CHAPITRE V
"La morale expansive
Sois heureux. — Le bonheur chrétien.— Saint-Augustin. — Gerson.— La réponse des morts. — Le pari de PascaL — Faux calcul. — Immobilité de Fontenelle.— Les moments heureux de Maupertuis. — La science du bonheur. — L'estimation de Bentham. — Activité physique et intellectuelle. — Quel emploi ? — Organisation scientifique de l'action réflexe. — Objection.» Morale individuelle. — Masturbation. — Œuvre intellectuelle. — Ivrognerie. — Aie un idéal I
— Le bonheur est dans toi. — Le marquis de Carabas. — Puissance persuasive et puissance coercitive. — Richesse? Pouvoir?
— Penh! — Savoir! — Développement personnel. — Levier interne.
— Mégalomanie. — Réponse. — Type du parfait égoïste.
- Sois heureux !
A ce mot, certains individus, fort nombreux même, se scandaliseront. Ils baisseront les yeux d'un air de pudeur effarouchée, n'admettant point que la morale ait une conclusion si simple. Eux-mêmes, il est vrai, ne cherchent pas autre chose que leur propre bonheur. Seulement, ces hypocrites n'en conviennent pas, non-seulement devant les autres, mais encore devant eux-mêmes. Le bonheur terrestre est pour eux de misérable essence. Le christianisme, comme toutes les religions et phllosophies sincèrement spiritualistes, a fait tous ses efforts pour les en dégoûter. Ils croient faire une excellente spéculation en mettant tout leur
bonheur possible sur la terre à la caisse d'épargne du ciel. Ce sont tout simplement de grands ambitieux qui veulent un bonheur d'une qualité et d'une durée tout à fait supérieures.
« Lorsque je serai uni à vous, mon Dieu ! dans toutes les puissances et toutes les parties de mon âme, je ne sentirai plus de travaux ni de douleurs, et ma vie sera toute pleine de vie, lorqu'elle sera toute pleine de vous.
€ Je m'ennuie bien, ô mon Dieu ! de ce pèlerinage si pénible. — Je n'ai de véritable joie que de penser à vous, ô bienheureuse vie que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment (1) ! »
Et Gerson, logiquement, dans Vlmitation de Jésus, prêche l'ignorance, recommande la prière, défend la lecture, ordonne la soumission passive : — « C'est une grande folie de s'appliquer à autre chose qu'à ce qui peut contribuer au salut. — La science la plus sublime, c'est le mépris de soi-même. — La grâce de Dieu est incompatible avec le goût des choses de la terre. — Oh ! quelle sera la confiance d'un mourant qu'aucune attache ne retient au monde ! »
L'Ashavèrus de Quinet a montré combien elle était mal placée (1).
Les morts sortent de leurs tombes dans la cathédrale de Strasbourg pour se plaindre de ne pas voir arriver leparadis.
Ce sont d'abord les rois morts qui crient : Christ ! ô Christ 1 pourquoi nous as-tu trompés? ô Christ! pourquoi nous as-tu menti ?
(1) Saint August. Gonf., liv. X, ch. 6. Médit. 21.
(2) Troisième journée.
222 LA MORALE OBJEGTiyB.
Puis les femmes : vierge Marie ! pourquoi nous avez-Yous trompées ?
Puis les enfants : Ah ! qu'il fait noir dans notre berceau de pierre !
Gharlemagne : Christ I Christ ! puisque vous m'ayez trompé, rendez-moi mes cent monastères cachés dans les Ardennes ; rendez-moi mes peuples agenouillés, de Roncevaux jusqu'à la Forêt Noire ;
Et les femmes reprennent : Rendez-nous, à nous, nos soupirs et nos larmes ;
Et les enfants : Rendez-nous, à nous, nos couronnes de fleurs ;
Et le pape Grégoire s'écrie : « Malheur I le paradis, l'enfer, le purgatoire, n'étaient que dans mon âme.... Que tous les morts me cachent leurs blessures, que tous les martyrs mettent leur plaie dans l'ombre, je n'en peux guérir aucune. J'apporte en retour une toile filée par l'araignée à ceux qui ont donné leur couronne au Christ ; j'apporte, dans le creux de ma main, une pincée de cendres à ceux qui attendaient un royaume d'étoiles dans l'océan du firmament. »
Beaucoup de gens qui ne se trouvaient pas cette nuitlà dans la cathédrale de Strasbourg croient encore que le pape a autre chose à leur offrir; mais d'autres, chaque jour plus nombreux, particulièrement depuis le xvi* siècle, sont convaincus que le bonheur de l'autre monde est aléatoire, et qu'il vaut mieux se préoccuper du bonheur de celui-ci. Pascal le jouait à croix ou pile. « Il faut parier, disait-il. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. »En ceci, tout mathématicien qu'il fût, son calcul était faux. Sa vie l'a prouvé. Pour gagner, il faut « s'abêtir ».
