LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
Cette organisation primitive de l'industrie de la tutelle était certainement fort grossière, — à cet égard, elle ne différait point au surplus des autres branches de l'activité humaine, — elle livrait les moins forts et les moins capables à la merci des plus forts et des plus capables. Mais par le fait même qu'ils étaient propriétaires de leurs pupilles, esclaves, serfs ou sujets , ils avaient intérêt à gérer cette propriété de manière à la conserver et à l'accroître, à perpétuer et augmenter le revenu qu'ils en tiraient. Cet intérêt du tuteur offrait-il au pupille une garantie efficace de bonne gestion de la tutelle? Elle l'était plus ou moins suivant que le tuteur était plus ou moins capable de bien gérer ses propriétés, et qu'il s'y trouvait plus ou moins excité par la nécessité. Cette excitation atteignait son maximum d'intensité lorsque la concurrence politique manifestée par la guerre était universelle et permanente. Alors, les sociétés de tuteurs étaient obligées, sous peine d'être expropriées elles-mêmes, de développer au plus haut point leurs forces et leurs ressources, et ce résultat vital, elles ne pouvaient l'obtenir que par la gestion la plus intelligente et la plus utile de leurs propriétés de toutes sortes en y comprenant leurs propriétés pupillaires. Alors aussi, la tutelle à tous les degrés était exercée de la manière à la fois la plus utile aux tuteurs et aux pupilles. Mais à mesure que la pression de la concurrence politique alla diminuant, cet état de choses changea : on vit la tutelle décliner et finir par tomber en pleine décadence. En même temps, un nouveau système plus parfait de gouvernement de l'homme par l'homme commençait à apparaître : nous voulons parler du système de la tutelle libre, c'est-à-dire de la tutelle fondée sur un contrat entre deux individualités propriétaires d'elles-mêmes. Cependant l'ancien régime de tutelle n'a pas cessé d'exister, quoiqu'il soit en voie de disparaître sous les deux formes primitives de l'esclavage et du servage; en revanche, il est demeuré en pleine vigueur sous la forme de la sujétion.