V. La morale du devoir aboutit à l'égoïsme féroce
Nous avons vu que presque tous ceux qui ont voulu placer la morale au-dessus de Tintelligence, ont pris pour fondement de la morale : Le devoir.
Devoir envers l'entité au nom de laquelle ils parlaient.
Dans le Décalogtiefle Sémite est un esclave que Jéhovah châtie, récompense. Nul droit (1).
Et alors suit toute la litanie des devoirs : devoirs envers les lévites, puis devoirs envers le prince. Rends à César ce que tu dois à César. — Devoirs des faibles envers les puissants : car la politique des forts
(1) Voir d'Assier. Revue des deux Mondes, {•'sept. 1876, p. 187,
est d'augmenter leurs privilèges et les charges du faible.
Dans la théorie du droit divin, le roi a des devoirs envers Dieu qui lui a donné l'investiture du pouvoir : mais tous ses sujets ont des devoirs envers lui : seulement, il y en a quelques-uns dont les devoirs sont limités à lui, tandis que tout en bas de la société, il y a des malheureux qui sont si écrasés par une série de devoirs envers tous qu'ils seraient bien embarrassés pour remplir leurs devoirs envers eux-mêmes.
Presque tous, consciemment ou non, nous sommes imbus du dogme du péché originel ; nous considérons l'homme comme un animal pervers, à qui ses penchants ne pourraient être que néfastes, à lui et aux autres, s'il ne se trouvait point des gens plus sages qui, cependant, sont des hommes, mais qui, parait-il, ont d'autres penchants que leurs congénères.
En vertu de quel privilège ?
Moïse prétendait que Jehovah le lui avait donné, Jésus qu'il le tenait de son père, Mahomet qu'il le tenait d'Allah par l'intermédiaire de l'ange Gabriel. La plupart de ceux qui veulent diriger leurs semblables n'ont pas des titres si bien établis.
Cependant, ils n'en déclarent que plus haut qu'ils ont pour devoir de maîtriser l'esprit du mal qui habite l'homme et de dompter ses passions. Ils ne paraissent pas se douter, un seul moment, que si les penchants de l'homme étaient si néfastes, ils seraient destructifs de lui-même, et que, en conséquence, depuis longtemps
la race humaine aurait disparu. Ils sont aussi raisonnables que si des ostréiculteurs voulaient dompter le penchant des huitres à Timmobilité et à la gourmandise, des éleveurs dompter le penchant du cheval à l'activité et du porc à la goinfrerie.
Alors ces gens prennent l'enfant, la femme, Thomme !
Ils se mettent à dompter ses passions et à châtier l'esprit du mal en torturant le corps.
L'enfant, dans cette théorie, est un petit animal malfaisant et pervers qu'on ne peut mener qu'avec la peur de Groquemitaine et les coups immédiats. C'était toute l'éducation du moyen âge. Luther était fouetté régulièrement cinq fois par jour. Nous avons vu M. Louis Veuillot faire l'éloge du martinet. Les frères des Ecoles chrétiennes et les bonnes sœurs, perpétuant cet esprit, ont même recours à des supplices raffinés. La crainte, tel est le seul sentiment qu'on cherche à développer chez l'enfant.
Dans l'éducation de famille, nous conservons ces traditions de l'éducation scholastique. Les parents mêmes qui gâtent le plus leurs enfants, comme ils caressent un petit chien ou un petit chat, ne s'adressent jamais à sa raison. Ils ont recours à la menace et, quelquefois dans des accès de colère qui sont d'un bien mauvais exemple pour celui qu'ils veulent élever, ils le martyrisent. Combien y a-t-il, en France, de familles où on ne considère pas comme une chose simple de frapper les enfants !
— Oh ! moi ! non... je ne dis pas de temps en temps, dans des moments d'impatience, une gifle.
— Fort bien ! cela me suffit.
