LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
tre d'agir suivant sa propre initiative, tout en surveillant ses actes et en lui interdisant ceux qui exigent encore une capacité supérieure à celle qu'il possède. Si cette émancipation partielle et graduelle est trop hâtée, l'organisme gouvernant est exposé à se fausser et à se déformer par un travail dépassant ses forces, sans parler des nuisances que son insuffisance de capacité peut lui faire commettre ; si elle est trop retardée, l'organisme subit, faute d'exercice, un retard de développement, et il n'acquiert point toute la somme de capacité qu'il aurait pu acquérir, en admettant que l'émancipation eut été faite en temps utile; 3° selon que le pupille est plus ou moins capable d'agir par lui-même, de pourvoir à ses besoins et de remplir l'ensemble de ses obligations naturelles, le tuteur doit agir pour lui, subvenir en totalité ou en partie à ses besoins, l'aider à s'acquitter de ses obligations, ou finalement se borner à lui prescrire les règles de conduite qu'il doit observer pour exercer son activité avec utilité pour lui-même et pour autrui.
Telles sont les conditions auxquelles la tutelle peut être utilement exercée. Mais cet exercice constitue une industrie, la plus difficile de toutes, celle du gouvernement de l'homme par l'homme. Comme les autres branches de l'activité humaine, cette industrie supérieurene peut exister, se développer et se perfectionner, qu'à la condition de couvrir ses frais et de procurer un bénéfice à ceux qui l'exercent. Ce bénéfice peut être matériel ou consister en totalité ou en partie dans une satisfaction morale : telle est, dans un état avancé de civilisation et chez une catégorie d'individus arrivés à un haut degré de culture, la tutelle du père de famille; mais il doit être en tous cas assez grand pour déterminer les individus les plus capables à se charger du travail et de la responsabilité du gouvernement des incapables ou des moins capables.
Si nous examinons comment s'est établie l'industrie de la
tutelle et comment ceux qui l'ont entreprise ont réussi à couvrir leurs frais et à réaliser un bénéfice, nous trouverons qu'ils ont procédé par voie d'appropriation des individus incapables ou moins capables. Dans la tribu primitive, les enfants et les femmes étaient la propriété de la tribu; ils sont devenus ensuite, sous le régime de la petite industrie, la propriété du chef de famille, qui se chargeait de pourvoir à leurs besoins, mais en exigeant d'eux, en échange, la totalité des services qu'ils pouvaient lui rendre; autrement dit, il les exploitait à son profit, et trouvait dans cette exploitation la rémunération de son industrie de tuteur; de même, l'association des chefs de famille qui constituait l'Etat politique s'emparait des individus plus faibles, il les expropriait et les exploitait en les réduisant à l'état d'esclaves ou de serfs. Ces chefs de famille propriétaires de leurs enfants, de leurs femmes et de leurs esclaves, étaient eux-mêmes, dans une certaine mesure, la propriété de l'association dont ils faisaient partie : elle disposait de leur personne et de leurs biens dans la mesure qu'elle jugeait nécessaire à la défense, à l'agrandissement et à la prospérité de l'État; elle levait sur eux des contributions en nature et en argent et leur imposait les règles de conduite qu'elle estimait conformes à l'intérêt commun, en assurant par des pénalités diverses la perception de ces impôts et l'observation de ces règles. De même les associations particulières qui s'étaient constituées sous forme de corporations ou de communautés, et qui se trouvaient subordonnées à l'État, étaient, dans une certaine mesure, propriétaires de leurs membres. La tutelle se pratiquait ainsi à tous les degrés de la société, et ceux qui l'exerçaient, chefs de famille, État, corporations, imposaient à leurs pupilles, en vertu d'un droit de propriété, basé sur la supériorité de la force et de la capacité, les sacrifices qu'il leur plaisait d'exiger et la conduite qu'il leur convenait de prescrire.