‹ La morale en action par l'historieChapitre 40 sur 67 · L* ALTRUISME · texte numérisé non relu

L* ALTRUISME

— Également.

-— C'est déjà quelque chose, puisque c'est tout.

—Mais nous devons regarder vers l'avenir et en dépit de votre hypothèse de tout à l'heure, je trouve que vous ne faites pas une part suffisante à l'altruisme. Vous n'essayez même pas, comme certains philosophes du xvnr siècle, de prouver que l'intérêt de l'homme et ses devoirs envers ses semblables sont toujours identiques.

-— Non, parce que d'abord il faudrait me déterminer exactement ces devoirs; ensuite, parce que j'ai pour premier devoir envers mon semblable de ne pas lui présenter un petit système destiné à le tromper, l'abuser, à lui faire croire ce qui n'existe pas. J'essaye de montrer l'homme tel qu'il est et de déterminer seulement les conditions les plus favorables et les plus défavorables à son développement. Pour moi, l'altruisme n'est que l'adaptation au milieu.

Au XVIII* siècle on avait imaginé je ne sais quel état de nature dans lequel l'homme était près d'atteindre le parfait bonheur, parce qu'il était isolé. En en laisant part au public, les auteurs de ces rêves obéissaient à un sentiment éminemment altruiste : le désir «l'être lu, par conséquent, d'être en communication iwec leurs congénères. Mais cet homme, apparemment, était né tout grand, tout élevé, en état de se défendre? Il n'avait pas eu besoin d'être allaité par sa mère, porté par elle, protégé par elle, contre les mille dangers qui l'entouraient? Une fois grand, il n'avait jamais eu besoin de famille? La femelle n'avait jamais eu besoin de mâle ? Cette série d'impossibilités admise, il devenait facile de rêver le roman de l'état de nature, si nettement démenti par les faits !

Un homme vit en société comme la moule, comme lliuitre, comme la sardine. Bien plus. Vous figurez-

VOUS un Robinson jeté dans une ile déserte» au moment de sa naissance et s'élevant tout seul ? Ce sont là des chimères. L*homme est un animal sociable et il ne peut pas être autrement, sinon il ne serait plus rhomme^ Il est donc forcément altruiste, parce que s*il ne l'était pas, il n'existerait pas. C'est un fait nécessaire.

On prend perpétuellement l'eflFet pour la cause. J'ai cité la loi de Moïse. Il y a des gens qui se figurent que la loi de Moise a fait le peuple juif. Ils oublient de se demander si Moïse eût été possible chez un autre peuple , dans d'autres conditions , dans un autre milieu.

Les lois de Moïse étaient adaptées à la nation juive, pour le but que devaient se proposer les Juifs. Ils l'ont acceptée parce qu'en majorité, ils en ont senti l'utilité; mais dire que la loi juive a fait les Juifs, c'est retomber dans la croyance au surnaturel, à Jéhovah la dictant au mont Sinaï. Nous, qui ne partageons pas cette illusion, nous disons tout simplement que ce sont les Juifs qui ont fait leur loi.

Je parlais des moules entassées les unes sur les autres. Sont-elles réunies par un principe religieux ou moral ? -— Oui, elles ont un principe moral, en prenant ce dernier mot dans le sens de manière d'être : elles sont réunies par le besoin. C'est le besoin qui a fait toutes les sociétés.

Ceux qui redoutent que le développement de l'individu ne l'isole peuvent se rassurer. Tant qu'il y aura des mâles et des femelles, il y aura acte de société. Les uns et les autres se rapprocheront, au moins à certaines époques. Ah ! vous craigiiez l'isolement ? Vous oubliez le frottement des épidermes, — pour me servir de l'expression brutale, mais juste qu'employait Chamfort, comme définition de l'amour.

l'altruisme. 287

A entendre ces gens qui affirment que Taltruisme n'existerait pas, s'ils n'étaient là pour l'imposer par leurs commandements théologiques ou métaphysiques, on croirait qu'un enfant pousse comme un champignon ; et encore ma comparaison est inexacte, car les champignons se rencontrent par couches. Est-ce qu'un enfant existerait si sa mère n'en prenait pas quelques soins ? Le lait gonfle ses mamelles ; elle lui donne à téter et il prend le sein, tous les deux agissent par action réflexe. La mère se soulage, l'enfant a du plaisir ; tous les deux sont mus par un besoin réciproque. Si la femme l'abandonne, le petit périt et elle souffre. Les mieux soignés survivent, et ainsi le sentiment de la maternité devient héréditaire, se développe, et plus longtemps durent les soins de la mère , plus développée est l'affection de son enfant.

De tous les animaux , l'homme reste le plus longtemps enfant. A quelques mois , le cerveau du petit chimpanzé est beaucoup plus développé que celui d'un petit Parisien. Le petit Parisien , privé des soins de sa mère, de ses parents, s'il n'est pas élevé dans du coton, pour me servir du terme consacré, mais exact, périt ; pour qu'il vive , il faut donc que la mère veille sur lui pendant de longues années. La loi française, exagérant peut-être la prudence, considère un petit homme comme incapable jusqu'à l'âge de vingt et un ans, qui depuis longtemps est celui de la maturité du gorille.

Sans aller jusqu'au Parisien, c'est un fait incontestable que l'enfance de l'homme exige de longs soins de ses parents. Cette seule exigence démontre pourquoi l'homme, de tous les animaux, est le plus sociable.

La statistique nous prouve que l'altruisme sexuel est une condition de l'existence humaine. D'après les travaux de M. Jacques Bertillon, la mortalité des

hommes qui ne se marient pas est presque double, vers 30 ans, de celle des hommes mariés. De 35 à 40 ans» les veufs ont une mortalité de plus de 47 pour 1,000, tandis que celle des hommes mariés du même âge n'est que de 7. La proportion est moins grande chez les femmes ; mais cependant à partir de 25 ans, mariées, elles courent moins de chances de mortalité que les célibataires et que les veuves.

L'influence du mariage sur la criminalité ressort des chiffi:*es suivants :

Sur 1,000 célibataires , il y a 59 inculpés.

Sur le même nombre d'époux, 20 — Sur le même nombre de veufs, 27 —

Voici la proportion pour les femmes :

Célibataires, 10 inculpées.

Epouses, 3, 5 —

Veuves, 5 —

Relativement à l'aliénation mentale :

Sur 100 mille célibataires en âge de mariage, il

y a 296 fous.

Sur le même nombre d'époux, 75

Sur le même nombre de veufs, 174

Sur 100 mille filles de plus de 15 ans, 321 folles.

Sur — — épouses, 101

Sur — — veuves, 188

Pour le suicide :

Un million d'hommes mariés fournit 246 suicidés.

— — de veufs, 268

— — de célibataires, 273

Les différences entre ces derniers chiffires sont beaucoup plus considérables en Suède.

Dans tous les pays , on trouve des proportions ana-

l'altruisme. 239

Ipgues qui prouvent que rhomme et la femme, en se mariant, font acte de conservation (1). La Bible disait juste, quand elle prononçait son : Vœ soli ! malheur au solitaire !

Les affections des parents et les affections filiales s'étendent et deviennent les relations de société. Gomme Ta montré Darwin (2), cette extension eMdue en même temps à la sélection naturelle et à l'habitude. Cet instinct social a été fortifié par le calcul, par la réciprocité des services. L'assistance des autres devient un besoin.

Ce sont les sociables qui ont survécu. Ils se sont groupés auprès les uns des autres. Ils ont su se secourir. Us ne se sont pas trahis. Ils se sont disciplinés. Ils ont triomphé de leurs ennemis. Leurs descendants ont hérité de leurs qualités.

Les violents, les intraitables, ceux qui sont dépourvus de tout sentiment de sympathie s'éliminent euxmêmes: ils ne trouvent pas de femme ; s'ils en trouvent, elle se sépare d'eux ; l'union n'est pas féconde. Ils martyrisent leurs enfants et ne les élèvent pas. Enfin, la société les met à part soit moralement, soit brutalement, en les jetant dans ses bagnes et ses prisons.

