V. Ce qui y a manqué
L'intuitionniste , disciple de Platon , dit au matérialiste :
— Ah ! je te reconnais, pourceau d'Épicure. Tu veux tuer tous les nobles sentiments qui se trouvent dans rhomme : l'héroïsme de la conquête, la poésie de la guerre, l'éloquence de Platon, les rêves sublimes, les
consolations suprêmes, l'idéal qui nous transporte des infimes soins matériels de chaque jour vers les hautes sphères, les grandeurs des religions; tu supprimes tous les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, les livres sacrés de l'Inde, les chants d'Homère, la Bible, les sermons de Bossuet, les Progrès du pèlerin de Bunyan, les livres de Cousin et l'histoire des miracles de Lourdes ! Tu envoies son congé au Dieu des armées et tu méprises les deux cent quatre-vingt-huit « souverain Bien » que compta Yarron et qui étaient tous absolus.
L'épicurien. — Hélas ! du moment qu'il y a deux cent quatre-vingt-huit « souverain bien » absolus, je puis bien conclure qu'il n'y en a pas un seul.
L'intuitionniste. — Oh ! toi, tu en as fait un deux cent quatre-vingt-neuvième et nous savons où tu le places. Ton maître Épicure a dit, d'après Athénée : « Le principe et la racine de tout bien, c'est le plaisir du yentre (1). »
«Les choses sages et excellentes ont relation avec ce plaisir (2). »Métrodore, complétant les parolesde son maître, a ajouté : « C'est dans le ventre que la raison se conformant à la nature a son véritable objet ». Voilà ton idéal. Idéal de pourceau. Tu le nies? Ah I je comprends : tu recules devant cette monstrueuse conséquence. Les épicuriens modernes n'ont pas osé en parler. Gassendi la passe sous silence. Brucker a essayé de la nier.
L'épicurien. — Pas moi.
L'intuitionniste. — Carlyle a défini ton idéal : « Supposons, dit-il , que des cochons, doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, ayant atteint quel-
(1) Texte : opx'^i ^^ ^î(x irav-rbc à'^AToû iq xHç '^ftorpbc vi^cvin.
(2) Guyau, La A f orale (tÉpicute, p. 34.
qiie culture, puissent, après examen et réflexion, coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser un public plein de discernement comme le nôtre et leurs propositions en gros seraient celles qui suivent :
€ 10 L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une immense auge à porcs consistant en liquides et en solides, et autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons ;
« 2^ Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le bien moral, la possibilité d'atteindre les dites relavures ;
«S® Le paradis, appelé aussi état d'innocence, âge d'or ou autrement, était (selon les cochons d'un faible jugement) l'étiU dans lequel tous les cochons pouvaient avoir des relavures à leur saoul, où tous les désirs que peut rêver un cochon étaient complètement réalisés: une fablo, une impossibilité, comme le voient actuellement les cochons de bon sens.
€ 4® L3L mission de la cochonnerie universelle et le devoir dt: tous les cochons, dans tous les temps, est de diminner la quantité des relavures hors de portée et de les mettre à la portée de tous. Toute connaissance, tout effort doit être dirigé vers ce but et vers ce terme seulement; la science des cochons, l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons n'ont pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons.
€ 5" Qu'est-ce que la justice? Votre propre part des relavures et non une partie quelconque de la mienne.
« ô** Mais quelle est ma portion ? Âh I Ik, git la grande
difliculté. La science des cochons la médite depuis longtemps, mais elle n*a pu lui donner encore aucfune base. Ma part! — hrumph! — : ma part, c'est tout ce que je peux avoir sans être pendu ou envoyé aux galères. »
Quand Tintuitionniste a cité, en l'abrégeant, ce passage de Garlyle,'il s'écrie triomphant :
— Te reconnais-tu, pourceau d'Épicure?
