CHAPITRE II
La morale du sentiment.
I. La philosophie du sentiment. — La voix du cœur. — « La voix
delà nature». — L'homme est né bon.
n. Exemples.
in. Mauvais résultats des bons sentiments. — La pitié et le délire persécuteur. — « Il a souffert. » — « Le roi est si bon. © — L'amour — L'orgueil. — La colère. — La politique de sentiment. — Domination de l'intelligence par l'instinct.
J'ouvre le cours de VHistoire de la philosophie moderne de Victor Cousin, et j'y trouve :
« Il y â des philosophes qui, repoussant la suprématie des sens et celle de la raison, cherchent dans le gentiment le vrai guide et la lumière de la vie intellectuelle et morale; Rousseau, en France, en Ecosse, Hutcheson et Smith, en Allemagne, Jacobi.»
Rousseau et Jacobi font reposer sur le sentiment la science , l'art et la morale. L'instinct du cœur domine tout. Le cœur sent le beau et le bien. L'homme a un amour inné pour le beau et le bien. Et Cousin continue : « Le sentiment est comme une grâce divine qui nous aide à accomplir la loi
sévère et austère du devoir. La voix du cœur est la voix de Dieu. »
Mais qu'est-ce que le sentiment? Au point de vue intellectuel, x'est une opinion qui n'est pas appuyée sur des observations conscientes. Entendez quelqu'un soutenir une thèse sans argument : il vous dira. — C'est une affaire de sentiment.
Le sentiment, c'est l'impulsion instinctive ; c'est le contraire du jugement méthodique. Les charlatans seuls font du sentiment l'instrument de la science.
Je me rappelle toujours le profond étonnement que j'éprouvai, lorsqu'enfant, ouvrant le dernier volume de V Histoire de France de M. Henri Martin, je tombai sur le passage où il s'extasie devant cette affirmation de Rousseau : « L'homme est né bon. » Vous le dites ? Prouvez-le.
Souhaiter qu'il en fût ainsi accuse d'excellentes intentions, mais les intentions ne sauraient suppléer à la réalité.
Malheureusement tous les faits viennent protester contre la thèse de Rousseau. Les Australiens, les Andamanites, les Botocudos ne sont pas les pii;es des hommes, et cependant leur bonté se manifeste par l'infanticide, l'esclavage de la femme et le cannibalisme (1).
La morale de sentiment?Mais jusqu'à présent c'est
(1) \. Abel Hovelacque, les Débuts de l humanité,
elle qui a dominé rhumanité, et nous allons voir ses résultats.
L'homme primitif a faim et soif, a des appétits sexuels ; il est paresseux et violent. Satisfaire sa faim, sa soif, ses appétits sexuels, sa paresse, c*est toute sa morale. 11 s'empiffre, comme l'Esquimau quand il a fait bonne chasse, comme l'Australien , après ses longs jeûnes, comme le Botocudo, s'il à la chance de tuer un pécari. Il s'enivre, s'il a de l'alcool à sa disposition. Il se jette sur la femelle ; à défaut de femelle, prend le mâle. L'Australien charge sa femme comme une bête de somme, la roue de coups si elle oublie quelque chose ou simplement s'il veut manifester à ses dépens sa bonne ou sa mauvaise humeur, ne la nourrit que des débris de ses repas, et, en compensation, la mange en temps de disette. Pendant qu'il se repose, il lui fait faire l'effort, réservant pour lui la jouissance. C'estson esclave.
Voilà la première phase de la morale sentimentale qui prouve, d'une manière évidente combien est justifiée l'affirmation de Rousseau 1
Les partisans de la morale du sentiment, ne peuvent nier ces faits; mais alors, ils déclarent qu'ils entendent autre chose. Les partisans de cette morale doivent forcément rester dans le vague , car le sentiment est le contraire de la précision.
L'histoire est là pour nous montrer comment les
meilleurs sentiments peuvent être la cause des plus grands maux. Il n'y a pas de sentiment plus généreux que celui de la pitié. Il fait vôtres les douleurs de votre semblable. A première vue, vous croiriez que ce sentiment ne pourrait jamais nuire à personne, sinon en exigeant de trop grands sacrifices de celui qui le ressent trop vivement.
Eh bien ! prenez garde ! cet homme- qui ressent si vivement la pitié peut devenir ua monstre.
Vous avez, sans doute, vu un fou atteint du délire de la persécution : il voit des ennemis partout; chaque passant le menace ou se moque de lui. Ses voisins agitent lents rideaux tout exprès pour lui faire des misères, des lumières le poursuivent. Vous plaignez cet homme, et vous le croyez inoffensif.