D'autres osèrent nettement renouer la tradition d'Épicure. Mais chacun interpréta le bonheur à sa
façon. Fontenelle dit : « On entend par bonheur un état, une situation telle qu'on la désirât sans changement. » Fontenelle ne réfléchissait pas que nous n'étions qu'un organisme; que nous n'éprouvions de bonheur qu'à l'aide de sensations ; que des sensations infiniment prolongées nous deviendraient insupportables ou insipides. Maupertuis avait une perception plus nette du bonheur, quand il le définit une « succcession de moments heureux », Cependant, au xviii^ siècle, on commença d'avoir la véritable notion du bonheur, parce qu'on voulut bien admettre que l'homme était un animal qui, ayant des organes, avait des besoins. Ces besoins provoquent ce qu'on appelle des désirs. Toute satisfaction de ces désirs constitue un bonheur. Diderot ne se trompait pas, quand il disait : « La nature nous a fait une loi de notre bonheur. » C'est la loi même de notre conservation. Sans désirs, sans appétits, sans sensations de la douleur, nous ne saurions ni nous procurer ce qui nous est nécessaire, ni éviter ce qui nous est nuisible. On définit la morale : la science du bonheur. Maupertuis lui donna pour but la connaissance des biens et des maux, afin que l'homme pût chercher les premiers et se préserver des seconds. Enfin,Bentham, avec cette audace qui caractérise les penseurs anglais, affirma que le bonheur était la fin de l'homme, et fit cette déclaration :
« Quiconque blâme un plaisir quelconque est, par cela, ascétique. »
Puis il procéda à l'estimation d'un plaisir, comme un commerçant de la Cité dresse un inventaire. Pour lui, la véritable valeur d'un plaisir se compose de six rapports : 1** intensité ; 2° durée ; 3** certitude ; 4* proximité (de l'action); 5** fécondité (il y a des plaisirs qui
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en amènent d'autres) ; 6** pureté (qui n'engendrent pas de peines). De plus : circonstances : 1® variétés individuelles : tempérament, santé, force, caractère, habitudes, intelligence ; 2^ circonstances : sexe, âge, éducation, climat, religion, gouvernement ; 3® influence qu'exerce telle ou telle action sur le bien des autres.
Voltaire, en contradiction avec Pontenelle, et estimant le bonheur d'après son tempérament, dit :
€ L'homme est né pour l'action. N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme. »
Soit : — Tous les hommes, sauf les stupides, ont un besoin d'activité physique ou intellectuelle. Le besoin d'activité physique prédomine, quand l'activité intellectuelle dort. Autrement, Descartes peut passer enfermé six semaines dans un poêle : écrire le Discours sur la méthode est, pour lui, une occupation suffisante.
Tu es actif : mais à quoi emploieras-tu ton activité ? Aux cartes, aux combats de coqs, à l'escrime? en débauches, en polissonneries, en farces désagréables et nuisibles pour ceux qui les subissent? en intrigues, en fourberies? Seras-tu César Borgia, Cartouche, Napoléon, Philidor, Voltaire, Watt? Feras-tu œuvre oiseuse, œuvre nuisible ou œuvre utile ?
Nous allons essayer de régler ton activité d'après les données suivantes : — Ton tempérament et ton milieu étant donnés, de quoi es-tu capable ?
Mais, qu'est-ce que cet examen ? — Un examen intellectuel.En un mot, l'organisation scientifique de l'action réflexe a pour but de porter à son maximum le développement des forces de chaque individu.
— C'est bien, me dit un partisan de la morale théo-
LA MORALE EXPANSrVE. 225
logiç[ue d'un air malin ; mais je te pose une seule question. Gomment empêcheras-tu les enfants d'atrophier leurs forces en se masturbant ?
— Et toi , les en empêches-tu avec ta peur du diable? Bien plus, non-seulement tu n'arrives pas à supprimer chez tes élèves cette mauvaise habitude , mais ce sont souvent tes maîtres qui les corrompent. Tu as donc échoué ; et si j'échouais de mon côté, nous n'aurions qu'à nous en aller dos à dos.