L'épicurien. — J'y reconnais , non seulement moi , mais la plupart des bipèdes de mon espèce. Ce n'est point moi qui ai établi la justice ; ce n'est point moi, jusqu'à présent, qui ai fixé la part de chaque cochon : ce sont les cochons les plus forts ou les plus malins. Moi, je suis un cochon naïf, tout franc, avouant que le ventre joue un grand rôle dans mon existence. Ceux qui ont dévoré, non seulement la portion des autres, mais les autres eux-mêmes, sont ceux qui ont affecté de le mépriser, les jeûneurs, les guerriers, les ascètes des temples et les ascètes des camps, les Sixte-Quint et les Charles XII.
Garlyle s'est fait le champion des grands mangeurs d'hommes ; tl a voulu rétablir pour eux le culte des héros , considérant que les règles établies entre les hommes n'étaient rien, que la volonté de ces êtres providentielSj « messagers envoyés du fond dè^ l'iriflni », était tout. J'aime mieux des pourceaux que des bêtes de proie. Il me serait facile, à mon tour, défaire l'idéal des vautours, des requins et des loups.
Vintuitionniste. — Tes héros, à toi, sont Falstaff et Sancho Pança. Mes compliments !
LA MORALE d'ÉPICURE. 155
Vépicurien, — Tu te trompes. J'ai bien un faible pour Palstaff gourmand, buveur et coureur; mais il a le tort de vouloir être autre qu'il n'est. Il s'imagine que l'idéal guerrier domine de beaucoup tous les autres, et il pose pour le pourfendeur quand il est pacifique (1), Il a grand tort de gémir : « Si j'avais une panse à peu près ordinaire, je serais tout simplement le gaillard le plus actif de l'Europe ; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me porte tort ! » Il est hâbleur, impudent, un peu filou, imitant en cela les princes au service de qui il a vécu.
Maintenant, jette un coup d'œil sur le xvi® siècle 5 c'est l'Italie des Borgia, la France des Valois, l'Espagne de Philippe II, l'Angleterre d'Henri Vllt. D'un bout à l'autre de l'Europe, les bûchers fument, le sang coule. Massacres, tortures, guerres féroces et dévastatrices ; papes souillés de crimes, moines cyniques de la Ligue, populations se dévorant entre elles ou dévorant les autres pour des mots, pour des interprétations de textes pour les intérêts de Borgia ou de Louis XII, de François P' ou de Charles-Quint, des Guise ou de Henri de Valois ; tous ces gens semblent avoir les appétits et la conscience de dogues enragés.
A la place de tous ces pourfendeurs, de tous ces mys tyques, de tous ces altérés de sang, peuple l'Europe de Falstafis , et tu auras une Europe grasse, prospère, florissante, pacifique, le sourire aux lèvres, mangeant bien, buvant mieux, et préoccupée de sepeupleraulieu de s'acharner à se dépeupler. J'aime mieux FalstafT que César Borgia, que François P', que Charles-Quint,
(1) Shakespeare, f » Le Roi Henri IV, Première partie. — 2^ Le Roi Henri IV. 2* partie, act. iv, s. III. — S* Les Joyeuses commères de Windsor.
qu'Henri VIII, qu'Henri III et, en dépit de la légende et de là Henriade, qu'Henri IV. Falstaff n'eût jamais affamé Paris !
Sancho Pança n'est pas mon homme, en dépit de son gros yentre et de sa monture pacifique. Il suit Don Quichotte. Il a la tète peuplée des dictons de la sagesse des nations. A quoi lui servent-ils? Il les débite à tout propos, à tort et à travers, comme pour démontrer que les formules fourrées dans sa tête ne sont d'aucune application utile, et se laisse toujours séduire par l'idéalisme de Don Quichotte. Il représente ces foules naïves qui ont écouté la voix de Pierre THermite et sont allées périr sur le chemin de Jérusalem, en croyant conquérir un royaume. Nous le retrouvons, chaque jour, partout, plein de désirs objectifs, mais toujours capté et séduit par ceux qui lui montrent un miroir aux alouettes.