Dans la plupart des études, il y a un facteur dont on

(1). V Dictionnaire Encyel, des sciences médicales de Dechambre. — D. Bertillon, art. Mariage, — Jacques BertiUon : Communications à la Société d'anthropologie. — Articles des Annales de démographie internationale, *

(2) Descend, de l'homme, t. I, p. 87.

240 LA MORALE OBJECnVE.

ne tient pas un compte suffisant. Ce facteur, c'est le temps (i).

Dans la question spéciale qui nous occupe, en ce moment, un défaut d'observation , résultant en partie des erreurs chronologiques que provoque en nous l'enseignement de la Bible, nous empêche de bien comprendre le développement lent de l'humanité. Nous nous figurons que l'homme est né d'hier, qu'il a été toujours tel que nous sommes. Mais sans compter l'anthropopithèque de l'époque tertiaire, l'Européen date du commencement du quaternaire, et est vieux de quelques 230 ou 240,000 ans (2). Nous sommes les produits d'une longue accumulation d'efforts, de tendances, d'habitudes. Dans ce siècle où les civilisations changent en vingt-cinq ans, si nous devons éprouver un étonnement, c'est que notre évolution antérieure ait été aussi lente.

Les vaniteux qui ne veulent pas descendre des singes oublient cette considération, de même qu'ils ne se doutent pas que leur amour-propre, reposant uniquement sur des préjugés, par conséquent des actions réflexes accumulées, resserre les liens de parenté psychologique, que nous avons avec les animaux.

L'animal, genre homo, n'aurait jamais existé, pas plus que beaucoup d'autres animaux, si l'altruisme avait, pour condition indispensable d'existence, des révélations religieuses ou des affirmations métaphysiques.

Les loups ne s'en préoccupent guère, quand ils chassent en bandes, ni les pélicans quand ils pèchent

(1) V. Yves Guyot. Science économique, Uy. !•', ch. 7.

(2) Le préhistorique, par G. de MortiUet. Biblioth. des Sciences contemporaines.

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en société. G*est le besoin qui leur fait contracter des habitudes de discipline.

Quand, en Abyssinie, les Babouins vont piller un jardin, ils suivent leur chef en silence ; si un jeune imprudent fait du bruit, les autres lui donnent une claque pour lui apprendre à se taire et à obéir. Darwin cite une femelle de Babouin qui avait un cœur si large qu'elle volait des petits chiens et des petits chats pour les soigner. Des guenons, privées de leurs petits , meurent ; d'autres adoptent des orphelins. Certains animaux poussent l'altruisme jusqu'à la stupidité. Un malheureux chien, pendant une vivisection, léchait la main de l'opérateur (1). Les animaux aiment, mais encore demandent la réciprocité. Tout possesseur de chiens ou de chats a remarqué qu'ils étaient susceptibles de jalousie.

Le danger a contribué à développer les instincts de sociabilité des animaux.

Voyez des moutons poursuivis par un chien : comme ils se serrent et s'entassent les uns sur les autres ! Un loup parait dans une lande : aussitôt les chevaux se réunissent et forment un cercle, la tête tournée vers le centre, les croupes en dehors.

Les phoques placent des sentinelles. Les chamois aussi. Le besoin de défense groupe les individus.

Une fois réunis, ils se rendent des petits services. Les chevaux se mordillent et les vaches se lèchent mutuellementsur les pointsoù elles éprouvent quelques démangeaisons ; les singes se cherchent leurs poux réciproquement, exactement comme des Napolitaines ou des Espagnoles. Brehm assure que, lorsqu'une

(i) La descend, derhomme, t. I, p. 41.

bande de singes cercopithèques a traversé une fougère épineuse, chaque singe s'étend à tour de rôle sur une branche, et est aussitôt visité par un de ses camaradea qui examine avec soin sa fourrure et en extrait toutes les épines.

Il ne faut pas oublier que Thomme parle, et ne peut parler seul. G*est là une incitation puissante à la sociabilité, trop évidente pour que j'aie besoin d'insister. A chaque instant, nous sommes témoins de ce besoin de communications réciproques de l'homme à l'homme. Nous l'éprouvons tous ; et il est d'autant plus intense que notre intelligence est plus développée.

D'abord l'altruisme instinctif n'est que l'égoïsme agrandi, mais limité au cercle le plus étroit : c'est l'affection du lion ou du tigre pour sa femelle et ses petits .

— Je ne vous aime pas pour vous, mais pour moi.

Telle est la vraie formule de l'amour. 11 en est si bien ainsi que l'amoureux est prêt à se sacrifier pour la défense de l'objet de sa passion, ce qui est tout simplement un eflfort de le conserver pour soi, et par conséquent, un sentiment égoïste ; il est également prêt à sacrifier l'objet de sa passion à lui-même. Othello n'est qu'un féroce égoïste ; et les femmes l'aiment cependant parce qu'elles sentent, en lui, la profonde passion qu'il éprouvait pour Desdémone.

— Je t'aime ! — C'est moi que j'aime en toi.

Toutes les affections de l'homme parcourent ce

chemin, avec plus ou moins de détours : j'aime ma mère parce qu'elle m'a été indispensable et parce que je continue par habitude, par instinct, à considérer qu'elle m'est nécessaire ; ma famille, la femme qui est nécessaire à un besoin aussi impérieux que la faim et

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la soif; mes enfants dans lesquels je me revois et je me double; ma tribu, ma caste, mon quartier, ma ville, ma région, ma patrie !

Si le groupe dont fait partie l'individu est faible, il en est par cela même affaibli. Chacun de nous cherche à fortifier sa famille. La force des siens augmente sa force. C'est ce sentiment qui a constitué les aristocraties. Seulement, trop souvent, leurs membres ont cru que du moment que leurs familles étaient fortes, puissantes, il leur était permis de s'endormir sur les résultats acquis ou de les gaspiller. C'est pour ce moti^ que si peu de lignées ont pu se conserver.

Ce sentiment a constitué les castes fortes qui ont employé toute leur politique à affaiblir les castes faibles : mauvaise politique, du reste, car elles ont ainsi sapé leur support, tari leurs ressources, brisé leur point d'appui et préparé leur écroulement.

Les rivalités de chapelles à chapelles, de couvents à couvents, de loges maçonniques à loges maçonniques, de salons à salons, de cercles à cercles, d'équipes de bateaux à équipes de bateaux, de coteries à coteries, la passion qu'apportent leurs membres respectifs dans les discussions réciproques, dans la poursuite de la supériorité de chaque groupe, est une des formes de l'altruisme, considéré comme égoïsme agrandi.

Il en est de même^pour la solidarité qui, dans certaines circonstances, unit les membres d'une assemblée politique.

Le patriotisme n'est qu'une forme de cet altruisme. Il y a avantage pour un Anglais ou pour un Français de faire partie d'une nation riche, puissante, intelligente, plutôt que de faire partie d'une nation pauvre, déprimée, dont la langue n'a pas d'écho dans le reste du monde.

La vanité, l'orgueil sont peut-être les plus forts leviers de l'homme. Quel est leur point d'appui ? La sympathie.

L'homme a besoin de l'estime de ses semblables ; mais plus ils lui donneront une haute valeur, plus il sera fort à leur égard. Par orgueil, il sera capable de se sacrifier pour eux, leur léguant sa mémoire, et se survivant dans leur souvenir!

C'est par cet échange de services que se sont constitués les instincts sociaux.

Si un homme commet un acte qui soit en contradiction avec eux, il éprouvera ce sentiment auquel on a donné le nom de remords. Dans certains cas, quand la législation n'est pas d'accord avec les instincts sociaux, ou quand ils sont faiblement développés chez celui qui a commis le crime, le remords n'est que la peur des gendarmes; chez les autres, il a choqué violemment toutes les idées emmagasinées, il a apporté un trouble profond dans tout l'être; il devient les Euménides ou la tache de sang de Macbeth !

