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CHAPITRE II

Saint Pierre

utilité du Bernin. — Le plus grand théâtre du monde. — Le plus vaste palais. — Les actes ne sont rien. — Inspirer la foi. — L'exploitation par les armes et l'exploitation par le mensonge. — La donation de Constantin. — Saint Léon et Attila. — Canossa. — Le pape et l'empereur. — La base de la force de la papauté. — La crédulité des rois, le scepticisme des papes. — Les ressources de la papauté. — Les indulgences. — Mécontentements. — L'exploitation de rimbécillité humaine.

Après avoir vu le Golisée le soir, il faut aller voir Saint-Pierre le matin. En arrivant à Rome, le voyageur en a déjà aperçu le dôme dans le lointain, et si ignorant qu'il soit, il sait que Téglise pontificale n'a aucun rap port avec les cathédrales gothiques.Elle fut commencée en pleine Renaissance, au commencement du xvi" siècle, en 1506, et achevée à travers des phases diverses, en 1626. Bramante avait projeté de poser en Tair le Panthéon, sur la Basilique de Constantin. Son plan fut défiguré par ses divers continuateurs : mais quand Michel-Ange prit la direction des travaux en 1546, il essaya d'y revenir et ce fut sur ses dessins que fut achevée la coupole. La façade, dénuée de caractère, fut construite en 1606. Bernin ajouta des colonnades,

des caissons au plafond, multiplia les dorures, remplit l'église de ses sculptures rococo, tapageuses, emphatiques, boursouflées.

Saint-Pierre ne serait pas complet sans le Bernin : le plan primitif était trop sévère ; le Bernin est venu € l'embellir ». Maintenant quand on entre dans ce gigantesque vaisseau, on est ébloui par les dorures du plafond; d'immenses tentures rouges couvrent les piliers : la lumière est gaie et claire : les marbres miroitent avec des reflets de glace : les grandes figures décoratives des tombeaux s'agitent dans une ornementation tourmentée. On regarde l'autel papal, où le pape seul a le droit de dire la messe, en faisant face au peuple, sous un baldaquin à colonnes torses richement dorées, haut de 29 mètres et qui parait tout petit sous l'immense coupole, dont l'élévation jusqu'au sommet de la croix est de 132 mètres.

Saint-Pierre a 21, 192"* carrés ; Notre-Dame de Paris, 5.955°». Ces chiffres sont plus éloquents que n'importent quelles phrases Saint-Pierre est évidemment le théâtre le plus grand, le plus imposant, le plus richement orné qu'il y ait au monde. Il est contigu au plus grand palais que l'homme ait élevé à ses maîtres: le Vatican, qui compte 11,000 pièces, salles et chapelles.

L'Église que projetait tout d'abord Jules II était simplement destinée à servir de cadre à son tombeau. Son intention était d'élever un monument à sa grandeur pers onnelle.Peu à peu, l'idée se transforma, et il voulut en faire un monument qui,par ses colossales dimensions, sa splendeur, écrasant tous les autres, attesterait, aux yeux des plus aveugles, le droit du pape à être « le seigneur et le maitre du jeu du monde, (i) »

(1) Expression de Jules II.

La cathédrale est élevée sur le lieu où saint Pierre a subi le martyre : son tombeau se trouve sous l'autel. Historiquement, il est très probable que saint Pierre n'est jamais venu à Rome ; mais en matière de religion les faits, par eux-mêmes, n'ont aucune importance : toute la question,pour ceux qui fondent ou administrent des religions, est de faire croire à la réalité de faits plus ou moins chimériques.

Les actes ne sont que secondaires : la manière, dont ils sont racontés et dont ils s'imposent à l'opinion, a seule des conséquences utiles.

Toute la politique de la papauté est fondée sur cette observation. LaRomeantique s'était imposée au monde par ses armes ; la Rome chrétienne exploitait le monde par ses mensonges : progrès évident, car il prouve la supériorité de Tintelligence sur la force brutale.

Constantin avait comblé l'église de privilèges et transporté le siège de l'Empire à Gonstantinople. L'évêque de Rome s'appela héritier de saint Pierre, et basa sa puissance sur le calembour que prête Mathieu à Jésus. « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon église (1^ » Puis, sachant faire servir à son propre prestige le prestige de la capitale du monde romain, il prétendit avoir été investi par Constantin des pouvoirs suivants : « Nous donnons en pur don au bienheureux pontife la ville de Rome et toutes les villes occidentales de notre pays. Nous cédons la place au Saint-Père ; nous nous démettons de la domination sur toutes ces provinces ; nous nous retirons de Rome, et transportons le siège de notre empire en la province de Byzance, n'étant pas juste qu'un Empereur terrestre ait le moindre pouvoir dans les lieux où Dieu a établi le

(1) Ch. XVI, 18.

chef de la religion chrétienne. » La donation passa pour si authentique dans l'esprit des chrétiens qu'en 1478, on brûla, à Strasbourg, des personnes qui avaient l'audace d'en douter.