Mais si je veux empêcher les enfants de se livrer à ces habitudes, je ne les menace pas du diable , je commence par ne pas les mettre dans des conditions où ils devront forcément y succomber. Profitant de l'observation de Sainte-Glaire Deville, relative aux béliers parqués ensemble, et confirmée par d'autres observations analogues, j'évite d'enfermer des jeunes gens dans ces immenses casernes qu'on appelle des collèges et des séminaires; je suis le système anglais des petites pensions où ils vivent en famille avec des femmes et des jeunes filles. Ge contact apaise le sens génital qui s'exaspère et tombe dans l'aberration quand des mâles sont exclusivement réunis.
Je ne condamne pas ces jeunes gens à douze heures de stabulation, sur des bancs de bois dur dont le contact les irrite ; je ne les laisse pas croupir dans une immobilité ennuyeuse, pendant laquelle leur imagination peut faire toutes sortes de voyages fantastiques. Je leur donne le puissant dérivatif des exercices physiques qui les jette dans le sommeil, dès qu'ils tombent dans le lit et qui fait exercer le contrôle entre eux. Un jeune homme qui s'éreinte ne trouvera pas à s'engager dans l'équipe d'un bateau d'Oxford ou de Gambridge ; et ce sera une honte pour lui.
Enfin, si les besoins sont impérieux, je ne lui en fais
pas un crime. Les hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre dans l'abstinence. J'avise.
— Et si je pose la question pour une ieune fille au lieu de la poser pour un jeune homme?
— Je réponds, dans ce dernier cas, qu'il est nécessaire de transformer complètement l'organisation actuelle des rapports sexuels qui ne produit que de détestables résultats, de supprimer les préjugés qui t'ont fait me poser cette dernière question pour m'embarrasser; que c'est là encore une œuvre intellectuelle , que contrarient précisément les instincts que, depuis si longtemps, tu accumules en nous.
M. Jules Simon reconnaissait que sa philosophie du devoir était impuissante pour réprimer l'ivrognerie. Jetez un coup d'œii sur la carte publiée par la Société de tempérance : elle vous montrera les ivrognes abondants dans les pays à cidre et à bière, exceptionnels dans les pays à vin. Le besoin qui se satisfait facilement et régulièrement se limite lui-même. Plantez de la vigne et faites circuler le vin , sans le frapper de droits absurdes, et vous aurez plus fait pour la suppression de l'ivrognerie que tous les traités de morale.
Placez l'individu dans de bonnes conditions hygiéniques, et maintenant donnez-lui l'idéal que je viens d'indiquer tout à l'heure.
Loin de vouloir dompter les penchants ou les passions, la morale expansive cherche à les développer en les équilibrant.
L'éleveur qui prépare un cheval de course n'essaye pas de dompter ses penchants : il essaye, au contraire, d'obtenir de lui le maximum de puissance. Seulement, il n'y a pas de puissance sans équilibre. Chercher cet équilibre : telle est la tâche de l'éducateur.
Il ne dira pas à l'enfant :
— Sois humble ! Sois modeste ! Reste petit.
Il lui dira :
— Sois ambitieux. Aie un idéal et place haut cet idéal.
— Mon idéal, c'est le bonheur.
— Oui, mais le bonheur n'est point objectif, il est dans toi, il est dans ta conception, il dépend de l'idéal que tu t'es fait.
Un Esquimau se trouve heureux le jour où il peut s'empiffrer de boyaux de phoque.
Il y a des gens qui placent leur bonheur dans la richesse. Ces marquis de Garabas la portent-ils sur leur dos ? Le plus souvent, ils s'en servent pour éblouir des badauds et des indifférents qui, en passant, disent : — « Il a de beaux chevaux, un bel hôtel, un beau château. » C'est flatteur : mais le château, l'hôtel, les chevaux sont souvent une corvée. On s'est donné beaucoup de mal pour bâtir le château et l'hôtel, et on se croit obligé d'aller auBois pour montrer ses chevaux. Il sérail tout aussi simple de mettre un chien ou un singe dans la voiture.
Quelques-uns y mettent une femme qu'ils couvrent de diamants et de soieries. Elle est un des bibelots de leur luxe.
Ils se donnent un mal énorme et font parfois une foule de bassesses, de canailleries pour se procurer cette satisfaction. On en voit, qui, comme l'astrologue de la fable, en poursuivant cet idéal de bonheur, tombent dans le déshonneur, dans le bagne, dans le suicide.