Quelquefois l'homme se livre à quelque acte qu'il sait être en contradiction avec les instincts sociaux du milieu dans lequel il vit. Cet acte lui est agréable.

Il le commet, mais le dissimule, parce qu'il sait qu'il serait réprouvé. Dans les pays d'orthodoxie, ce sentiment fait les hypocrites. Au xviii® siècle, être appelé athée équivalait à une injure : et certains athées qui voulaient rester tranquilles faisaient grande profession de théisme. Je suis assez disposé à croire que le Dieu de Voltaire n'était en partie qu'un instrument de sa politique générale, à l'aide duquel il essayait de faire passer 1^ reste.

Cette peur de l'opinion publique se traduit quelquefois de la manière la plus étrange. Le D' Fournier cite

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Texemple de gens, atteints de la syphilis, encore dans la période contagieuse, se mariant, au risque de contaminer leurs femmes et leurs enfants, de peur qu'on ne soupçonnât leur maladie dans leur entourage (1).

Ces mots : « conscience indiyiduelle et conscience publique » désignent tout simplement les instincts sociaux les plus forts et les plus persistants de l'homme. L'œuvre des orthodoxies religieuses, sociales, philosophiques a été de les constituer, de les coordonner, de les fortifier et de les maintenir (2), Le juif éprouve un remords en manquant aux prescriptions de la Thora. Les lois ecclésiastiques, en faisant jouer un grand rôle au formalisme, aux pratiques, sont arrivées à donner une importance prépondérante à des actes insignifiants. La conscience d'une catholique fervente pst troublée, si elle a mangé un œuf le vendredi saint, et calme, si elle a mangé une sarcelle.

Un acte est grave ou pour celui qui l'accomplit ou pour ceux qui le subissent, ou pour ceux qui en sont témoins. Sa gravité n'est que relative.

A Tahiti, une mère commet un infanticide sans remords ; il ne heurte point ses instincts. Il est entré , dans les habitudes. Aux Fiji, on tue les vieux parents. C'est un devoir.

Les vieux parents, loin de protester, remercient leurs enfants de leur rendre ce service. Il révolte un Européen dont les instincts sociaux, résultant de siècles d'éducation, sont en contradiction avec cet acte.

La vieille dévote aura des remords pour un acte qui sera indifférent à un libre penseur ; et si elle voit celui-

(1) Fournier : Syphilis et mariagpyip. 80, 95, ^62.

(2) V. Liv. I, ch. 3.

ci manger un poulet un vendredi, elle sera scandalisée.

Darwin a dit : « Si les hommes se reproduisaient dans des conditions identiques à celles des abeilles, il n'est pas douteux que nos femelles non mariées, de même que les abeilles ouvrières, considéreraient comme un devoir sacré de tuer leurs frères, et que les mères chercheraient à détruire leurs âUes fécondes, sans que personne songeât à intervenir. »

Dans Richard III ^ de Shakespeare, quand les meurtriers vont assassiner le duc de Glarence, le Second meurtrier dit : — « Je n'ai pas peur de le tuer, puisque j'ai une commission pour cela; mais j'ai peur d'être damné pour l'avoir tué, et, contre la damnation, aucune commission ne peut nous défendre. » C'est ainsi que parle la conscience constituée par les sanctions religieuses ; mais, comme il y a un avantage immédiat, et que la damnation est lointaine, il £goute :

« — J'espère que mon accès de religion va se passer.

Premier meurtrier. — Rappelle-toi notre récompense.

Second meurtrier. — Bast, il mourra; j'avais oublié la récompense.

Premier meurtrier. — Où est ta conscience maintenant?

Second meurtrier. — Dans la bourse du duc de Glocester ! »

Et Richard dit plus loin : — « Ne permettez pas à nos rêves babillards d'effrayer nos âmes ; la conscience n'est qu'un mot dont se servent les lâches, et qui fut inventé à l'origine pour tenir les forts en respect ! » Richard disait vrai.

(1) T. I, 78, Dese, de V homme.

l'altruisme. 247

C'est par Téducation, puis par riiérédité, que se constituent les instincts sociaux qui prennent ce nom.

Vous avez vu quelquefois un de ces petits malheureux, rasant les murailles, le regard inquiet, toujours prêt à lever le bras au-dessus de sa tête pour se préserver du coup qui le menace, donner un coup de pied au chien qu'il rencontre, et vous avez dit : — Graine de bagne !

Il a été élevé dans la crainte de tous. Il rendra aux autres la crainte quïls lui inspirent.

Un enfant est faible. Il a pour politique de gagner la faveur de ceux qui l'entourent pour éviter les châtiments. Si ceux avec qui il est en rapport n'exigeaient jamais de lui que de l'exactitude, de la politesse, de la véracité, de l'application ; si eux-mêmes lui donnaient l'exemple, l'éducation serait excellente. Seulement, la plupart de ses éducateurs lui font souvent subir des châtiments quand il n'est pas coupable, ou, au contraire, s'amusent de ses farces et le félicitent d'actes détestables, selon leurs caprices, leur mauvaise ou leur bonne humeur. Il perd ainsi toute règle de direction. Sa boussole est folle.

Autrement, tous les enfants deviendraient vite parfaits, d'autant plus qu'ils légueraient à leur tour leurs qualités aux générations futures.

Soyez justes envers l'enfant, jamais passionnés, et vous lui apprendrez la justice ; travaillez devant lui, et il travaillera ; soyez sobres, et il sera sobre ; raisonnez vos actes, et il prendra l'habitude de les raisonner ; n'agissez jamais à son égard par coups de tête, et il s'habituera à délibérer avant d'agir.

Autrefois, l'enseignement moral était l'injonction, la menace, le dogme. Aujourd'hui, il doit être l'exemple.

Une hypothèse : Nous appartenons tous à la morale du sacrifice ; nous cherchons, par tous les moyens, à nous sacrifier les uns aux antres ; pendant que nous cherchons ainsi à nous sacrifier aux autres, sans même savoir d'une manière bien positive si nos sa. orifices leur seront utiles, nous ne nous développons pas, nous nous dissolvons, nous arrivons à un tel point de désagrégation que nous n'avons rien du tout à sacrifier, puisque nous n'avons rien.

Pour sacrifier quelque chose, il faut d'abord l'avoir ; et, nous avons dû, avant de ^pouvoir le sacrifier, l'acquérir égoïstement. Alors, que disent les altruistes? C'est que nous devons, dès que nous avons acquis quelque chose, le sacrifier. Mais à qui ? A l'égoîsme de ceux qui ont besoin de nos sacrifices !

Dans une société basée sur le sacrifice, chaque indi* vidu se donnant lambeau par lambeau, il s'atrophie au lieu de se développer ; sa personnalité disparait.

Un de mes amis me disait un jour :

— « Je suis bien heureux de n'être pas femme ; car, comme je ne sais rien refuser, j'aurais cédé à quiconque m'eût demandé. »

Les paralytiques, au début, les maniaques donnent tout ; .ce sont de parfaits altruistes.

Jésus a été plus réservé ; il a dit : — « Aime ton prochain comme toi-même », sachant bien que le cri-

l'altruisme. 249

terium du plus large amour serait toujours l'amour de soi. Il s'est bien gardé de dire : — Aime toi-même comme ton prochain !

Les moralistes que préoccupe l'altruisme ont un sj'^stème d'exagération continuelle. Ils vous offrent des exemples de ce genre :

— Avec la morale telle que vous la constituez, vous ne sauverez donc pas votre bienfaiteur ? Si un homme se noie, que ferez- vous?

Heureusement que les occasions de se poser ces questions casuistiques ne se présentent pas tous les jours. Rarement elles se posent avec cette netteté.