En même temps, le Pape apparaissait aux populations comme un protecteur temporel.. Au Vatican, Raphaël a perpétué la tradition de saint Léon, accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous les deux d'épées flamboyantes et faisant reculer Attila.

Les papes opposent les princes et les peuples les uns aux autres. En 726, Grégoire-le-Grand s'affranchit de la souveraineté de Gonstantinople avec l'appui de Gharlemagne. Non-seulement, il veut être libre ; mais il veut être le maître du monde : les Empereurs, lesRoisne doivent être que ses instruments. A Ganossa, Grégoire VII force l'Empereur Henri IV à attendre trois jours, les pieds nus dans la neige, une audience de sa part, et ne consent que le 4« jour à le relever de son excommunication. Si les grands projets de ce pape aboutissent à l'exil pour lui, Urbain II relève le Saint-Siège avec l'aide des Normands, tandis que Henri IV meurt, dans la misère, à Liège, sollicitant en vain pour vivre une place de .sous chantre, et son cadavre reste cinq ans sans sépulture. Adrien IV obligeait le grand Frédéric Barberousse à lui tenir l'étrier. Innocent III proclamait, dans les termes suivants, la doctrine de la papauté : « De même que le soleil et la lune sont placés dans le firmament, le plus grand de ces astres pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit; de même aussi, il y a deux puissances dans la communauté des fidèles ; la puissance pontificale,quiest la première parcequ'elle aie soin desâmes *. la royale qui n'est que la seconde, parce qu'elle n'a que celui des corps. » Boniface VIII, dans sa bulle

unam sanetam, allait plus loin, car au lieu de recon> naître deux pouvoirs, il n'en reconnaissait plus qu'un. « A l'église appartiennent les deux glaives, le spirituel et le temporel : celui-ci devant servir pour l'église, celui-là par l'église; l'un manié par le sacerdoce, l'autre par le roi et les barons, mais suivant sa volonté et avec la permission du sacerdoce. Il faut que le glaive soit sous le glaive et que l'autorité temporelle soit soumise au pouvoir spirituel.

Gomment le pape pouvait-il tenir un tel langage sans être ridicule et à certains moments, le traduire en acte? Un seul fait répondra : Grégoire VII offre à l'empereur Henri IV de partager une hostie consacrée, en adjurant le (*iel de le foudroyer, s'il lui donne tort. L'Empereur refusa une si terrible épreuve I

Mais les papes avaient des difficultés avec leur peuple de Rome, avec les princes romains, jamais rassassiés. L'église avait elle-même ses divisions : en 1409 , on vit jusqu'à trois papes à la fois ; ces discordes donnaient une belle occasion à l'Empereur et aux divers souverains d'intervenir ; les conciles et les papes se disputent la suprématie : les cardinaux étaient souvent conjurés contre le pape, conjurés les uns contre les autres : les papes non-seulement avaient pour politique la grandeur du Saint-Siège, niais encore la grandeur de leur famille : et César Borgia, le fils d'Alexandre VI , pouvait prendre pour devise : Aut Ccssarj aut nihil!

Alexandre VI mourait du propre poison qu'il avait préparé pour un cardinal ; Léon X mourait empoisoïiné par ses ennemis. On appelait l'Italie : la vénéneuse.

Les papes continuaient toujours la même politique avec la même âpreté ; les souverains, même quand ils les combattaient, tremblaient devant eux. Charles VIII

baisait les pieds d'Alexandre YI, que deux jours auparavant il avait voulu faire condamner comme criminel.

Seulement, dans les premiers siècles, les papes et les princes de l'Église étaient aussi dupes que dupeurs, tandis que les papes de la première moitié du seizième siècle sont des hommes de beaucoup trop haute culture intellectuelle pour croire aux absurdités qu'ils imposaient aux autres. Les cardinaux avaient oublié le latin de l'Église. Bembo, le cardinal favori de Léon X, écrivait à un de ses amis : ^ Ne lisez pas les épitres de saint Paul, de peur qu'elles ne vous corrompent le goût.» Il jurait per Deos immortales et appelait la Vierge Dea Lauretana. Si, par hasard, ils disaient la messe, ils travestissaient la formule de la consécration : Partis es, et partis manebis.

On jouait au Vatican des pièces d'un naturalisme erotique comme la Calandra, du cardinal Bibiena, et la Mandragore, de Machiavel. Jules II faisait de l'Arétin, nn chevalier de Saint-Pierre, en attendant le cardinalat.