Les Sancho Pança peuplent le monde; leur idéal, c'est la tranquillité, le labourage de leur champ, leur femme, leurs enfants, leur chaumière. Don Quichotte arrive et leur dit ; « Suis-moi ! je vais à la recherche de Dulcinée du Toboso ! » Et ils laissent leur champ, leur femme, leurs enfants, leur chaumière, pour cette Dulcinée qu'ils ne connaissent pas, qu'ils n'ont même pas l'espoir de posséder. Ils ont jonché le monde de leurs cadavres anonymes, pour qu'Alexandre, César, Frédéric, Napoléon pussent embrasser dans leur tombeau cette Dulcinée qui s'appelle la gloire !
Moi, pourceau d'Épicure, je ne reconnais pas Sancho Pança comme frère. Je le trouve trop idéaliste.
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LÀ MORALE D*£PIGURE. 157
Mais, avec Rabelais, je salue, plein de reconnaissance € messer Gaster, le premier maistre es arts de ce monde : car si croyez que Mercure est le premier inventeur des arts, comme jadis croyoient nos antiques druides, vous forvoyez grandement...
€ Il ne parle que par signes ; mais à ses signes tout le monde obéit plus soubdain qu'aulx édicts des préteurs et mandements des rois ; en ses sommations délai aulcun et demoure aulcune , il n'admet. Il est escript, il est vrai, je Tai vu, je vous certifie qu'au mandement de messer Gaster tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Som mandement est nommé : Faire le fault sans délai, ou mourir.
€ Le pilot nous racomptait comment un jour , à l'exemple des membres conspirants contre le ventre, ainsi que descript Ésope, tout le royaume des Somâtes contre lui conspira et conjura soi soubstraire de son obéissance; mais bien tost s'en sentit, s'en repentit et retourna en son service en toute humilité; aultrement touts de maie famine périssaient. £n quelques compagnies qu'il soit, discepter ne fault de supériorité et de préférence, tousjours va devant : y fussent rois, empereurs, voire certes le pape... Pour le servir, tout le monde est empesché, tout le monde labeure. Aussi, pour récompense, il faict ce bien au monde, qu'il lui invente toutes arts, toutes machines , touts métiers, touts engins et subtilités. Mesme es animants brutaulx il apprend arts desniées de nature.
(1) PêDUgrueL Uv. IV, ûh. 57, 6i, 62.
« Dès le commencement, il inventa l'art fabrile et agriculture, pour cultiver la terre, tendent afBn qu'elle lui produisist grain. Il inventa médicine et astrologie, avecques les mathématiques, pour grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors les calamités de l'aer. Il inventa les moulins à eau, à vent, à aultres mille engins, pour grains moudre et réduire en farine. Le levain pour fermenter la paste ; le sel, pour lui donner saveur ; le feu, pour le cuire ; les horloges et les quadrants, pour entendre le temps de la cuicte du pain, créature de grain. Est advenu que grain en un pays défailloit : il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en aultre. Il inventa chariots et charrettes... Si la mer ou rivières ont empesché la traite, il inventa basteaulx, galères et navires, pour oultre mer, oultre fleuves et rivières naviger, et de nations barbares, incognues et loin séparées, grain porter et transporter. »
Vintuition7iiste. — La goinfrerie ! soin de l'industrie, du commerce qui rabaissent l'homme.
Le pourceau (TÉpicure. — Mais qui lui donnent tous les biens positifs de ce monde. Gela ne te suffit pas, tu veux encore des inventions destructives ; soit : « Gaster, le noble maistre des arts, inventa l'art militaire et armes pour grain défendre. Les pillards et brigands dosroboient grain et pain par les champs. Il inventa art de bastir villes, forteresses et chasteaux, pour le réserver et en seureté conserver. » N'aie crainte pour lui, Gaster sait se défendre.
