa foi, en ce cas et en bien d'autres, ne se fondet-elle pas sur une intuition de sentiment et sur de simples indices? Cette intuition, le sentiment religieux la fournit à la fui; ces indices, la science elle-même se charge de les lui procurer, et elle les lui procure avec plus d'abondance et de certitude à mesure qu'elle étend le cercle de ses acquisitions. Plus avant la science pénètre dans la constitution des êtres et l'arrangement des choses, plus elle rend évidente à la raison l'existence d'une puissance intelligente, créatrice et organisatrice.

C'est en mettant en œuvre son intelligence, son esprit d'observation, de recherche et de combinaison que l'homme découvre les procédés et invente les outils ou les machines à

l'aide desquels il pourvoit d'une manière de plus en plus complète à ses besoins. Or, en étudiant, comme il le fait chaque jour de plus près, les organismes innombrables des êtres vivants, à commencer par le sien, il peut se convaincre que ces machines animées sont bien autrement parfaites que celles qu'il invente avec tant de peine, en déployant les facultés les plus puissantes de son intelligence et l'effort le plus énergique et le plus persévérant de sa volonté. Sa raison, procédant par analogie, ne doit-elle pas répugner à l'idée que ces machines merveilleuses aient été créées ou se soient créées elles-mêmes sans l'intervention d'une force intelligente? De plus, les outils qu'il invente et façonne ont une destination qu'il leur assigne, une utilité qui se rapporte à lui-même. Les organismes vivants ne doivent-ils pas avoir aussi une destination, et accomplir une fonction utile dans l'arrangement de l'univers? Enfin, la raison de l'homme et les sentiments les plus élevés de son être ne répugnent-ils pas encore davantage à l'idée que sa destinée se trouve bornée à cette terre? Quand il porte ses regards autour de lui, qu'aperçoit-il ? Des êtres qui comptent parmi les meilleurs et dont la vie n'est qu'un tissu de souffrances ; d'autres, au contraire, dont l'existence est un fléau pour leurs semblables, et qui vivent en santé, en fortune et en joie. Comment sa raison ne seraitelle pas révoltée au spectacle de ces choquantes et cruelles dissonances, si elle n'espérait rien au delà de cette vie?

Ces problèmes de son origine et de sa destinée que l'homme ne peut résoudre, pas plus qu'il ne peut deviner l'énigme de l'univers, ont cependant une solution. Pourquoi cette solution ne répondrait-elle pas aux plus véhémentes aspirations de son être? Si la science est impuissante à la lui donner, si elle ne tarde pas à arriver à la limite de l'immense et obscur domaine de l'inconnaissable, pourquoi se refuserait-il de recourir à la foi pour pénétrer dans ce domaine inaccessible à son intelligence? pourquoi repousserait-il la solution que lui

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