Quant à la seconde question, il est clair que si je ne sais pas nager, je verrai se noyer quelqu'un sans lui être d'aucune utilité, à moins que, du rivage ou d'un bateau, je ne puisse lui tendre un instrument de sauvetage. Je mejetterais en vain à l'eau ; je serais très sûr que, loin de lui porter aucun secours, c'est moi-même qui en aurais besoin. La première chose à faire pour que je puisse résoudre cette question dans un sens afflrmatif, c'est d'apprendre à nager. Nous en revenons donc toujours à cette question :

— Faire d'abord des individus forts.

Eux seuls peuvent être utiles et même avoir l'idée d'être utiles. Ge sont les individus faibles qui ont toujours besoin de secours. Ils seraient bien en peine, si des individus forts ne pouvaient leur tendre la main.

Les éléments du dévouement sont très complexes. Tel marin sera héroïque en mer et pusillanime à terre. Tel homme arrêtera un cheval emporté, qui laissera brûler ou noyer quelqu'un sans faire aucun effort pour lui porter secours. Les questions d'habitude et de milieu jouent un rôle dans cette question , comme partout.

2B0 LA MORALB OBJECTIVE.

Mais rhérolsme n'est point une qualité particulière à rhomme.

Brehm rencontra, en Abyssinie, une grande troupe de babouins qui traversaient une vallée ; une partie avait déjà gravi la montagne opposée; les autres étaient encore dans la vallée. Ces derniers furent attaqués par des chiens ; aussitôt les vieux mâles se précipitèrent en bas des rochers, la bouche ouverte, en poussant des cris si terribles que les chiens battirent en retraite. On encouragea ceux-ci à une nouvelle attaque, mais, dans Tintervalle, tous les babouins avaient remonté sur les hauteurs, à l'exception d'un jeune, ayant six mois environ, qui, grimpé sur un bloc de rocher où il fut entouré, appelait à grands cris à son. secours. Un des plus grands mâles, véritable héros, se rendit lentement vers le jeune, le rassura et l'emmena triomphalement, les chiens trop étonnés pour l'attaquer !

Les oiseaux, si timides, savent, à certains moments, affronter les plus redoutables dangers pour défendre leurs petits. Les coqs sont les premiers des guerriers. Les mâles des buffles prennent la défense des troupeaux.

Le courage et la force se développent par sélection naturelle. Us assurent la possession des femelles. Ils donnent des prérogatives à ceux qui en sont doués. Pendant longtemps, l'homme le plus utile à la tribu n'a pas été le plus intelligent, mais le plus brave.

Cette qualité, tenue ainsi en haute estime, a été cultivée, accumulée par hérédité. Le sauvage américain se fait un point d'honneur de subir en chantant les souffrances les plus horribles. Du reste, qu'on jette un

(1) Cité par Darwin, Deac. de rbomme, t. I, 81.

l'altruisme. 251

coup d'œil sur Tensemble de rhumanité, et on y constatera que le courage est une des vertus les plus vulgaires. Elle n'a pas besoin d'être inspirée par les prédications religieuses, et elle est indépendante des maximes de morale métaphysique. L'homme n'a point attendu pour être brave les faiseurs de traités de morale civique dont on infeste, en ce moment, nos écoles. Il y a longtemps que les hommes s'égorgent le plus souvent sans savoir pourquoi, avec un incontestable courage. Si cette qualité n'était pas facile à acquérir et à conserver, nous ne verrions pas des batailles rangées, où 100,0(X) hommes, de chaque côté, se font massacrer et se massacrent réciproquement ; ces deux cent mille hommes s'empresseraient de se tourner le dos ou de fraterniser ensemble, ce qui mettrait fin à la guerre et constituerait un progrès incontestable.

Certains moralistes craignent que l'élimination de la théologie et de la métaphysique n'ait pour conséquence une augmentation de la peur de la mort, sans réfléchir qu'elle apparaît autrement redoutable à un malheureux tourmenté des terreurs de Tenfer, du purgatoire, tout au moins du redoutable inconnu qui s'ouvre devant lui, qu'à celui qui ne lutte contre elle que pour la simple conservation de son organisme. Nous avons déjà signalé le service rendu à l'humanité par Épicure, quand il essaya de la dégager des terreurs d'outre-tombe.

Loin de craindre que le courage disparaisse, nou& devons essayer de transformer l'instinct de combattivite et de destructivité dont il est une des formes. Le bouledogue indiflTéremment se jette sur une jfUsée, une barre de fer rouge, un rat, ou tâche d'atteindre la lune dans le fond d'un seau. Beaucoup d'hommes ont un

courage de ce genre. Huit cents hommes du régiment de la milice du comte de Fife, pendant la guerre francoallemande , demandèrent au gouvernement anglais Tautorisation d'y prendre part, lui laissant le soin de décider de quel côté ils devraient combattre.

C'étaient des amateurs du genre de Ghodruc-Duclos.

Il assistait, en juillet 1830, du bout du pont des Arts,au combat que livraient les révolutionnaires aux Suisses.

Il avisa un jeune homme qui se servait de son fusil avec plus de zèle que d'adresse. Il le pria de le lui prêter un moment, et lui dit :

— Tenez ! regardez ce Suisse !

Le Suisse tombe. Il passe à un autre. Même résultat. Il rend le fusil au jeune homme. Celui-ci, confus, lui répond :

— Oh ! gardez-le, vous qui vous en servez si bien.

— Merci, reprit Chodruc-Duclos, ce n'est pas mon opinion.

On trouverait beaucoup de Chodruc-Duclos parmi les gens qui se prétendent civilisés.

L'espèce des bretteurs n'est pas encore disparue. Il y a des beaux-fils qui ne trouvent pas un Meilleur usage à faire de leurs facultés que de s'appliquer à la conserver.

Y eut-il jamais de plus monstrueux égoïstes que César et Napoléon ? Cependant, ces hommes ont cent fois exposé leur vie, et ils ne sont arrivés à conquérir leur prestige qu'en jouant à tout instant leur va-tout. La sagaye d'un gaulois, la balle d'un soldat du pape, la lance d'un cosaque, pouvaient crever d'un coup leur gigantesque ambition. Étaient-ils guidés, en se lançant dans le danger avec tant d'audace, par un esprit de dévouement à l'égard de leurs soldats ou de leur patrie? Non; ils obéissaient à cet état pathologique, qui, à un

l'altruisme. 253

certain degré, prend le nom, dans la psychiatrie, de folie impulsive.

Qu'on me permette de citer ici un fait personnel. On prend ses observations où l'on peut.

Je me suis constitué l'avocat de causes dédaignées de tous, malgré les conseils et les avertissements de mes amis, de « gens sérieux » qui me montraient les dangers de toutes sortes qui pouvaient en résulter pour mol, sans aucune compensation. Ces dangers étaient réels ; je les voyais ; je les ai courus ; j'en cours encore, non pas étourdiment, mais après réflexion. Pour ces causes, j'ai dépensé du temps, je me suis livré à des enquêtes fastidieuses et répugnantes ; j'ai fait des sacrifices d'argent considérables, compromis des situations, risqué le ridicule, les haines féroces et basses des gens de police, et pourquoi ?... Oh I je ne demande pas de reconnaissance, et quelquefois, devant certains hommages, je me suis senti honteux et confus, car ils portaient à faux. Ils attribuaient mes actes à des mobiles vertueux, à un esprit de sacrifice et de dévouement que je n'ai pas.

Mais, quand je vois frapper un enfant, quand je l'entends crier, quand je vois une femme pleurer, quand je suis témoin d'une souffrance, d'une douleur^ quand j'entends le récit d'une torture, je me dédouble: un autre moi éprouve ces douleurs, ces souflrances, ces tortures, et c'est moi qui les-eens. Alors, toutes mes fibres nerveuses sont atteintes de vibrations qui mettent en ébranlement toutes mes cellules cérébrales ; et, comme je ne suis ni un passif ni un résigné, je ne gémis pas, je ne pleure pas, je n'épanche point mes sympathies en lamentations; mon instinct de combattivité me jette en avant contre la cause de ces souffrances et de ces douleurs, avec toutes les armes que

254 LA MORÂLB OBJECTIVE.

j'Ai SOUS la main, et ma pitié, qui n*6st que l'expression de ma propre souffrance, éclate en colère. Le vieux sang de soldat, de corsaire, de chasseur, qui coule dans mes artères, bouillonne. Question d'atavisme. Je poursuis les abus, je m'acharne contre toutes les tyrannies, comme d'autres poursuivent des perdreaux ou tuent des lapins. Même mobile. Amour de la chasse. Instinct de la destruction.

