CHAPITRE III
L'impératif catégorique
La loi morale.— L'a priori. — Il faut! — Devoir. — L'obligation de la répugnance. — Le jubeo et U veto du juge intérieur. ~ Le petit Dieu intérieur.
Le Kantien hausse les épaules dédaigneusement, en homme de beaucoup supérieur à toutes ces grossières et misérables conceptions , et dit :
— La morale .est le système des ans de la raison pratique pure (i). Le prescrit absolu ou l'impératif catégorique de la raison est Télément' rationnel de la morale. C'est un concept puï», a priori, qui n'emprunte rien à l'expérience interne ou externe. La loi morale n'est pas un fait de conscience, se démontrant par expérience interne ou externe. La réalité du principe moral n'est pas déduite de la constitution particulière de la nature humaine. Il n'est pas valable pour l'homme seulement, mais pour tous les êtres raisonnables possibles ; car la raison n'est pas une faculté intellectuelle de l'homme, mais une chose qui subsiste par soi, une hypostase.
(1) Métaphysique des mœurs. Trad. Tissot, p. 449
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Le matérialiste. — Les prêtres fondaient leur morale sur des dieux ; toi tu la fondes sur des entités plus raffinées, mais non moins incompréhensibles ; et quand tu dis que ton principe moral est valable non seulement pour l'homme, mais pour tous les êtres raisonnables possibles, avoue que tu penses un peu aux anges et autres créations anthropomorphes.
Le kantien. — Je répète que l'éthique est un principe transcendantal, métaphysique. Les lois espace, temps, causalité nous sont données à priori; de même la règle morale de nos actions, exprimée sous la forme d'un impératif catégorique : « Il faut ! »
Le matérialiste. — « Il faut ?» — « Tu dois ? »
Le kantien. — Oui, c'est une nécessité morale absolue.
Le matérialiste. — Mais comme le remarque fort bien Schopenhauer, c'est là une contradictio in adjectv: une nécessité morale n'a de sens ni de valeur que par son rapport à une menace de châtiment ou à une promesse de récompense.
Le kantien. — Je proteste. Une action, pour avoir une valeur morale authentique, doit être faite par devoir, et à cause du devoir, sans aucun penchant naturel qui porte l'agent à l'action.
Le matérialiste. — Tu es de l'avis de la bonne femme d'Alexandrie , qui se promenait dans les rues , une torche dans une main, pour brûler le paradis, et un seau dans l'autre, pour éteindre l'enfer, afin qu'on n'aimât plus Dieu que pour lui-même.
Le kantien. — Elle avait du bon. Ainsi, pour qu'un homme soit véritablement charitable, il faut que la nature ne l'ait en rien disposé particulièrement à la charité. L'homme doit obéir à la loi morale par devoir, non par inclination libra.
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Le matérialiste. — C'est ce que Schiller a traduit ainsi : « Scrupule de conscience : — Je sers volontiers mes amis, mais, hélas ! je le fais avec inclination, et ainsi j'ai souvent un remords de n'être pas vertueux. — Décision : — Tu n'as qu'une chose à faire ': il faut tâcher de mépriser cette inclination et faire alors avec répugnance ce que t'ordonne de faire le devoir. » Lekantien. — Parfaitement.
Le matérialiste. — Et, dis-moi, cela t'arrive-t-il souvent de ne faire les choses que par devoir, contrairement à ton inclination ?
Le kantien. — J'avoue qu'il a été impossible de découvrir un seul cas bien certifié où une action conforme au devoir ait eu pour principe unique la pensée du devoir. Mais cela n'a aucune importance ; car, dans une philosophie pratique, il ne s'agit pas de donner les raisons de ce qui arrive, mais les lois de ce qui devrait arriver, cela n'arrivât-il jamais.
Le matérialiste. — Nous n'avons pas la même notion du terme loi. Je comprendrais difficilement un physicien, un alchimiste qui formuleraient des lois de ce qui pourrait ne jamais arriver.
