LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
vrai si cette population était capable du self govemment moral et religieux, et dans ce ca- il serait inutile de la pousser au changement, elle irait d'elle-même, sans avoir besoin d'y être sollicitée, de la religion de tutelle à la religion de self govemment. Mais si elle ne possède point cette capacité, la privation d'une tutelle dont elle n'a pas cessé d'avoir besoin aura pour résultat de la conduire à l'irréligion, en supprimant le mécanisme ingénieux qui l'obligeait à la pratique d'un culte et à l'observation de ses commandements (1).
Le self govemment moral et religieux ne convient pour tout dire qu'aux individualités qui en sont capables et celles-ci se trouvent partout en minorité. On s'explique ainsi la préférence que les peuples enfants, tels que les nègres, et la généralité des classes inférieures donnent au catholicisme, tandis que le protestantisme fait principalement des prosélytes dans les classes moyenne et supérieure.
Les religions constituent donc un instrument moral d'une puissance incontestable. Dans les pays où le concours qu'elles apportent à la justice s'est affaibli par la diminution de la foi, il est indispensable de développer l'appareil de la répression, et comme il est plus facile d'augmenter la rigueur des peines que d'en assurer mieux l'application, le Gode pénal devient atroce. Cependant l'efficacité morale des religions est trop souvent diminuée et viciée par la supériorité excessive qu'elles attribuent aux devoirs religieux sur les devoirs moraux, ce qui les conduit à tolérer la violation des uns au profit des autres et même à l'encourager par un système immoral de compensation.
(I) Dans nos voyages au Canada nous avons noté ce fait que les servantes catholiques sont préférées aux servantes protestantes. Elles sont généralement plus probes. Comme elles ont conservé la foi, elles observent exactement les pratiques du culte et se confessent b<ma fide de leurs péchés. Sous l'influence de la crainte des pénalités dont les menacent leurs confesseurs et des récompenses qu'ils leur promettent, elles résistent à la tentation do faire sauter « l'anse du panier », et ce résultat de la confession a bien sou prix.
Les devoirs religieux sont de deux sortes : les devoirs envers la Divinité, consistant dans l'obligation de lui rendre un culte et d'en observer régulièrement les pratiques, et les devoirs envers l'Église. Quelques-uns n'ont qu'un caractère local et temporaire quoique les religions, en raison de l'immuabililé et de l'infaillibilité qu'elles s'attribuent, se refusent généralement à les modifier suivant les lieux et les époques. Telles sont les prescriptions hygiéniques, le jeûne et l'abstention de la nourriture animale dans certaines saisons et à certains jours, qui avaient leur utilité à l'époque et dans les contrées où elles ont été établies et sanctionnées par la loi religieuse, mais ont cessé de l'avoir lorsque les articles d'alimentation sont devenus plus nombreux et variés, et qui ne l'avaient point sous d'autres climats. En revanche, l'accomplissement des devoirs envers la Divinité, la prière, l'assistance aux offices et aux cérémonies du culte contribuent, partout et en tout temps, à la culture du sentiment religieux et au maintien de la foi, qui est la base sur laquelle repose tout l'édiûce de la religion. Les devoirs envers l'Église, consistant principalement dans l'obligation de pourvoir à l'établissement et à l'entretien du matériel et du personnel du culte, pour avoir un caractère moins élevé, ne sont pas moins nécessaires. Que les ministres du culte s'efforcent d'assurer l'accomplissement ponctuel des uns et des autres, rien de plus naturel et de plus légitime. Car si le sentiment religieux n'est pas cultivé, si l'Église est dépourvue des ressources indispensables à l'établissement et à l'entretien de son matériel et à la subsistance de son personnel, la religion est exposée à décliner et à périr. On s'explique donc que tous les clergés attachent une importance capitale au formalisme du culte, et qu'ils s'appliquent à la recherche des procédés les plus propres à éveiller et à aviver le sentiment religieux, en empruntant le secours des beaux-arts, de la musique, de l'architecture, de la sculpture et de la peinture pour rendre