LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALK
leurs cérémonies plus impressives, surtout quand ils ont affaire à des populations pourvues du sentiment de l'art, et qu'ils exigent l'observation ponctuelle et même minutieuse de ce formalisme, dont l'expérience leur a appris à connaître l'efficacité. On s'explique encore qu'ils emploient leur influence sur les fidèles pour les exciter à pourvoir, dans une mesure suffisante, aux besoins de l'Eglise. Mais les prêtres ne seraient pas des hommes s'ils n'étaient point portés à mettre à cet égard quelque exagération dans leurs demandes, et c'est ici qu'apparaît l'abus qui affaiblit et vicie les religions, considérées comme des instruments de moralisation et, en particulier, les religions de tutelle.
Cet abus se produit principalement aux époques et dans les pays où une religion de tutelle, telle que le catholicisme, se trouve en possession du monopole du culte. Conserver ce monopole, l'étendre au besoin, en tirer tous les profits et avantages qu'il est dans la nature d'un monopole de conférer, voilà quelle est alors la préoccupation dominante du clergé. Il s'applique dans ce but à acquérir une influence politique prépondérante et à multiplier ses richesses sans regarder de trop près à la moralité des mo3^ens qu'il met en œuvre pour les acquérir. L'influence extraordinaire que les instruments de la tutelle, la confession et la direction, lui procurent, favorise ces pratiques vicieuses. En se servant de ces puissants instruments, il réussit à convaincre les fidèles que les devoirs envers Dieu et son Eglise surpassent tous les autres, et comme, malgré tout, quelles que soient les complications du formalisme religieux et les exigences matérielles de l'Église, ces devoirs sont plus faciles à remplir que les devoirs moraux, les fidèles se montrent naturellement disposés à leur donner la préférence. Alors apparaissent l'abus et la corruption qui naît de l'abus. A ceux qui servent ses passions politiques et ses intérêts, le clergé accorde des « indulgences» pour les manquements à leurs obligations morales. Il lui arrive même de
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les vendre, et une sorte de marché et de prix courant s'établissent pour le rachat des infractions au droit et au devoir, en y comprenant même l'assassinat, la prostitution et le vol. Un bandit italien offrira un cadeau à la Vierge ou aux saints pour compenser le meurtre d'un voyageur, une courtisane pour obtenir l'augmentation de sa clientèle, un usurier ou un industriel véreux léguera ses biens à l'Église, qui lui accordera en retour l'absolution de ses méfaits. Ainsi comprise et pratiquée, une religion n'est plus un instrument de moralité, mais d'immoralité.
Cette corruption du pouvoir chargé d'éclairer et de guider les consciences a pour effet ordinaire d'engendrer une réaction et de provoquer un schisme. Si la concurrence du schisme peut se produire librement, l'Eglise gangrenée obéit à la nécessité de se réformer et de se purifier pour n'être point abandonnée. Si le schisme est interdit et extirpé par l'intervention du pouvoir temporel, la corruption engendre à la fois l'irréligion, l'hypocrisie et le fétichisme. Les uns observent les pratiques d'un culte qu'ils méprisent et feignent des sentiments religieux qu'ils n'éprouvent point, sous l'influence de la crainte des pénalités temporelles : ils sont incrédules et hypocrites, tandis que les autres peuplent le ciel d'un nombre croissant d'intermédiaires ou de fétiches, qui ont chacun sa spécialité pour la guérison des maladies du corps et la rédemption des faiblesses de l'âme. Vienne une révolution. Leclergé, déconsidéré et honni, est dépouillé de ses propriétés, aussi bien de celles qu'il a légitimement acquises que de celles qui sont le produit de l'abus de son influence, mais le mal causé par la corruption religieuse est long à guérir quand il n'est pas incurable.
Cependant, en dépit de leurs vices qui tiennent à l'imperfection de la nature humaine, les religions, même les plus grossières, ont été de tout temps un instrument moral d'une incontestable efficacité. Leur code de pénalités spirituelles