IX. L*égoïsme. — La paix sociale
X. Autre aspect de la guerre. — La guerre latente. — La guerre à Paris. — Paris et la province. — La préfecture de police. — Chacun de nous préfet de police. — Ses employés. — Sa femme. — Ses enfants. — Besoins de pouvoir et de servilité. — Son indignation centre tous. — Besoin de gouverner. — Le cancan de la portière. — L'adage de Montaigne. — La filiation. — Le général. XI. Utilité des crimes de l'histoire. — Immortalité des découvertes intellectuelles. — Le capital acquis.
Aristote avait distingué les vertus en vertus intellectuelles et en vertus morales. Les premières ont pour but la vérité, les secondes, la vertu.
L'examen des anciens systèmes philosophiques nous a montré que tous se préoccupaient bien plus de la recherche de la v^ertu que de la vérité. Socrate, Antis-
thène, Platon, Aristote, Epictète faisaient de la connaissance du bien, de la manière de se conduire la souveraine science, la philosophie. Toute l'école socratique considérait qu'une science n'a de valeur que si elle est utile à la vie morale de l'homme. Épicure lUi-Knême a commis la même erreur.
J'ai déjà constaté que presque toujours le progrès scientifique consistait à faire exactement le contraire de ce que l'humanité a fait jusqu'au moment où il se produit. (1). Nous devons examiner, si au point de vue moral, il n'en est pas de même .
La vertu ?
— Tu me fais frémir. Où est orientée ta vertu?
— Vers le bien.
— Oui, ce que tu appelles bien : et c'est là ce qui m'inquiète, car les vices ont moins coûté à l'humanité que ses vertus.
— Tu blasphèmes.
— Je prouve ; l'héroïsme est une vertu, selon toi.
— Oui.
— £h bien I les assassinats^ commis par de vulgaires criminels, pour satisfaire leur rapacité ou leur haine ont moins coûté de vies humaines et produit moins de déprédations que l'héroïsme guerrier.
— Soit : mais l'héroïsme guerrier est une vertu destructive. L'exemple n'est pas bien choisi.
— Tu en veux d'autres. Rien de plus facile.
Parmi les fanatiques du moyen âge, il y avait des
(1) V, Yves Gayot, Science Econom,, p. 22.
gens vertueux qui voulaient imposer leur vertu à tous- C'est leur vertu qui a allumé les bûchers de Tinquisition.
Torquemada était un homme vertueux, Voltaire a calculé que de l'an 250 environ de l'ère chrétienne à 1769, 9,468,800 personnes avaient été ou égorgées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées, ou pendues pour l'amour de Dieu (1).
Voltaire avoue que, dans ce calcul, il y a des oublis. Enfin de 1769 à nos jours, il y a eu encore bon nombre de victimes de l'amour de Dieu. Maintenant cite-moi un vice qui ait fait autant de victimes que cette vertu.
— Oh ! c'était du fanatisme religieux.
— Marat était un homme vertueux. Tout le monde était d'accord pour désigner Robespierre comme le vertueux Robespierre. Marat faisait des massacres et Robespierre guillotinait avec tranquillité tous les gens qui lui paraissaient suspects. Tous les deux croyaient agir par patriotisme, par amour de l'humanité. Leurs mobiles étaient vertueux. En réalité, ils tuaient nonseulement des hommes, mais les causes mêmes qu'ils prétendaient servir. Cite-moi des vices aussi nuisibles I
C'étaient des mobiles vertueux qui faisaient agir les principaux chefs de l'insurrection de juin et de la Commune, et parmi ceux qui ont montré le plus d'acharnement sauvage dans sa répression, il y en avait qui croyaient faire œuvre sainte. Hélas l elle est bien vraie, cette parole dite depuis si longtemps : Vertu, que de crimes on commet en ton nom !
Si nous sortons de ces épouvantables boucheries, nous
(i) Dieu et les bommea.
verrons encore les mêmes faits. Presque partoutles lois ont été faites pour augmenter les privilèges du fort et aggraver les obligations du faible. Très souvent, elles n'ont été que l'organisation de la spoliation. Les voleurs, paresseux et vicieux, ont-ils volé sur une aussi grande échelle, que les légistes qui ont régularisé les conquêtes et les empiétements des rois, des seigneurs, des puissants de toutes sortes ? Ces gens étaient vertueux, cependant, et croyaient bien faire. Des magistrats se montrent tous les jours impitoyables parcs qu'ils s'imaginent sauver la société : des gens, * bons pères, bons époux, mettaient à la question d'autres Sommes, et s'acharnaient avec la plus grande quiétude à leur arracher à l'aide de tortures raffinées les réponses qu'ils voulaient obtenir.