Mais je dédaigne le perdreau et le lapin ; et, après toutes sortes d'aspirations vers l'idéal du soldat et du marin d'aventures, l'influence héréditaire de mon grand-père paternel, tabellion de village avant 89, ayant dans sa bibliothèque toute la philosophie du xvin* siècle, réagit et me montra que les faits historiques n'étaient que la matérialisation de phénomènes psychologiques ; que la gloire guerrière, si retentissante encore aux oreilles des foules, était la plus misérable de toutes, car elle représentait les instincts destructifs et oppresseurs ; qu'une bataille était peu de chose auprès d'un livre, car il y avait longtemps que la dernière trace des batailles d'Alexandre était effacée, alors que Platon et Aristote régissaient encore le monde; que l'action sérieuse, durable, utile, était l'action intellectuelle ; et, dès lors, mon choix fut fait et ma voie tracée.

Il en est résulté que j'ai mis mes instincts héréditaires de destructivité et de combattivité au service des idées sociales, et que les tendances de l'égoîsme le plus féroce se sont transformées en besoins altruistes. Des milliers d'hommes sont dans le même cas : notre tâche est d'en augmenter le nombre.

l'altruisme. 255

On connaît les proverbes : — « La misère aigrit. — Quand il n'y a pas de foin dans le râtelier, les chevaux se battent. » Ils expriment une vérité de fait.

La misère est dépressive. Elle replie l'individu sur lui-même, le rend méfiant, envieux, dur aux autres ; car il garde toute sa pitié pour lui-même. Elle le pousse à des actes en rapport avec ces sentiments ; il fait de sa femme une esclave et fait retomber sur elle sa mauvaise humeur ; il exploite ses enfants et les brutalise, s'ils ne lui rapportent pas ce qu'il en exige.

De temps en temps, en voyant, devant la cour d'assises, un malheureux avouer qu'il en a tué un autre pour quelques sous, nous restons stupéfaits de la disproportion entre la cause et l'effet.

On m'objectera qu'il y a des gens fort riches, maniant des millions, qui sont capables d'infamies. C'est vrai. Mais il y a des besoins subjectifs. La cupidité est une des formes de la misère. Le développement intellectuel a pour conséquence de la restreindre.

Reprenant et développant la thèse de Buckle, j'ai montré (1) l'influence de la science économique sur Taltruisme.

Je me place ici à un autre point de vue qui complète ma démonstration précédente.

A Bombay, vous recevez un chiffon de papier bar- Ci) L. IV, ch. 2.

bouille d'hiéroglyphes, couvert de maculatures. Vous remportez avec vous ; et, au milieu du Bôpal, vous trouverez quelqu'un pour y faire honneur. La lettre de change repose sur la foi que celui sur qui elle est tirée remplira son engagement. Elle a été inventée par des Juifs qui n'auraient pu en appeler aux pouvoirs constitués pour forcer le contractant à tenir son engagement. Elle s'est établie sur une seule base : la sanction morale.'

Des gens qui usurpent le titre' de réformateurs trouvent de bon goût d'attaquer avec violence les commerçants. Dans certaines réunions populaires, ils prennent l'aspect de démons, — ces monstres d'intermédiaires !

Ils ont cependant bien des vertus dont seraient incapables leurs contempteurs'.

N'est-ce donc rien que le respect de l'échéance, l'habitude de la fidélité aux engagements, le sentiment de l'honneur delà maison, de sa bonne réputation, qui est une de ses principales forces, souvent son unique force !

Alphonse Daudet, dans Fromoiit jeune et Risler aîné, a fait la Légende du petit homme bleu. Elle est réelle et terrible. Il vient, en effet, à chaque échéance, frapper au guichet de milliers de négociants. L'inexactitude^ pour eux, est une moins-value terrible.

La grande maison Menier a eu pour unique point de départla probité commerciale. Le fondateur avaitremarqué que les poudres pharmaceutiques vendues comme impalpables nerépondaientpastoujoursà leur étiquette. Il se mit à fabriquer et à vendre des poudres de première qualité. La confiance et la fortune répondirent.

Des montagnards descendent de leurs gites. Rien de plus diflîcile que de traiter une affaire avec eux. Ils ont la conviction que vous voulez les duper, et récipro-

l'altruisme. 257

quement ils cherchent à vous rendre la pareille. Moins les gens sont avancés en évolution économique, et plus, ils sont méfiants et trompeurs. Ils essayent toujours dans un contrat de conserver une porte de sortie. Leur idéal est «d'enfoncer leur co-contractant. »

Une petite marchande de poisson s'applaudira, comme d'un bon tour, de vous avoir fait acheter une raie pourrie ou un homard vide. Certes, de puissantes compagnies financières font exactement le même métier, en vous poussant, par des affiches, des prospectus, des réclames de toutes sortes, des boniments de charlatans, des coups de grosse caisse, des hausses factices, à souscrire aux emprunts du Honduras, à vous garnir de Turc ou à baser votre fortune sur quelque entreprise fictive. Mais presque toutes celles qui exploitent l'imbécillité humaine, exactement comme les clergés des diverses religions, finissent par devenir les dupes de leur propre système. La naïveté humaine a ses limites. La clientèle exploitable arrive au fond de sa bourse. Les succès définitifs, de longue durée, solides, persistants, réellement rémunérateurs, en dehors des risques de la police correctionnelle, de ces terribles crises qui font, de certains financiers, des misérables ballottés perpétuellement entre les millions et la ruine déshonorante, sont basés sur la probité. Cette probité est d'autant plus grande que les affaires ont une plus grande intensité. La Bourse de Londres, de toutes, est la plus honnête.

Si vous avez une petite affaire à traiter, dans un pays pauvre, vous constaterez la méfiance à chaque pas. Le paysan comptera et recomptera sa monnaie. Il la mettra d'un côté, son titre de l'autre, manifestant très nettement la crainte que vous ne preniez titre et monnaie d'une seule rafle. Voyez, au contraire, la ma-

nière dont se font les opérations à la Bourse. Un ordre donné ; quelques lignes au crayon sur un papier : le contrat est passé et tenu pour valable.

En France, ce n'est que depuis quelques années que l'usage des chèques commence à s'introduire. Si vous allei les toucher, vous assistez à une longue et minutieuse vérification. En Angleterre, et surtout aux États- Unis, on les paye avec une facilité qui étonne les Français.

Chez presque tous les commerçants, industriels, financiers, faisant de grandes affaires, parole donnée vaut écrit. Ils pourront regretter plus tard d'avoir pris tel ou tel engagement. Ils n*essayeront pas d'y échapper.

Dans les contrées, au contraire, où les rapports commerciaux sont peu développés, < tant qu'il n'y a rien d'écrit, cela ne compte pas ».

En France, nous aflîchons le mot de « fraternité » sur nos monuments ; nos discours sont remplis de ce grand mot; et, au nom de la fraternité, nous nous proscrivons les uns les autres, et nous ne parvenons pas à fonder une société coopérative.

Les Anglais prennent pour base de l'organisation de leurs sociétés coopératives le principe que chaque individu, en matière économique, poursuit un but complètement égoïste ; ils les basent sur le self Help , et ils réussissent au nom de l'individualisme, là où nous échouons au nom de la fraternité (1).