Tu affectes de mépriser Gaster. Tu es de l'avis du lazzarone napolitain qui l'emplit de pâte, l'enfle, le grossit, et dort, après l'avoir trompé. Saint Antoine aussi n'avait que du dédain pour lui. Mais Gaster se venge. Il obsède celui qui le méprise. Aujourd'hui,
Bèllac, après un bon dîner au château de M"« de Géran, peut s'écrier : « Laissons aux sophistes et aux natures vulgaires ces théories qui abaissent les cœurs ; ne les détruisons même pas ; répondons-leur par le silence, ce langage de l'oubli. (1) » Mais Bellac est venu en chemin de fer, et il oublie que c'est en cherchant à faire bouillir des légumes que Papin a eu l'idée que la vapeur pouvait être employée comme force motrice I Sans Gaster, maître des arts, que serait le pauvre Bellac et les belles dames qui se pâment à ses phrases vides ? Il serait un homme en deçà de l'âge de la pierre, errant dans les marais et les broussailles, tremblant devant tous ses ennemis. C'est pour avoir méprisé Gaster, lui avoir imposé le jeûne, avoir essayé de le tromper avec les promesses de la cité de Dieu, que le moyen âge a été si misérable et si fou.
Épicure avait dit vrai : Gaster est le grand mobile humain, heureusement pour l'homme : s'il n'avait pas essayé d'échapper si souvent à son influence, il n'aurait point inondé la terre de son sang et ne se mutilerait point encore comme à plaisir, soit à la recherche des félicités subjectives d'outre tombe, soit à la poursuite d'un idéal rapace, dont il est la première proie.
Vintuitionniste. — Je crois bien : tu préfères mourir...
Vépicurien. — Le plus tard possible.
Vintuitionniste, — D'une indigestion de pâté...
Vépicurien. — Ah! nous y voilà? Mais y a-t-il un pâté ? Lange en doute (2) .
L'into'fionms/^.— C'est positif— et de faisan, n'oubliez pas ? Et truffé, entendez-vous ?
(1) Le Monde oh l'on s'ennuie.
(2) Hist. du Matérialisme.
Vépicurien. — Et ?
LHntuitionniste. — La Mettrie en est mort. Digne an d*une telle doctrine !
Vépicurien. — Alors avant et depuis La Mettrie, personne n a jamais mangé de pâté de faisan truffé. Celuilà a été fait tout seul, de son espèce, pour donner un argument aux spiritualistes. On reconnaît là le doigt de la Providence.
Il est certain que ce pâté vous sert déjà, depuis près d*un siècle et demi. G*est votre « tarte à la crème, » mais plat plus solide et plus lourd.
LHntuitionniste. — Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.
Vépicurien. — Alors tous les disciples de Platon, tous les professeurs de philosophie éclectique ont fait vœu de ne jamais manger ni pâté, ni faisan, ni truffes ; ils se sont engagés à ne jamais avoir d*indigestion et à ne jamais mourir d'attaque d'apoplexie. C'est très beau, et évidemment ils ont acquis là un argument décisif qui te sert toujours. Hier encore, M. Octave Feuillet fait mourir d'une attaque d'apoplexie le banquier Chevrial au moment où il porte un toast à la matière. (1) Jamais un auteur dramatique ne s'aviserait de faire mourir de cette manière, un professeur de philosophie éclectique au moment où il porte un toast à l'esprit. Cela peut cependant arriver.
Vintuitionniste. — Tu as beau railler, tes immondes doctrines ne peuvent te conduire, toi et les tiens, qu'à toutes les dépravations. Musset a eu raison quand il s'est écrié :
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire?,.. (1) Le Boman parisien.
LA MOBALE D*ÉPICURE. 161
Vépicurien. •— C'est évident. C'est en lisant Voltaire que Rolla s'est ruiné. C'est en lisant Voltaire que la mère de Marion avait pris la résolution de vendre sa fille: car jamais, avant Voltaire, if n'y avait eu de prostituées ni de proxénètes, ni de suicides.
Vintuitionniste.
Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l'homme. Tel que tu l'as voulu !
Soit : nous avons vu l'œuvre des théologiens : nous avons vu l'œuvre des philosophies qui partent d'affirmations a priori. Nous allons voir l'œuvre d'Épicure et de ses pourceaux. Ensuite il sera facile de comparer.