D'autres veulent porter eux-mêmes le panache. Le nègre pend une boite de sardine à son cou et donne tout ce qu'on veut pour des verroteries. Les blancs
également s'en affublent avec solennité. Pour un bout de ruban et une petite plaque émaillée, beaucoup sont prêts à tous les actes de courage ou de bassesse. Dans les conseils de guerre de Versailles, des officiers raillaient lourdement les hommes de la Commune de leur amour du galon; et en effet, la plupart avaient manifesté pour lui une passion insensée.
Seulement, comme ils auraient eu beau jeu pour répondre à leurs persifleurs :
— Eh bien I Et vous ! regardez-vous donc dans une glace !
Alexandre, César, Louis XIV, Napoléon, se sont donné beaucoup de mal, ont couru beaucoup de dangers pour forcer les autres à leur obéir. C'est la portière qui veut mener les habitants de sa maison. *
Ton idéal à toi, c'est d'abord de te gouverner toimême.
Ton idéal, c'est d'exercer ta puissance sur tes sem-
blables noi^ par la force, mais par la persuasion : Voltaire et non Napoléon.
Ton idéal, c'est de saisir les lois des phénomènes, encore cachées au reste de tes semblables et de domestiquer les forces de la nature: Newton et Watt.
L'Evangile a beau dire: — Heureux les pauvres d'esprit ! Je ne saurais que les plaindre. Je les plains d'abord d'avoir été dupés par lui. Malheureux roulés à tous les flots, emportés à tous les courants, éternelles victimes de leur faiblesse, nuisibles aux autres etàeuxmêmes, j'en ai pitié comme de tous les infirmes !
Necker a répété. — « Pour être heureux, il faut être un sot. »
LA MORALE EXPANSIYE. 229
Qu'eût-il répondu si quelqu'un lui eût dit : — A ce prix, Youlez-vous le bonheur ?
La richesse? Le pouvoir? Peuh! — Les circonstances ! Le hasard 1 — Tu y es subordonné plutôt que tu ne les domines. De toutes les propriétés, une seule est sérieuse, dont les titres sont indiscutables, au moins pour toi : c'est le savoir. Le possédant, tu peux répéter avec Épicure : < Du pain et de l'eau, et je suis prêt à disputer de bonheur avec Jupiter.» Sénèque n'avait pas tort en. disant : « Mettre en doute la félicité dôDiogène, c'est mettre en doute la félicité des Dieux, tout nus, donnant tout, n'ayant rien, sauf la puissance. » Tu as leur puissance. Gomme Bias, tu la portes partout avec toi.
En quelque lieu que tu te trouves, de jour et de nuit, tu l'appelles : ton savoir est présent, fidèle serviteur ; il arrive à ton évocation, cumme le Diable à l'appel du sorcier. Vends-lui ton âme. Tu as la certitude du gain. Les autres peuvent ne pas le voir, l'ignorer, et si tu leur en fais part, le méconnaître. Que t'importe? Tu en jouis. En l'acquérant, tu es sûr de l'acquérir pour toi. Nulle déception possible.
Emmagasine des sensations et des idées : et les pieds au feu, seul dans ton cabinet, ou marchant dans l'allée solitaire, ou arpentant isolé le pont d'un navire, ou immobile dans un coin de wagon, tu peux arriver au maximum de vie. Tu vois ce que les autres ne voient pas ; et tu es à l'abri de cet effroyable vide, qui s'appelle l'ennui, et qui saisit quiconque, ne vivant pas d'une vie purement passive, comme le contemplatif Hindou, n'a pas su faire provision de faits, d'idées, d'inductions et de déductions qui offrent à son activité des ressources si variées que jamais l'humanité ne les épuisera.;
Le homard, enfermé sans nourriture, se mange luimême : Tours blanc, durant les longs mois d'hiver et de famine, se lèche les [pattes. Fais provision, afin que, dans tant de circonstances où tu seras condamné à la famine intellectuelle, tu puisses vivre sur toimême.
Helvétius avait raison en disant : « L'honàme le plus heureux, c'est celui qui rend son bonheur le moins dépendant des autres et en même temps celui qui possède plusieurs goûts auxquels il commande. »
Ton idéal de bonheur, il t'est indiqué par tous les naturalistes qui ont étudié l'évolution des organismes : il obéit à la même loi que le chêne qui, dans les forêts, *pousse tout droit, pour arriver jusqu'à la lumière ; il obéit à la même loi que l'animal livré à luimême : — C'est le maximum de développement dont ton organisme est susceptible .
Au lieu d'avoir un levier extérieur : Dieu, Diable, paradis, purgatoire, enfer, j'ai un levier interne. Ce n'est pas l'impératif catégorique de Kant. C'est l'énergie accumulée.