Alexandre VI, Jules II, Léon X étaient des hommes ardents, arrogants, politiques, ambitieux, grands bâtisseurs, artistes, mais ne partageant en rien les croyances des gens qu'ils exploitaient, et trouvant l'humanité si bête, le clergé des autres pays si naïf, qu'ils ne se gênaient plus avec eux.

La rapacité de la cour pontificale augmentait avec ses dédains et ses besoins. Innocent III prélevait la quarantième partie des revenus du clergé des divers pays. Les papes multiplièrent les bulles pour s'assurer des ressources. Ils instituèrent les annates, par lesquelles le revenu de la première année de tout bénéfice vacant leur était dû. Alexandre VI préleva le dixième de tous les revenus ecclésiastiques, sous pré-

texte d'une guerre contre les Turcs. Puis, exploitant le ciel, le purgatoire, l'enfer, ou plutôt l'espoir de l'un et la terreur des autres, ils vendaient des indulgences, des absolutions, des dispenses. Le pape Jean XII en avait dressé le tarif (1). Ces indulgences remettaient non-seulement les péchés passés, mais encore les péchés à venir. Pour avoir une armée, Alexandre VI en vendit, assure le cardinal Bembo, pour 1,600 marcs d'or dans les seuls domaines de Venise. Les moines les prenaient à ferme et les trafiquaient en bateleurs. Tout le monde connait les hauts faits de Tetzel en Allemagne. La crédulité humaine était mise en coupes réglées et exploitée dans tous les sens; et elle était si profonde que Vitelli, assassiné dans un guet-apens par César Borgia, le supplie, en expirant, d'obtenir pour lui une indulgence d'Alexandre VI.

Cependant les dépenses des papes augmentaient encore plus vite que leurs revenus Ils avaient autour d'eux une population de bandits et de mendiants qui,, conservant les vieilles traditions de la plèbe romaine, considéraient le pape comme l'instrument à l'aide duquel devait leur arriver le tribut du monde entier.

Les grands travaux de la papauté coûtaient cher : Saint-Pierre absorbait des millions. Les fidèles se fatiguaient ; le clergé des autres pays était animé d'une sourde envie contre ce clergé romain, qui, en échange des ressources qu'il lui réclamai', ne lui rendait que des dédains. Dès le quinzième siècle, Gerson, l'auteur probable de V Imitation de Jésus-Christ, disait : « La cour de Rome a inventé mille offices pour avoir de l'or, mais pas un seul pour cultiver la vertu. » Quelques-uns allaient à Rome et, à leur retour, en rapportaient des

(1) Yves Guyot, Etudes sur les doctrines aocialesdu christianisme.

tableaux comme celui qu'Ulrich de Hutten en a tracé : « Trois classes de gens régnent à Rome : les Ruffians, les courtisans et les usuriers. Trois choses sont pompeusement parées : les prélats, les mulets et les filles publiques. De trois choses on se vante à Rome, quoique elles n'y soient pas : la piété, la foi et l'innocence ; et trois choses y sont dont on ne se vante pas : le trafic des offices, la vénalité des charges et la trahison dans l'amitié. Auxdeux glaives, le pape en joint un troisième dont il tond ses ouailles et les écorche jusqu'au sang... Là sont les ravisseurs de notre patrie. Nous faisons les frais de tous leurs vices; nous payons la pompe qui les vêtit, les palais de marbre qui les logent. Ils veulent notre argent, notre honte et nos sourires... »

Luther parut, et les sommes extorquées aux catholiques, pour l'édification du monument qui devait symboliser la grandeur de leur religion, furent une des causes de Taffaiblissement de la puissance des papes et de l'avènement de l'hérésie protestante. Ce temple, élevé par l'orgueil de l'Église de Rome, a été le mausolée d'une partie de sa puissance.

Les papes, avec les évèques, les prêtres, les dominicains, les moines mendiants, les jésuites comme auxiliaires dans l'exploitation de la bêtise humaine, ont cependant continué encore à souffler la haine contre tous ceux qui menaçaient les légendes sur lesquelles était fondé leur pouvoir. Ils ont attisé les foyers de l'inquisition en Espagne, en France, dans les Flandres; ils ont mis l'épée dans la main des rois et des seigneurs, et les ont poussés à l'extermination des hérétiques et des infidèles, et, en échange de leur bénédictio^, leur demandaient leur part de dépouilles. S*ils n'ont point réuni des hommes dans un cirque pour assister à leur égorgement, ils ont poussé ainsi, par-

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tout où leur main s'est étendue, sur tout le vieux continent européen, en Amérique, dans les Indes, aux 4^ hécatombes humaines.

Acdpe, cape^ râpe y sunt tria verba papœ,

Saint-Pierre est le symbole de l'exploitation de l'imbécillité humaine par la ruse.

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