Je pourrais multiplier les faits. A quoi bon ?Ils démontrent tout simplement que la nécessité résultant des rapports d'affaires a établi une probité spéciale, mais très

(1) Voir 14« Congrès des Sociétés coopératives à Oxford 1882. Discours inaugural.

l'altruisme. 259

développée ; que les populations misérables subissent une dépression morale, en raison de l'acuité de leurs besoins ; que le bien-être est un élément d'altruisme. Si on me cite des exceptions, je répondrai qu'elles prouvent tout simplement que l'intelligence n'est pas toujours au niveau de la richesse ; que celle-ci la dépasse souvent ; mais je maintiens que, d'une manière générale, l'altruisme est en raison du développement de l'intelligence économique.

C'est à peine si l'homme commence à avoir conscience de la solidarité qui unit sa chétive existence au reste de l'univers.

Cependant parmi les plus précieuses drogues que vous offre Rabelais , vous trouvez le passage suivant que je suis obligé d'abréger. Panurge dit :

€ Je me donne à saint Babolin, ce bon saint, si toute ma vie je n'aye estimé debtes estre comme une connexion et coUigance des cieux et terre ; un entretènement unique de l'humain lignage, je di, sans lequel bientôt touts humains périroient ; estre par adventure celle grande âme de l'univers , laquelle selon les académiques, toutes choses vivifie. Qu'ainsi soit. Représentez-vous en esprit serein l'idée et forme de quelque monde , ouquel ne soit debteur ni créditeur aulcun. Un monde sans debtes! là entre les astres ne sera cours régulier quelconque. Touts seront en désarroi... La lune restera sanglante^ et ténébreuse. A quel propos lui départiroit le soleil sa lumière ? Le soleil ne luira sus leur terre; les astres n'y feront influence bonne...

Entre les éléments ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune... La terre ne produira rien ; il n'y pluira pluie, n'y luira lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté automne... Entre les humains, l'un ne saulvera l'aultre ; il aura beau crier à l'aide, au feu» à l'eau, au meurtre, personne n'ira au secours. Pourquoi? il n'avoitrien preste. On ne lui debvoit rien... Bref, de cestui monde seront bannies foi , espérance , charité ; car les hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. En lieu d'elles succéderont défiance , mespris, rancune, avec la cohorte de touts maulx, toutes malédictions et toutes misères 1 Vous penserez promptement que là eust Pandore versé sa bouteille...

» Au contraire, représentez-vous un monde aultre, auquel chacun preste, chacun doibve; touts soient débiteurs, touts soient presteurs. quelle harmonie parmi les réguliers mouvements des cieulx... Je me perds en cette contemplation. Entre les humains, paii, amour, dilection, fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse, or, argent, menue monnoie, chaînes, bagues, marchandises trotteront de mains en mains... Nature n'a créé l'homme que pour prester et emprunter.

» Je me naye, je me perds, je m'esgare, quand j'entre au profond abysme de ce monde, ainsi prestant, ainsi debvant... Ce monde prestant , debvant est si bon, que ceste alimentation parachevée, il pense déjà prester à ceulx qui ne sont pas encore nés , et par prêt se perpétuer s'il peult et multiplier en images en soi semblables: ce sont enfants!.. (1) ».

L'homme autrefois rapportait tout à lui. Voyez la Bible et la plupart des religions. Si le soleil brille , c'est pour lui. Si le monde existe, c'est pour lui. S'il y a

(i) Pantagruel, liv. III, ch. 3.,

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des plantes, c'est pour lui. Si les huîtres existent, c'est pour qu'il puisse les mangera son déjeuner; et, comme le dit Bernardin de Saint-Pierre, le ver luisant est destiné à éclairer, la nuit, les pas du voyageur.

L'homme enfermé dans cette conception se révolte s'il trouve quelque obstacle. Il croit qu'il lui est suscité par quelque ennemi caché. S'il tombe malade, c'est un sort qu'on lui a jeté.

L'homme qui est imbu des principes de la méthode objective n'a plus cet amour-propre. Il sait que son petit individu n'est qu'un accident.Il ne s'imagine pas que tout runiversi.soit occupé de lui. Il s'estime à sa juste valeur, et il prend l'habitude d'estimer de même les autres. Il n'estdoncpas surpris s'ils ne partagent pas ses opinions, s'ils ont d'autres intérêts que les siens, s'ils ne veujient point laisser absorber leur personnalité par la sienne : et il arrive à négocier, à s'entendre avec eux, à stipu- ^ 1er des contrats, au lieu d'essayer de leur imposer son joug. Il ne veut point faire supporter au fils les haines qu'il peut avoir contre le père, et la vendetta lui semble une-monstruosité.

Nous tous qui lisons, qui écrivons, qui , de notre cabinet , pouvons nous mettre en communication avec le passé, le présent , l'avenir, et entrer en conversation avec les plus sublimes génies qu'ait produits l'humanité, nous comprenons mal l'état d'un homme qui, chez lui , reste seul avec lui-même, n'ayant que fort peu d'éléments objectifs à sa disposition, tournant dans un cercle d'idées limité à son petit horizon , avec un vocabulaire de trois ou quatre cents mots. Il y a encore des millions de Français pour lesquels il n'est pas plus étendu ; et nous sommes un des peuples les plus civilisés du monde !

Cet homme, en tête à tête avec lui-même, rumine

toujours les mêmes sentiments et les mêmes idées. Ses sentiments deviennent des manies. Nous, à Paris, est-ce que nous avons le*^ temps d'avoir des haines vigoureuses?

A un moment, nos nerfs peuvent nous emporter loin. Le premier élan est terrible : diffamations habilement distillées, calomnies, injures acérées, bottes secrètes, coups droits. Au bout de huit jours, les deux adversaires n'y pensent plus. Ils ont eu tant de choses à faire! Un matin, ils se trouveront ensemble dans un restaurant et déjeuneront amicalement.

La haine vigoureuse, c'est, pour son voisin, celle de ce paysan, ne sachant ni lire ni écrire. Il n'a point d'idées générales qui viennent l'en distraire. Les sensations qui l'ont déterminée se répéteront avec la régularité du tictac du moulin. Il ne vit que pour elle, ne pense qu'à elle, rapporte tout à elle ; il peut la traduire en procès dans lesquels il se ruinera pour ruiner son ennemi : un soir, dans un chemin sombre , au détour d'un bois , s'il le trouve , il satisfera dans un meurtre d'un instant une passion qui fermente depuis trente ans.

J'ai cité le Parisien ; mais ce que je dis de lui s'applique à tout homme instruit. Il aura trop d'idées complexes pour ruminer perpétuellement les mêmes sentiments, et l'intelligence viendra mettre une borne à la manie.

L'homme qui lit, qui écrit, qui pense, résistera aux impulsions de son instinct ; un homme qui a l'habitude d'examiner les rapports complexes des phénomènes pèsera ses actes. Il corrigera ses défauts, améliorera ses qualités, deviendra de plus en plus sociable.

Je trouve, en ouvrant l'ouvrage de Balfour Stewart. la Conservation de l'énergie, cette proposition : — € Les

l'altruisme. 26

individualités ne nous sont pas connues. La plupart du temps, nous ne savons rien ou presque rien des individualités, et cependant nous possédons uuq connaissance définie des lois qui régissent les ensembles. >

Il cite des exemples. Les statistiques nous apprennent qu'à Londres le chiffre de la mortalité varie avec la température ; car une température très basse est invariablement accompagnée d'une mortalité très élevée. Néanmoins, si nous demandons à ces statistiques de choisir un individu en particulier et de nous expliquer comment sa mort a été produite par un degré de froid ou de chaleur, il est probable que notre question restera sans réponse.

Plus nous avons souci de notre bien-être et plus nous prenons souci du bien-être d'autrui. Nous voulons que nos rues soient bien pavées, bien balayées, bien éclairées ; chacun de nous le demande pour soi ; tous en profitent. Il est clair qu'un sauvage n'éprouvant pas de pareils besoins, éprouvera encore moins le besoin de faire jouir les autres de semblables avantages. Parmi les rues dont nous demandons l'amélioration, il y en aura dans lesquelles nous ne passerons peut-être jamais ; mais nous ne pouvons pas établir un pavage, un éclairage, pour notre rue seule. Il en résulte qu'il s'établit une moyenne qui profite à tous.