Dans nos lycées, espèces de casernes où tout est réglé au son du tambour, le sentiment qu'on cherche à inculquer à rélève, surtout à l'interne, c'est le respect de la discipline et de l'autorité. On le met dans le moule du programme. Bon gré mal gré, il faut qu'il passe par le laminoir. S'il proteste, s'il résiste, si sa nature ne se trouve pas cadrer exactement avec ce lit de Procuste; — Mauvais élève! Mauvais sujet! Indiscipliné ! — Dès lors, il est classé parmi les irréguliers, qui devront toujours être tenus pour suspects par le gouvernement et les pères de famille.
C'est terrible. Ce n'est rien à côté de l'éducation du novice chez les jésuites. Il est soumis à diverses épreuves qui toutes ont pour but de l'exercer à l'humiliation : il est astreint au silence,'il doit se flageller le mercredi et le vendredi, en se mettant à genoux, le dos découvert, avec un fouet composé de fil serré à l'un des bouts. Sa journée qui dure 17 heures, est presque tout entière remplie par la récitation mécanique de prières qui engourdit l'intelligence. On l'amuse en même temps avec des histoires de saints, de miracles, de .tentations du diable.Les sciences naturelles sont proscrites, sciences d'observation ; on ne tolère que les mathématiques, science déductive.
Au cours du noviciat, pendant deux ans, l'élève est privé de toute étude. On s'assure, de cette manière, s'il est arrivé à un état de compression suffisante. A 28 ans seulement, on l'admet à l'étude de la théologie qui dure quatre ou cinq ans et il ne devient profès des quatre vœux qu'à l'âge de 45 ans. Jamais plus savant mécanisme ne fut organisé pour broyer l'individu. Toutes ses pensées,
LA MORALE DÉÇRESSIVE. 215
tous ses actes ne seront [que des actions réflexes. Il sera incapable de penser par lui-même, d'ayoir une initiative, une volonté propre. Il ne sera plus qu'un être ayant les instincts que lui aura inculqués cette éducation et y obéissant machinalement.
Cette éducation qui se donne pour but de dompter les passions aboutit à provoquer les passions dépressives.
Vous avez façonné ces individus par la crainte : vous recueillez la tristesse, la haine, la peur, le soupçon. Vous|leur avez dit qu*ils!ne valaient rien : vous recueillez le découragement, la faiblesse, l'inertie. Vous avez voufu qu'ils n'aient d'autre volonté que la vôtre : vous avez réussi. Ils n'en ont plus.
Si votre éducation a obtenu des résultats complets, vous aurez des gens tremblant sans cesse, croyant voir partout le diable, l'enfer; se sentant possédés : « — Satan est en moi »; des incubes, des succubes, des lycanthropes, des vampires! La démonomanie a possédé tout le moyen âge.
Vous avez des gens qui voient des espions partout, qui soupçonnent dans chaque regard une mauvaise intention, dans chaque geste une insulte ou une menace; qui croient que leurs amis, leurs parents, machinent une perpétuelle conjuration contre eux ; qui, dans les affaires auxquelles ils sont mêlés n'aperçoivent que des pièges qu'ils compliquent à l'infini et au milieu desquels ils se perdent. Les lypémaniaques qui, par
influence héréditaire et par éducation, sont condamnés au délire de la persécution, remplissent le monde et sont la cause de la plupart de ses calamités.
Il ne se passe pas de semaine où je ne reçoive la visite ou des lettres de malheureux qui, se croyant persécutés par la police, par des ennemis, par de fausses accusations, viennent me demander d'y mettre fin, me supposant un pouvoir aussi imaginaire que leurs visions.
— Très bien ! Ah I Vous ne voulez pas non plus, concluent-ils en me regardant d'un air soupçonneux. Je sais ce qu'il me reste à faire, je me ferai justice moi-même.
Quelques-uns font, comme ils disent. Le délire de la persécution se transforme en délire persécuteur : et le lypémaniaque tue, un jour, un passant inofiensif qu'il a pris pour un de ses ennemis.
Le lypémaniaque religieux brûle le sorcier qui lui a jeté un sort.
Le lypémaniaque crie : A bas TafTameur du peuple ! Et il jette dans la rivière le marchand de grains qui allait le nourrir.