Tout d'abord, la méthode. Il a posé ce principe que toutes nos idées nous viennent par la sensation. La science moderne a démontré la justesse de cette affirmation. Il est vrai que les douze articles de sa canonique sont trop absolus; qu'on ne peut accepter le premier sans restrictions : « les sens ne trompent jamais ; » mais là n'en est pas moins l'origine de la méthode d'observation, de la méthode expérimentale. On dit qu'une loi scientifique' existe quand la répétition des mêmes phénomènes produit les mêmes sensations. Seulement, les sensations ont besoin d'être contrôlées les unes par les autres. Épicure ne connaissait pas et ne pouvait pas connaître le moi physiologique.
Mais, repoussant toute révélation, toute intuition,
il a eu cette conception : l'affranchissement de rhomme par la science.
De son temps, l'homme avait peur de toutes les forces auxquelles il prêtait ses caprices, ses passions, ses sentiments. La terreur des Dieux le courbait, l'arrêtait à tout instant : nous voyons encore aujourd'hui un paysan bas-breton ne pas oser sortir le soir, ne pas oser traverser une route ou une lande, entrer dans un bois. Quand je dis un paysan bas-breton, je suis bien modeste; j'entends les cloches de Saint-Sulpice delà table oùj'écrisetjevois de ma fenêtre un marchand de chasubles: attestations flagrantes qu'il y a encore, dans la ville et dans la patrie de Voltaire, des multitudes qui ont peur alternativement de Dieu et du Diable, voient des démons dans leurs rêves, et aux approches de la mort, ont l'angoisse des supplices temporels du purgatoire ou éternels de l'Enfer. La mère d'Épicure était devineresse; il lui avait servi de compère, et avait vu les coulisses du surnaturel. Il s'attacha à délivrer l'homme de la terreur des Dieux. Nul n'a fait œuvre aussi grande pour le bonheur de l'homme.
Lui apprendre à ne pas trembler devant le tonnerre, à ne pas s'effrayer des présages, des éclipses, du vol des oiseaux, à ne pas rentrer chez lui s'il trouve un homme boitant du pied droit, à mépriser les jours néfastes , les pronostics des devins ! nous qui sommes affranchis de toutes ces terreurs, nous n'apprécions plus nettement la pesanteur du fardeau dont elles ont écrasé l'humanité. Plutarque nous a montré les dévots tellement épouvantés de leur propre foi qu'ils enviaient les athées.
Épicure fut le libérateur. Selon l'expression de Lucrèce, il a coupé « les nœuds étroits de la religion »
qui enserraient l'homme. Il lui apprit qu'il n'avait rien à craindre des entités créées par lui-même. « L'ataraxie, la science, dit-il, est l'affranchissement de toutes ces opinions. Si nous nous appliquons à connaître ces événements, d'où nait le trouble et la crainte, nous en découvrirons les vraies causes et nous nous en affranchirons ; car nous connaîtrons les causes des météores et de tous les autres événements imprévus et perpétuels, qui au reste des hommes apportent la dernière épouvante. » Lucrèce à son tour: « Hommes infortunés, dont l'ignorance attribue la marche de la nature à des Dieux qu'ils ont armés d'un courroux inflexible ! ô que de gémissements, ils se sont dès lors imposés ! que de blessures ils ont ouvertes ! Et de quelle source de larmes ils ont pour jamais abreuvé leurs enfants ! »
Mais il y a une autre terreur : celle de la mort. Elle ne vient pas seulement de la souffrance qui doit forcément résulter de la résistance à sa désagrégation d'un organisme doué de sensibilité. Elle vient de l'incertitude du lendemain, de l'appréhension du par de là la tombe.