Le kantien. -— Toi, tu n'es que pour les à posteriori. Moi, j'admets certains à priori. Cette constatation est une des plus importantes découvertes du Maître. La loi morale est à piori. La raison commande sans se soucier des résultats empiriques. La loi morale nous oblige, par la raison que l'idée de liberté nous rend membres du monde intelligible. L'homme se partage en deux êtres : l'être physique, animal ; l'être moral, intelligible. L'homme-raison (noumène) est l'obligeant ; l'homme-animal (phénomène) est l'obligé. La volonté est la causalité des êtres vivants raisonnables. La liberté est la propriété que possède la volonté na-
tionale d'être elle-même sa propre loi: autonomonie de la volonté. La moralité est le rapport des actions à l'autonomie de la volonté. L'action qui peut subsister avec l'autonomie de la volonté est permise ; celle, au contraire, qui ne le peut pas, est défendue. La nécessité objective d'une action par obligation s'appelle devoir.
Le matérialiste. — Merci ; c'est très clair. Mais qui juge?
Le kantien, — La conscience morale.
Le matérialiste. — Un exemple ?
Le kantien. — « Tu ne dois pas mentir. »
Le matérialiste, — Mais tu parles comme Moïse, au nom de Jehovah. Et comment concilies-tu l'absolue nécessité que tu donnes à la loi morale avec sa violation constante ?
Le kantien. — Nous devons croire à la puissance du juge intérieur, vénérer son jubeo et son veto.
Le matérialiste. — Tu reviens à la sanction théologique ; tu veux faire de ta conscience un nouvel Osiris, un nouveau Minos, un nouveau Dieu, dans la main duquel tu mets la balance du bien et du mal. Gela est si logique que tu es même allé jusqu'à lui donner un appareil judiciaire. Ta conscience est un être à part de l'individu ; tu le dédoubles ; car, si elle était identique à lui-même, il n'aurait pas besoin de plaider devant elle-. Jamais il ne perdrait son procès. Mais où est la sanction des jugements de la conscience ? Ton système est moins bien coordonné que celui de la plus grossière religion ; là, au moins, apparaissent clairement des récompenses et des châtiments.
Le kantien. — Il y a bien là, en effet, quelque chose d'insuffisant dans le système de Kant ; mais Fichte a
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déclaré que rhomme n'est qu'un instrument de la loi morale, un véhicule.
Le matérialiste. — Mais cette obligation morale absolue devient une fatalité morale. Avoue que tu es pris dans les propres subtilités de tes raisonnements et que tu n'es pas parvenu à concilier la coexistence de la liberté avec la nécessité. Tu prétends que tu as un impératif catégorique...
Le kantien. — Oui.
Le matérialiste. — Affaire de vanité. Tu veux "avoir aussi ton petit dieu intérieur, et tu veux, par amourpropre, lui donner une puissance, parce que tu crois, par une de ces aberrations si communes à l'homme, qu'en la lui prêtant gratuitement, tu y participeras toimême. Tu as substitué aux manitous passés , aux esprits, aux âmes, une nouvelle entité, un nouveau concept. Au fond, ta morale métaphysique n'est que l'estompage de la morale théologique. Celle-ci donnait une sanction extérieure ; toi, tu essaies de donner à l'homme une sanction intérieure, mais tu en arrives à l'obligation de le dédoubler lui-même, de sorte que sa conscience lui devient étrangère. Aux^ hypothèses brutales, mais claires, tu as ajouté des hypothèses plus raffinées, mais plus enchevêtrées encore. Tu avoues toi-même que tu es incapable de prouver la réalité d'une seule des affirmations de ton système, et nous ne voulons que des réalités .
Ta morale de l'obligation morale, ta morale du devoir n'est qu'une bulle de savon. Elle crève dès qu'on la touche du doigt. Ton impératif catégorique est un Groquemitaine sans sanction.