Cette observation tout intellectuelle est la base de l'altruisme. Une épidémie de fièvre typhoïde sévit sur Paris. Je crains pour ma femme, mes enfants. Si mal déterminées que soient les causes de cette maladie, il n'en est pas moins vrai que des améliorations générales dans les conditions d'existence de la ville, des égoùts achevés, des eaux en abondance, des constructions plus saines» des voies de communication faciles permettant aux habitations de s'établir sur un plus

grand rayon et à meilleur marché, une meilleure organisation de l'assistance publique, sont des moyens de combattre la maladie.

Avec notre imprévoyance habituelle, nous ne nous préoccupons de toutes les conditions qui auraient pu la conjurer qu'au moment où elle se produit. Cependant, l'attention est éveillée : s'il est trop tard pour prévenir le danger présent, il provoquera très probablement un certain nombre de mesures qui pourront l'empêcher de se renouveler ou nous prémunir contre quelque danger analogue.

Ces mesures diminueront mes chances de mortalité et celles des miens ; je ne puis les prendre seul. Je demande donc que la municipalité y pourvoie, quitte à faire un sacrifice pécuniaire dans l'intérêt général (1).

La formule empirique de l'intérêt général a été basée sur des observations plus ou moins légères, mal coordonnées, si bien que souvent les hommes ont pris pour l'intérêt général ce qui n'était qu'une nuisance générale ; mais en réalité elle a voulu exprimer cette solidarité que nous démontrent les événements de chaque jour, quand nous remontons à leurs causes complexes.

Aujourd'hui nous savons qu'une épidémie de choléra ou de fièvre jaune peut nous affecter en Europe; et il est possible que ce soit sur moi, sur l'un des miens que ♦ombe le fléau. Je suis donc intéressé à l'arrêter.

A toi. Européen, tranquillement les pieds sur tes

(1) Malheureusement avec notre système d'impôt actuel, les mesures d'utilité publique ne sont payées qu'avec l'argent des plus pauvres, de ceux précisément qui ont besoin d'être^ secourus : Voir VImpôt sur le capital , par Menier. La Science Économique^ par Yves Guyot.

l'altruisme. 265

chenets, il te paraît indifférent qu'une mauvaise récolte condamne l'Hindou à la famine. Mais l'Hindou, sans ressources, n'achètera pas tes cotonnades de Manchester. Toi, manufacturier, tu seras encombré de tes produits ; tes échéances te presseront ; tu feras faillite et entraîneras dans ta débâcle des banques qui, à leur tour, jetteront dans la ruine des milliers de commerçants. Pendant ce temps, des ouvriers resteront les bras ballants et l'estomac vide ; des employés arpenteront en vain les rues boueuses de Londres pour trouver de l'ouvrage ; et la répercussion atteindra le banquier parisien dans son hôtel du parc Monceau et le paysan normand qui vend son beurre en Angleterre.

Le service météorologique oblige les nations à se renseigner réciproquement. Les besoins du commerce, les relations multiples de la vie, font contracter entre les peuples, des conventions postales, télégraphiques, des unions de transport, des unions monétaires, de poids et de mesures (1).

L'homme s'aperçoit qu'il a besoin des faibles.

Supposez l'homme aujourd'hui sans animaux domestiques , sans chien pour l'aider à chasser, sans vache pour lui donner du lait, sans bœuf et sans cheval pour traîner et porter. C'est la plus misérable des conditions. Le Fuégien, au moins, a le chien qui l'aide à prendre la loutre. Supposez les Parisiens sans lait, sans œufs, sans poulets, sans canards, sans roastbeef, sans côtelettes, sans chevaux d'omnibus, de flacres, de camions. Rappelez-vous les pigeons du siège.

Tous les êtres qui concourent à la satisfaction de ses besoins quotidiens, sont bien faibles relativement à l'homme, bien inférieurs, bien infimes ; et cependant,

(1) La Science Economique, par Yves Guyot. Liv. VI, ch. 3, { 6.

un instant d'observation suffit pour nous montrer les services qu'ils nous rendent; et ils nous les rendent parce que l'homme a eu soin de les retenir autour de lui, de leur donner de l'éducation, de le^ perfectionner matériellement , intellectuellement et physiquement, de trans* former même certains de leurs instincts, en arrivant par exemple à obtenir du chien qu'il arrête le gibier au lieu de le poursuivre, et qu'il le chasse pour son maître au lieu de le chasser pour lui-même.

Il obtient ce résultat par la sélection et par une édu* cation assidue. Si tous les jours, nous sommes, dans nos pays avancés en évolution, témoins d'actes de cruauté révoltants envers les animaux, nous voyons, en même temps, des témoignages d'afiection, des preuves d'altruisme de l'homme envers eux, poussées jusqu'au ridicule. Le chat de la vieille fille n'est que le dérivatif d'un besoin d'aimer, qui n'a jamais trouvé de satisfaction suffisante.

M. de Lanessan a fort bien démontré « ce fait, partout manifeste, qu'il n'est pas de végétal ou d'animal, si fort qu'il soit, qui n'ait besoin, dans la lutte pour l'existence à laquelle il est fatalement condamné, de l'aide d'un autre végétal ou d'un autre animal souvent plus faible que lui-même (1). »

Un tyran oriental craint le poison ou le poignard. Tous ceux qui sont sous sa main peuvent devenir ses victimes ; mais lui, à son tour, manque du premier des biens : la sécurité. Ce défaut était la plaie des anciennes sociétés et est encore la plaie des civilisations les moins avancées en évolution.

Le dédain des faibles !

(i) La lutte pour l'existence et Vâssociatfon pour la lutte, par de Lanessan, 1881.

l'altruisme. 267

Mais que seraient les hommes forts sans les faibles? Louis XIV est un roi puissant ; que serait-il sans ces misérables paysans peints par La Bruyère ? Que serait Napoléon sans les conscrits dont il faisait de la/ chair à canon ? Cet homme politique, qui dédaigne tant les petits, les ignorants, que serait-il s'ils ne formaient pas la majorité de la nation ?

Léon X jette des millions dans Saint-Pierre de Rome, dans ses intrigues politiques, dans son faste : que serait-il sans les moines mendiants, prolétaires du catholicisme, qui s'en allaient ramasser les liards des pauvres crédules, encore plus misérables et plus ignorants qu'eux ?

Qu'est-ce que la volonté nationale, sinon la volonté des faibles ? Le point d'appui du catholicisme n'est plus que l'idiotisme des vieilles femmes et des ignorants, qui ont subi un arrêt de développement ; et ce point d'appui suffit encore pour en faire une force avec laquelle il faut compter.

Et vous qui vous permettez de dédaigner les faibles, êtes-vous donc si fort? n'avez-vous pas besoin des services multiples d'une foule de personnes plus faibles que vous ? La femme est plus faible que l'homme ; mais vous avez été enfant: que seriez-vous devenu sans votre mère ? Vous êtes malade : que deviendriez-vous si vous n'aviez point auprès de vous les soins de personnes moins fortes que vous physiquement et intellectuellement dans la vie ordinaire? dans votre lit, vous êtes à leur discrétion. Vous vieillirez, et alors vous implorerez les secours de tous ces faibles que vous dédaignez aujourd'hui.

A chaque instant de sa vie, l'homme qui a la plus petite habitude de l'observation constate les liens multiples qui le lient au reste de Thiimanité. J'entendais

un jour un homme de beaucoup d'esprit s'écrier, avec désespoir, à propos de petits ennuis domestiques : — Ma vie est si compliquée I

Elle l'est pour tous, et c'est pour cela que nous avons tous besoin les uns des autres.