Vous êtes heureux que cet homme tremblant ne vous ait pas assassiné. En vous quittant, il va peut-être tuer quelqu'un. Chaque passant qu'il croise court un danger de mort ; car à tout coup, son délire de la persécution peut se transformer en délire persécuteur; et le malheureux, pour se débarrasser d'un ennemi imaginaire, tuera un homme inoffensif fort réel.
De même, la pitié se transforme à tout instant en férocité.
Écoutez des femmes à la lecture d'un crime bien noir : de suite, leur pitié pour la victime se traduira de la manière suivante à l'égard de l'assassin :
— Oh ! le monstre, il faudrait le faire mourir à petit feu!
C'est poussées par l'immense pitié qu'excitaient en elles les souffrances et la mort de Jésus, que les misérables populations du moyen âge, qui auraient dû réserver pour elles-mêmes leur propre pitié, mettaient les Juifs à la torture et les brûlaient avec joie.
Nous avons vu, au mois de mai 1871, la pitié, excitée par le massacre de deux à trois cents otages, faire fusiller de 15 à 20,000 hommes et en enfermer 40,000.
Tous les jours, à propos d'un homme politique qu'on entoure d'une légende, vous entendez crier, pour justifier cette légende : — Il a souffert 1
Mais Jésus a souffert, et pour lui des milliers et des milliers d'hérétiques et de Juifs. L'humanité aurait trop à faire su elle était obligée de ramasser tous les martyrs dont elle a jonché sa route. Pour élever un piédestal à un homme, il ne s'agit pas de savoir s'il a souffert ou non , il s'agit de savoir pourquoi 11 a souffert. Notre démocratie doit se garder de mettre la pitié au-dessus de l'intelligence, le sentiment au-dessus du discernement.
La bonté est un sentiment excellent aussi. Demandez aux populations de l'ancien régime. On disait de Louis XVI : « Le roi est si bon! »Et, par bonté, le pauvre roi ne pouvait refuser les pensions que lui demandaient ses gens de cour, ni même de petites lettres de cachet.
L'amour ! Ah ! si on n'écoute que lui, on fait de jolies choses. Il met les filles à mal et conduit les hommes au viol. Exclusif, en raison de son intensité, il fait sacrifier l'objet aimé par celui qui l'aime, au nom des droits de l'amour. C'est à lui que nous devons la jalousie idiote d'Othello. Notre code pénal va jusqu'à sanctionner son acte, et nous donne les Dubourg et les Penayrou.
Il faut bien aimer quelque chose! La vieille flile aime son serin et sa chatte à ce point qu'elle leur sacrifiera sa domestique et dédaignera profondément les misères humaines. Cette affection devient un égoïsme féroce.
N'écoutez que votre sentiment. L'orgueil pourra vous
fkire faire de grandes choses; il vous rendra insupportable aux autres, et la tête haute, perdudans votre propre admiration, comme l'astrologue de la fable, vous ne verrez paà le puits qui est à vos pieds.
La colère est aussi une explosion de sentiment, et c'est elle qui a fait faire presque toutes les grandes sottises de l'humanité. Il y a des gens qui se vantent de ne pas pouvoir se contenir quand ils sont en colère. Il n'y a pas de quoi, en vérité. Autant un fou devrait^ il se vanter de sa folie. Par colère, vous tuez votre femme, votre ami; par colère, vous battez vos enfants ; par colère, vous déclarez la guerre à d'autres peuples, et vous faites massacrer réciproquement des milliers de braves gens qui n'en peuvent mais, et qui, par la contagion de l'exemple, arrivent pour la plupart à partager votre colère.
Actuellement, toute notre politique est dirigée par le sentiment. Nous nous décidons, non d'après des informations étudiées et coordonnées, mais sur des mots qui vibrent plus ou moins en nous, sur des affirmations sans contrôle, par sympathie pour les uns, par antipathie pour les autres, sans que, le plus souvent, nous puissions nous rendre un compte exact des motifs de cette colère ou de cette sympathie. Nous démêlons vaguement le but que nous voulons poursuivre, et fort souvent nous prenons les décisions qui nous en écartent le plus. Nous faisons des dieux, un jour, auxquels nous demandons l'impossible, et nous les brisons le lendemain. C'est la morale de sentiment qui ramène les Bonapartes en France, alors qu'elle aurait dû à tout jamais livrer leur mémoire à la haine. C'est la morale de sentiment qui fait dire à Lamartine : « Aléa jacta est. Il faut laisser quelque chose à la Providence ! » comme
si Tart de rhomme ne devait pas consister à laisser le moins possible au hasard.
Ahl quand nous n'écoutons que notre sentiment, nous faisons de jolies choses!
La morale du sentiment est modeste : c'est la domination de l'intelligence par l'instinct.