L'intuitionniste. —Soit : tu ne te préoccupes que d'accumulerde l'énergie chez les enfants ; tules bandes comme des ressorts ; tu les trempes, comme de l'acier. Au lieu de leur inspirer la crainte, tu leur inspires la confiance. Au lieu de restreindre leur activité, tu la surexcites. Au lieu de leur imposer tes opinions, tu les pousses à s'en créer. Au lieu de décourager leur esprit de recherche, en accueillant avec brutalité leurs questions, tu le développes.
Sais-tu ce que tu fais de tes élèves ? Tu prépares des mégalomanes. ^
Le matétialiste. —Non : car l'homme élevé ainsi, régi par
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la méthode scientifique, sait qu'il y a des lois qu'ilnepeut violer, qu'il ne peut ni faire marcher le soleil, ni arrêter la lune, ni commander à des esprits qui n'existent pas. Il a enfin des habitudes intellectuelles qui le ramèneront forcément à la réalité, tandis que les habitudes religieuses et métaphysiques l'en éloignent. Du moment qu'on croit au surnaturel, pourquoi des limites ? et pourquoi à mon tour, n'enfourcherais-je pas le balai des sorcières ou le fameux cheval Glavilègne sur lequel chevaucha si hardiment Don Quichotte et du haut duquel Sancho vit tant de choses? Mais si toute notion de surnaturel est bannie de mon cerveau, la mégalomanie difficilement y prendra place.
Alors un positiviste, fidèle de l'école orthodoxe d'Auguste Comte, me dit : — Je vois que vous aurez des hommes puissants, très intelligents, très savants. Gomment allez-vous les faire vivre ensemble ? Entre eux, la lutte pour l'existence augmentera en intensité en raison de leur force. Vous serez arrivé à perfectionner les volontés et les moyens de destruction. Est-ce là ce que vous appelez le progrès ? Vous aurez créé de magnifiques et parfaits égoïstes. Beau résultat.
— J'admets, pour le moment cette allégation ; mais, je vous soumets à mdn tour cette hypothèse:
Un homme qui ne s'emporte pas sur une lubie, sur un on-dit, etdont l'imagination ne s'envole pas sur tous les bruits qui circulent ; qui n'a aucune prédisposition à tomber dans le délire de la persécution et, par conséquent, dont on n'a pas à craindre des attaques de délire persécuteur: qui, grâce à l'équilibre établi parla méthode entre ses facultés, examine les rapports multiples et complexes des situations, ne se laisse point entraîner par des antipathies ou des sympathies sans
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cause; qui comprend la nécessité de la discrétion pour les autres, du moment qu'il la veut pour lui; qui, par induction, sait se rendre compte qu'il n*est point seul au monde, que les vanités d'apparence sont peu de chose, qu'il n'y a point de supériorité qui place un homme au-dessus de- tous les autres ; qui, ayant appris par expérience que les phénomènes sont complexes, que les vérités sont relatives, ne lance point d'anathèmes contre ceux qui ne partagent pas ses opinions, et ne les considère pas comme des ennemis personnels ; qui mesure ses paroles, ses gestes, ses actions, parce qu'il veut éviter tout contre-coup ; voilà mon idéal.
Maintenant réunissez des hommes de ce type, tous parfaits égoïstes, dénués de tout altruisme, et immédiatement vous trouvez un état social dans lequel il n'y a plus de crimes ni de délits, commis par passion; toutes les persécutions religieuses et politiques disparaissent ; le gouvernement est parfait, car il n'a rien à faire; les tribunaux sont licenciés, car la prudence a commandé à chacun l'absence d'action dommageable à autrui; en cas de désaccord, tous arrivent à s'entendre, car ils apportent , dans leurs relations, les scrupules de la méthode scientifique ; point de gens qui veuillent imposer leur direction aux autres : par conséquent, ni tyrannie , ni révolte ; les rapports d'hommes à femmes ne seront ni brutaux ni cruels ; point de filles s'abandonnant sans garantie, ni séducteurs les prenant pai: hasard, avec l'intention de les rejeter dès qu'elles pourraient devenir une gêne pour eux ; les parents n'embrasseront peut-être pas souvent leurs enfants, mais à des emportements de caresses, ils ne feront pas succéder des emportements de colère, et ils ne les détra-
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queront pas, tantôt en les mangeant de baisers, tantôt en les rouant de coups.
Cette société d'égoïstes parfaits ne vaudrait-ell^ pas la nôtre?