Aujourd'hui encore des juges d'instruction n'hésitent pas à commettre des infamies pour obtenir des aveux. Des parents martyrisent leurs enfants, en disant : — C'est pour ton bien !
Des religieuses se font tortionnaires pour dompter l'esprit du mal qui habite les malheureuses qu'elles ont sous leur autorité.
Répèteras-tu encore ce lieu commun : « La vertu est aimable ?» Tu vois bien qu'elle peut être exécrable, hideuse, féroce, plus nuisible que n'importe quel vice ; parce qu'elle systématise et perpétue les maux qu'elle crée.
Tu veux prêcher la vertu? Mais quelle vertu? Avant de l'enseigner, réfléchis à ses conséquences.
La vertu n'est rien par elle-même ; ce que tu dois entendre par vertu, c'est la direction raisonnée de tes actes; mais cette direction doit être intellectuelle, si tu veux savoir où tu veux aller. Autrement, tu trébucheras, comme l'ivrogne, et alors que tu prétendras
marcher à la conquête du bien, tu tomberas dans l'odieux.
Buckle](l^ a posé la question de la manière suivante : le progrès moral se rapporte à nos devoirs, le progrès intellectuel à notre connaissance. Consentir à faire son devoir, voilà la partie morale '; savoir comment l'accomplir, voilà la partie intellectuelle. Le progrès est le résultat de la double action de ces éléments du progrès mental ; mais lequel des deux est le plus important? Est-ce le progrès mors^l comme le croyaient les anciens ou le progrès intellectuel?
Faire du bien à autrui ; sacrifier à son prochain ses propres volontés ; contenir ses passions ; honorer ses parents ; respecter ceux qui sont au-dessus de vous ; tel est le refrain de la morale que nous trouvons dans les vieux livres de rinde,dela Chine, de la Judée, de la Grèce, et même chez des peuples qui n'ont aucun livre.
« Sermons, homélies, traités, enfin tout ce qu'ont pu produire les moralistes et les théologiens n'y ont pas ajouté un iota (2). »
Buckle, dont le grand ouvrage a jeté tant de lumière sur quelques points de l'horizon obscur, au milieu du-
(1) Hist, de la civil., t. I, p. 195.
(2) Buckle, Hl civ.. t. I, p. 201.
quel nous nous agitons, a dégagé très nettement les faits suivants.
Les règles, ci.-dessus énoncées,étant connues depuis des milliers d'années, sans qu'on y ait rien ajouté, nous avons le droit de dire que les vérités morales sont stationnaires.
Maintenant supposons un homme aussi bon que possible. Il pourra secourir quelques infortunes. Il pourra soulager quelques misères. Peut-être croyant faire le bien, il fera le mal. Ses complaisances pour les uns pourront s'exercer au détriment des autres.
Un peu moins de bonté, un peu plus d'intelligence des rapports généraux qui unissent les hommes eût beaucoup mieux valu. Ils étaient peut-être beaucoup moins bons que Louis XVI, les hommes qui ont fait la Révolution, et cependant en supprimant quelques-uns des abus que pouvait commettre , comme Roi, un excellent homme, ils ont rendu un service à l'humanité, qui ne peut être comparé à ses petits services privés, en admettant même qu'ils n'eussent jamais fait de mal à personne. *
Commode et Héliogabale étaient deux empereurs fort immoraux : Marc-Aurèle est resté le type du vertueux empereur : cependant les deux premiers laissèrent les chrétiens fort tranquilles, tandis que ce sage fut un de leurs plus féroces persécuteurs. II croyait faire le bien. Un peu plus de perspicacité et un peu moins de bonnes intentions eût beaucoup mieux valu.
J'ai entendu développer cette idée, d'une manière admirable, par M"* Emilie Ashurst Venturi à la conférence de la Fédération pour r abolition de la prostitution * officielle, tenue à Neuchâtel, (1). Un pasteur avait, du
(1) Voir Yves Guyot, La prostitution , p, 410.
reste avec discrétion , proposé de rattacher diverses œuvres de bienfaisance, de secours, de « relèvement moral » à la section suisse de la Fédération. Dans ce milieu, la proposition paraissait toute simple et rencontrait une approbation presque unanime. M"« Emilie Ashùrst Venturi prit la parole pour la combattre dans des termes que reproduit d'une manière fort plate le. résumé ci-dessous :
€ Des œuvres de relèvement moral ! Comme femme, je m*indigne que ce mot ne s'applique jamais qu'à mon sexe. Quand ferez-vous des œuvres de relèvement pour les hommes ?