« Ainsi que l'enfant agité par la crainte dans l'obscurité des nuits, l'homme timide à la clarté du jour se livre à de vaines terreurs et, plus faible que l'enfant dans les ténèbres, il s'épouvante des fantômes dont il peuple l'avenir. » (1). Ailleurs Lucrèce décrit un autre aspect de la mort : « L'homme ne peut s'arracher tout entier à la vie, il ne peut se dépouiller de lui-même, se séparer de ce corps étendu à terre ; il s'imagine que cela, c'est encore lui, et debout à côté de son cadavre, il l'anime et le souille encore de sa sensibilité. Lorsqu'il entre-
(1) Liv. III, vers 90.
164 Lk MORALE OBJBGTIYE.
voit dans l'avenir ses restes en proie à la voracité des tigres et des vautours, il déplore ses tourments futurs. »
« Pour dissiper cette terreur et ces ténèbres, ajoutet-il, nous n'emprunterons ni les rayons du soleil ni l'éclat du jour ; mais l'étude de la nature. Dès que les pavots de la mort ont affaissé ta paupière, des siècles infinis de repos tè mettent à l'abri de la douleur. Ah ! si cette vérité pouvait se dévoiler aux humains, de quel fardeau de terreurs et d'alarmes ne s'affranchiraient-ils pas ? »
Ainsi parlait Lucrèce, il y a vingt siècles. Ses paroles s'adressent encore à peu près à tous les hommes vivants.
Ici, j'ai beau jeu avec le théologien, l'intuitionniste, tout individu qui considère que l'Épicurisme est synonyme de morale lâche et peureuse, car je lui pose cette question : — Qu'est-ce que le courage ?
C'est la résolution de braver des dangers ; mais comme l'a dit Stendhal : « La terreur n'est pas dans le péril, elle est en nous. » Un malheureux est déprimé par toutes sortes de visions, d'hallucinations. Si le vent roule à côté de lui une feuille morte, il s'imagine que c'est un esprit, un lutin, un génie, qu'il considère, en général, comme mal intentionné, car on a toi\)ours une tendance à redouter un être dont la personnalité, les dispositions et la puissance sont indéterminées.
La crainte devient une habitude. Les lypémaniaques sont ramassés sur eux-mêmes et tremblent toujours. Vous ne pouvez leur faire relever la tête, leur donner confiance en eux-mêmes. L'homme, dominé par les terreurs religieuses, est en proie au délire de la persécution. La plus grande partie de ses forces
LA MORALE D'BPIGURE. 165
sont perdues. Certaines affections ont l'inconvénient d'affecter étrangement ceux qui en souffrent. Tous les médecins diront la déplorable influence qu'exerce sur les urinaires leur état pathologique. Ils ne sont préoccupés que de leur maladie. Elle est au mouvement général de leurs idées ce qu'est une pierre dans le mécanisme d'une horloge. En proie à cette crainte, ils sont aussi insupportables aux autres qu'à eux-mêmes. Ils sont frappés d'impuissance personnelle et antisociaux. La terreur des dieux, des diables» des enfers produit un effet analogue. Elle rétrécit et déprime l'homme, lui enlève une partie de sa vigueur et, en le poussant à la préoccupation exclusive de luimême, lui fait oublier ou haïr les autres.
Le médecin, qui guérit l'urinaire, lui rend surtout le service de le remettre en équilibre, d'aplomb^ de lui redonner sa confiance. Épicure, par son formidable coup de sonde, a fait œuvre analogue pour tous ceux qu'il a débarrassés de ces appréhensions. Jamais on ne pourra célébrer assez hautement le service qu'il a rendu ainsi à l'humanité. On admire le médecin aliéniste qui guérit quelques fous. Épicure a guéri des générations; et nous, aujourd'hui, qui sommes dégagés de cette effroyable misère morale, nous devons lui témoigner notre reconnaissance ; car, si nous parvenions à reconstituer l'histoire de la psychologie, nous retrouverions probablement qu'Épicure a donné le premier coup de balai qui a nettoyé et dégagé de ces influences nos cerveaux modernes.