Le lypémaniaque, en temps d'épidémie, désigne un
homme comme empoisonneur de puits : et les assistants,
. tous plus ou moins prédisposés par leurs antécédents
et leur éducation au même délire, se jettent sur un
malheureux et le déchirent.
Le lypémaniaque ministre prend un arrêté défendant de manger du lard sous prétexte de trichine, et ruine un commerce en prévision d'un danger que n'a lamais connu personne !
Un de ces jours, un lypémaniaque sera poursuivi par les microbes de Pasteur, maintenant que les entités infiniment petites remplacent les entités infiniment
LA MORALE DEPRESSIVE. 217
grandes : et' s'il a le pouvoir, il lancera des gendarmes, armés de microscopes, à leur poursuite.
Le lypémaniaque du mariage reconnaît, dans chaque homme, un amant de sa femme : quelquefois, ce délire jaloux flatte la femme, jusqu'au jour où il la tue.
Le lypémaniaque économique se figure que la perfide Albion veut le noyer sous l'inondation de ses produits , et, avec terreur, refuse les présents d'Artaxercès, devenu John Bull.
Le lypémaniaque lit une dépêche qui n'existe pas, une insulte qui n'existe pas, crie : à Berlin! et traite de lâches ceux qui veulent raisonner.
Le lypémaniaque, sur le champ de bataille, affuble chaque général de la qualité de traître, et donne le signal de la débandade, quand il ne tire pas sur les siens.
Le lypémaniaque découvre un espion prussien dans chaque individu à cheveux blonds et à yeux bleus, et l'arrête, s'il ne le tue.
Quand le lypémaniaque n'a plus d'espions prussiens à soupçonner, il imagine le souteneur, et ne sort plus qu'armé d'un revolver pour repousser les attaques nocturnes dont le menacent chaque coin de mur, chaque ombre de porte cochère, et il prend chaque rayon de lune pour le reflet d'un poignard !
S'il trouve un de ses frères en poltronnerie, ils se fusilleront ou s'enfuiront réciproquement, ce qui constituera une-attaque nocturne!' parfaitement caractérisée.
Réunissez un tas de lypémaniaques ; qu'ils s'entendent sur la même idée ; qu'ils aient le même système de délire de persécution, ils feront un massacre, se lanceront dans une émeute, ou vous jetteront dans une guerre. L'Empire a fait appel aux lypémaniaques en
évoquant le spectre rouge et, aujourd'hui, la policé met en avant ses agents provocateurs, pour faire apparaître aux yeux de Joseph Prudhomme, chaque ouvrier, comme un démon, et aux yeux de chaque prolétaire, tout bourgeois, comme un ogre, engraissé de sa chair et de son sang. Puis, tandis que l'un et; l'autre s'acharneront contre la chimère qu'elle leur a fabriquée, elle tapera sur les deux au profit du « gouvernement fort, » qu'elle subordonnera à elle en lui faisant voir partout des complots et des conspirateurs.
Supprimez les lypémaniaques et l'art de s'en servir, et les affaires de Montceau-les-mines n'auraient jamais eu lieu.
Notre système pénitentiaire, en France, est fondé sur la morale dépressive. On prend des individus qui, pour la plupart, ne sont devenus criminels que parce qu'ils ont été faibles. On les enferme et on n'exige d'eux qu'une chose : la soumission passive. On les garde astreints à un régime débilitant, pendant des mois ou des années ; puis, on les rejette dans la société, encore plus affaiblis moralement et physiquement qu'ils ne l'étaient auparavant, le ressort brisé. On s'étonne ensuite qu'il y en ait une partie qui récidive.
Cette morale dépressive n'aboutit qu'à faire des êtres débiles, d'autant plus envieux qu'ils se sentent plus impuissants. Cette morale du devoir envers tous les jette dans Tégoïsme le plus profond. Ils ont
une telle pitié pour eux-mêmes qu'ils ne conservent plus aucune sensibilité pour les autres. Puis cette peur se résorbe de temps en temps en férocité qui provoque des catastrophes privées de toutes sortes, quand elle ne provoque pas des cataclysmes sociaux.