« Certes, des œuvres de charité qui ont pour but d'apporter des secours à des malheureux sont fort louables, mais il faut les laisser aux âmes tendres et pieuses, de même que, sur un champ de bataille, le soin de relever les blessés est laissé aux faibles ; tandis que les vigoureux et les vaillants doivent combattre. L'œuvre de la Fédération est une œuvre de justice, non de charité, et la justice est la charité suprême ; car elle, a pour but de substituer sa certitude aux hasards de la pitié et de la philanthropie. En détruisant une mauvaise loi, une organisation vicieuse, on fait plus pour l'humanité qu'en apportant des secours à ceux qui en sont victimes ; car, si les secours peuvent soulager les misères individuelles, ils laissent debout quand ils ne contribuent pas à l'entretenir, l'état de choses qui les a provoquées. »
La plus grande partie de l'auditoire entendait probablement soutenir cette thèse pour la première fois, et cependant M™® Venturi la développa avec un tel accent de conviction et de grandeur, avec une telle chaleur, que la proposition fut abandonnée immédiatement.
La loi sur les pauvres, l'assistance publique, le sou une vous donnez au mendiant, c*est de la philanthropie ; et cependant toutes ces choses, inspirées par une pitié irraisonnée, ont pour résultat d'entretenir des populations de mendiants et de misérables, se perpétuant, sans efforts pour sortir de leur misère. Elle les y acclimate.
Vous voyez une pauvre petite fille dans la rue, déguenillée, souillée de boue, les vêtements trempés par la pluie, l'angoisse peinte sur son visage exsangue, les yeux dilatés par la terreur, les os perçant la peau : vous êtes ému, vous lui faites l'aumône; et là, derrière, chez le marchand de vin du coin peut-être, il y a des parents, un père, si on peut appeler ainsi cet homme, une marâtre, qui attendent la recette ; et si la petite malheureuse n'est pas parvenue à ramasser la somme fixée, elle est soumise à des tortures telles que n'en subissaient pas les noirs de la Louisiane. Le sou que vous lui donnez la condamne à cet esclavage. Si ces exploiteurs, si ces bourreaux de l'enfance ne savaient pas qu'ils peuvent spéculer sur la pitié de cinquante, cent, deux cents personnes par jour, ils ne se livreraient pas à cette industrie, basée sur le martyre quotidien d'un enfant. Mais votre pitié est productive, et elle condamne des centaines, pour ne pas dire des milliers de petits misérables, à cette existence d'épouvantes et de souffrances.
Les gens jadis se battaient et s'exterminaient parce que les uns croyaient à Jésus et les autres à Mahomet:
LA QUESTION RENVERSÉE. i79
parce que les uns croyaient à la consubsfantiation et les autres n'y croyaient pas ; parce que les uns croyaient à la transsubstantiation et les autres niaient la présence réelle ; parce que les uns mangaient du lard et les autres refusaient d'en manger. Tous avec les meilleures intentions possibles .
Une petite dose de méthode, scientifique, introduite dans l'intellect humain, a beaucoup plus servi à la suppression de ces horreurs que toutes les exhortations morales.
Ce n'étaient peut-être pas des gens très vertueux que les diplomates qui ont fait la paix de Westphalie (1648) ; ce n'étaient pas, à coup sûr, des prototypes de vertu, en dépit des oraisons funèbres de Bossuet, que Gondé et Turenne , qui l'avaient rendue nécessaire; que Mazarin, qui gouvernait alors la France ; et cependant cette paix est le premier acte diplomatique où on ne s'occupe pas de faire prévaloir les intérêts d'un culte sur ceux d'un^autre. Nous affirmons que c'est là un progrès considérable. On vous dira que la paix de Westphalie n'a pas été une paix définitive et qu'il y a eu des guerres depuis ; à notre tour, nous demandons combien une telle innovation n'en a pas évité, en supprimante mobile religieux,de tous,le plus passionné, le plus irréfléchi et le plus implacable.
Il reste encore d'autres mobiles de guerre, soit ; mais nous allons voir que tout progrès intellectuel a pour conséquence d'en diminuer le nombre.
En dépit de certaines apparences contraires,Buckle a raison de remarquer que l'invention delà poudre à canon
a été plus utile pour la suppression de la guerre que n'importe quelle prédication morale.
D'après le vieux système, tout homme, pourvu qu'il fût muni d'une épée ou d'un arc, était tout équipé pour entrer en campagne. La poudre nécessita l'emploi de mousquets, obligea à des approvisionnements , força la création d'armées (xy« siècle) distinctes de la population, dont la plus grande partie put se consacrer à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux choses productives et utiles, jusque-là négligées. C'est à partir de ce moment que se forma, entre la classe théologique et la classe guerrière, la classe intellectuelle à laquelle est dû l'épanouissement si grand, relativement au passé, si limité, relativement à l'avenir, de notre civilisation actuelle.