L'homme, qui compte sur lui, sur ses propres forces, sur la certitude des lois scientifiques et non sur les hasards de la grâce, marche la tête haute. Il prend l'habitude de la confiance en lui. Il n'ajoute pas des périls chimériques aux périls réels, et il a soin de
réduire ceux-ci à leur exacte proportion. Doivent-ils entraîner pour lui la dernière conséquence, qui est la mort? il l'envisagera de sang-froid. Il sait bien qu'elle est une nécessité qui s'imposera à lui un jour ou l'autre et que, par conséquent, il doit s'y soumettre sans difficulté. Il sait qu'elle sera un sommeil sans rêves ni cauchemars. Si sa machine proteste contre le détraquement, il constatera que, sans cette protestation, elle ne se serait jamais conservée. Il cherchera pour lui et pour les autres à l'entretenir, à la fortifier, car c'est la condition de l'existence. Le jour où elle sera usée, il se dira qu'elle a fait son œuvre et que sa disparition est un fait nécessaire.
On cite des discours de généraux, excitant leurs soldats sur le champ de bataille ; des prédications engageant au martyre. La folie impulsive pousse tous les jours des gens à des mutilations et au suicide. On la retrouverait comme force motrice de beaucoup d'héroîsmes célèbres. Sur un champ de bataille, bien peu des combattants sont de sang-froid. La plupart des martyrs religieux étaient dans un état d'hallucination. Épicure a enseigné à l'homme le courage intellectuel, fait capital dans l'histoire du développement de l'esprit humain.
Autre fait considérable à l'actif d'Épicure. Chez Socrate, chez Platon, chez les premiers stoïciens, nulle part n'apparaît l'idée de progrès. Ils étaient dominés par l'idée de l'âge d'or. Épicure et Lucrèce, au contraire, l'ont dégagée nettement. Épicure, dans sa lettre à Hérodote (1), dit « que les divers êtres, y compris l'homme, ont leur origine dans le monde qu'ils habitent et non en dehors. » Puis il trace , en quelques
(1) V. Guyau, p. 158.
LA MORALE D'ÊPICURE. 167
lignes, rhistoire de la civilisation humaine : « Il faut admettre que ôhez les hommes Texpérience et la nécessité viennent souvent en aide à la nature. Le raisonilement perfectionna les données naturelles et y ajouta de nouvelles découvertes, tantôt à travers des périodes de temps prises sur l'infini, tantôt dans des intervalles plus courts. »
Besoin , expérience, jugement : tels sont les éléments du progrès. Lucrèce croit que les hommes préhistoriques étaient plus grands et plus forts qu'aujourd'hui, que leur vie était plus longue que la nôtre. Il représente assez bien leur existence : « Nus, ils se retiraient dans les monts caverneux, sous l'ombre des forêts, ils étendaient leurs membres sur les broussailles fangeuses. » Ils sont isolés, s'accouplent au hasard, en proie à la terreur des bêtes sauvages. Puis l'homme apprend à élever des cabanes, se couvre de peaux de bêtes.
Lucrèce explique l'origine du langage, la domestication des animaux : « Les premières armes furent la main, les ongles déchirants, les pierres rapides rapides et les branches arrachées aux forêts ; on y ajouta la flamme et le feu. »
D'accord avec la science moderne, il constate que l'homme s'est servi du bronze avant de faire usage du fer.
Il parle du tissage, de l'agriculture, de l'art de la grefie, des découvertes de l'astronomie, de la navigation, etc.
€ Toutes le^ découvertes utiles, elles mêmes desti-
(1) Gabriel de Mortillet. Le préhistorique ^ Bibliothèque des sciences contemporaines.
nées à nous charmer, sont nées avec lenteur du besoin et de Texpérience ; le temps les amène peu à peu et la raison les met en pleine lumière. »
Sénèque, stoïcien, mais imbu des doctrines d'Épicure, affirme aussi la loi du progrès : « Un jour viendra où ce qui est caché aujourd'hui se révélera aux générations futures. L'avenir saura ce que nous ignorons et s'étonnera que nous ayons ignoré ce qu'il sait. »
L*idée du progrès social est aussi nettement établie que l'idée du progrès matériel.
Il vient un moment où l'homme s'unit à la femme et ne forme plus qu'un être avec elle. « Les douces caresses des enfants fléchissent la farouche rudesse des pères. » Cette remarque a été reprise par Darwin et Herbert Spencer. Les hommes se groupent les uns autour des autres.
« Ceux dont les asiles se touchaient commencèrent à s'unir des nœuds de l'amitié ; on bannit le larcin et la violence, on protégea les femmes et les enfants ; on fit entendre que la justice et la pitié sont dues à la faiblesse. Si la concorde ne put s'établir également pour tous, du moins la meilleure et la plus grande partie s'asservit aux lois de ce contrat ; sans cet accord, les hommes se seraient dès lors anéantis, et leur race n'aurait pu se propager jusqu'à nous, à travers les siècles (1). »
Plus tard, Horace dit à son tour : « C'est la crainte de l'injustice qui a fait imaginer le droit ; il faut en convenir, quand on remonte aux origines et qu'on dévoile les fastes du monde. »
(l)Uv. Vers 1020.
Maintenant récapitulons :
Épicure, en plaçant l'origine de toutes nos connaissances dans la sensation, a fondé la méthode d'observation.
Il a opposé la science à la religion, et a ainsi affranchi l'homme de la terreur des créations surnaturelles et de la crainte de la mort.
Il a rejeté l'idée de l'âge d'or et posé l'idée du progrès.
Il a fait reposer les rapports des hommes sur l'idée de contrat et leur a donné pour règle la justice commutative à la place de la justice distributive.
Voilà ce qu'ont fait pour l'humanité Épicure et ses pourceaux. Gonnais-tu des anges, des dieux révélés ou non, dont l'œuvre soit comparable ?
Seulement , il est tombé dans l'erreur de Platon, d'Aristote,deGhrysippe, lorsqu'il ditàMénécée « que le jeune homme n'hésite point à philosopher; que le vieillard ne se fatigue point en philosophant. Méditons sur les moyens de produire le bonheur ; car, si nous l'avons, nous avons tout ; s'il nous manque, nous faisons tout pour le posséder. »
Il a cru que c'était en philosophant, en dissertant, que l'homme pouvait conquérir une extension de bonheur. Les moyens de produire le bonheur sont tout autres. Ce qui a manqué à Épicure et à ses disciples de l'antiquité, c'est une notion nette de ces moyens. Il a indiqué la méthode
170 LA MORÂLB OBJECTIVE.
scientifique, mais ils n'ont pas su l'appliquer avec pa« tience et persévérance. Ils n'ont pas prévu les résultats positifs qu'elle donnerait à l'homme.
Le grand linceul du moyen âge s'est étendu sur leur doctrine. Sous son ombre, il n'y a eu place pendant des siècles que pour les activités destructives de la guerre et de la superstition. Elle reparut au soleil de la Renaissance, dans Léonard de Vinci, dans Galilée, dans Copernic, dans Montaigne. Elle eut ses martyrs : Giordano Bruno et Vanini. Elle s'affirma avec Gassendi et Bacon, dans le xvii* siècle, pour aboutir, à travers Hobbes et Locke, à Voltaire, Diderot, Helvétius, d'Holbach, La Mettrie, Condorcet. Bentham et Auguste Comte ont subi son influence. Herbert Spencer et Darwin sont des épicuriens. Les intuitionnistes ont beau railler : tandis qu'égarés à la poursuite de chimères, ils sont réduits à prendre pour dernier mot de leur savoir le catéchisme d'un vicaire de village, ou s'évanouissent dans le Nirvana bouddhique, le pourceau d'Épicure absorbe le monde moderne et le modèle à son image.
(1) Voir. André Lefèvre. Traduction de Lucrèce (en vers) IntrO" duetion. — Ltt philosophie {Biplioihèque des siences contempo' raines). — Guyau. La morale d'Épicure,^ Lange : Histoire du met' térialisme.