Nul auteur n'a mis cette vérité en relief comme George Eliot. « L'existence des personnes même insignifiantes, dit-elle, a des conséquences importantes dans ce monde. On peut prouver que cela agit sur le prix du pain et sur le taux des gages, et que cela peut faire sortir bien dés mauvais caractères du repos de leur égolsme, comme aussi provoquer bien des héroïsmes qui, tous ensemble, viennent concourir à la tragédie de la vie. Nos vies sont tellement liées entre * elles qu'il est absolument impossible^ue les fautes des uns ne retombent pas sur les autres ; même la justice fait ses victimes, et nous ne pouvons concevoir aucun châtiment qui ne s'étende en ondulations de souffrances imméritées bien au-delà du but qu'H a touché. »

Conclusion : « Il ne faut pas arranger pour soi seul les affaires de sa vie. >

Voyez les cataclysmes de l'histoire. Pendant des siècles, une aristocratie exploite sans pitié les plus faibles : elle les maintient dans l'ignorance et dans l'erreur avec la complicité du clergé ; par ses brutalités, ses insolences, ses violences envers eux, elle leur inculque cette conviction qu'elles sont choses légitimes de la part des plus forts à l'égard des plus faibles. Elle accumule de la h^ine, des souvenirs, des légendes, des besoins de vengeance, dans leur cerveau, pendant des générations et des générations, L'Église les a faits à la peur du diable, à l'habitude de la grâce; elle leur a soufflé le délire de la persécution et le délire persécuteur.

L'altruismb. 269

Un jour, ces faibles, lassés de souflrir, entendent d'autres voix qui les réveillent. Ils se dressent dans un élan formidable, et alors ils incendient des châteaux et des presbytères, ils massacrent des nobliBs et des prêtres ; ils obéissent à ces impulsions qui font de Marat un personnage populaire ; ils en arrivent au régime de la Terreur, aux suspects, à ces crimes que certains historiens se sont attachés k mettre en relief, sans se donner la peine d'en rechercher les causes psychologiques. En réalité, si contradictoire que puisse paraître CQtte affirmation, ceux qui en furent les victimes en étaient, soit par eux-mêmes, sQit dans la personne de leurs ancêtres, les auteurs.

En France, beaucoup d'hommes se 'disaient sous l'Empire — îl y en a encore un trop grand nombre qui partagent cette opinion — : Je ne m'occupe pas de politique. A quoi bon ?

Et la femme disait : — Ne t'occupe pas de politique. Ce n'est pas toi qui y feras quelque chose.

Ces gens votaient : oui ! au plébiscite, et deux mois après pleuraient des larmes de sang.

Maintenant, on se préoccupe activement de l'instruction des pauvres, négligée pendant tous les siècles précédents : ce n'est pas simplement par sympathie, c'est par calcul plus ou moins conscient.

En France, sous le régime du pays légal, composé de 200.000 électeurs (1), sous le régime des candidatures officielles imposées par le pouvoir, beaucoup de gens ne s'occupaient point de l'instruction primaire. Ils ne disaient pas positivement qu'il fallait la repousser, mais au moins ils pensaient qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, dans un avenir plus ou moins rap-

proche. Quelques-uns n'auraient pas été éloignés de la considérer comme un danger. Ceux-là mêmes qui, par leur position, étaient portés à tenir ce raisonnement sentent aujourd'hui que, par la force des choses, l'action politique des moins favorisés de la fortune deviendra de plus en plus grande : non éclairée, elle est redoutable au point de vue de la sécurité intérieure et extérieure ; par conséquent, chacun a intérêt à ce que le niveau intellectuel de tous ses concitoyens soit élevé au plus haut degré .

Les statistiques criminelles, les travaux de Guerry, de Quetelet, ont démontré que la pénalité était sans influence sur la criminalité. La modification de ses causes seule «peut la restreindre; et, parmi elles, se trouvent au premier rang l'ignorance et la misère ; en supprimant la première, je prends une assurance.

Je supprime en outre la seconde. L'homme instruit a plus de ressources et une plus grande valeur qu'une simple machine musculaire. En dehors de la question de sécurité personnelle, qui est bien quelque chose, mais n'est qu'un avantage négatif, j'ai grand avantage à ce que tous les gens qui m'entourent soient riches et instruits. On dit : — Je vais habiter ce pays parce que c'est un pays riche ; et on bénéficie de toute sa richesse, tandis qu'avec des ressources personnelles égales, on ne trouverait pas le même avantage dans un pays pauvre. Il n'est pas indifférent pour un homme d'être citoyen d'une nation comme la Grèce ou la Turquie ou d'une nation comme la France ou l'Angleterre. I^e tort des gouvernements despotiques est, pour conserver leur force, de chercher à affaiblir les individus sur qui s'exerce leur action, de détruire toute initiative qui ne soit pas la leur, toute volonté qui puisse contrarier la leur. Or, une nation n'est forte que de la force des

l'altruisme. 271

unités qui la composent. C'est pourquoi la Russie, avec ses 80 millions d'habitants, est plus faible que l'Angleterre avec ses 36 millions.

Je n'ai pas besoin d'insister : autant vaudrait demander à un soldat s'il vaut mieux pour lui faire partie d'une armée démoralisée, en déroute, dépourvue de tout, ravagée par le typhus, ou d'une armée courageuse et bien portante ; autant vaudrait demander à un commerçant s'il vaut mieux pour lui . aller s'installer dans un pays où il n'a rien à acheter ni rien à vendre, plutôt que dans un pays riche. Il vous répondra que sa fortune est la richesse de sa clientèle ; et pour chacun de nous il en est de même : la considération pour l'honnête homme, c'est l'honnêteté de ceux au milieu de qui il vit ; la gloire pour le penseur, c'est l'intelligence de ses lecteurs ; la gloire pour l'artiste, c'est le goût de ceux qui le jugent.

Tel homme s'enferme dans une morgue orgueilleuse. Il se croit bien supérieur au reste de ses semblables. L'eunuque aurait tout autant de raison d'être fier de sa castration.

Il préserve sa personnalité de tout contact qui pourrait froisser son épiderme délicat ; mais, en même temps, il supprime toutes les sensations qu'il aurait ressenties. Il s'est mis dans un fourreau.

Il reste indifférent, mais celui qui n'aime pas n'est pas aimé. Il veut goûter des plaisirs solitaires. Les seules jouissances inépuisables, à variations constantes, sont celles que l'homme reçoit du contact de ses semblables. Le baiser n'est doux qu'à la condition delà

réciprocité.

Celui-là qui passe froid et dédaigneux ne ressent point cette vibration profonde qui multiplie la vie de chacun de la vie de tous, en l'associant à leurs enthoti-

siasmes, à leurs déceptions, à leurs misères, à leurs haines.

Il se croit fort : il est ausi^i vivant qu'un de ces menhirs de granit qui se dressent isolés, dans la brume, sur les landes de Bretagne.

Ce profond besoin de multiplier sa vie en multipliant les contacts, d'ajouter à sa personnalité d'autres personnalités, pousse l'homme et la femme à se rechercher et à s'associer dans cette intimité qui double la vie de l'un de la vie de l'autre, et qui s'appelle l'amour. Il les fait se survivre dans l'enfant.

L'homme a un tel besoin d'expansion qu'arrivé à un certain degré de culture, il peuple le monde de conceptions anthropomorphiques avec lesquelles il puisse s'entretenir, échanger des sentiments de sympathie ou d'antipathie. Il voit Jupiter dans les cieux, et la voie lactée lui apparaît comme des gouttes du lait de Junon. Le soleil est le char d'Apollon, attelé de quatre chevaux fougueux, qu'il désigne même par leurs noms : Pyroïs, Eoùs, Œthon et Phlégon. Il aperçoit des nymphes auprès de chaque source; Gères plane audessus des moissons fécondes ; Flore lui offre des fleurs, et au printemps il sourit à Adonis. 11 se laisse séduire par le charme de la lyre d'Orphée, si grand que, pour mieux l'entendre, les arbres se penchent, les rochers se déplacent, et les bêtes féroces s'approchent en rampant. Il voit, à travers les flots, Neptune à la chevelure en tempête, armé de son trident, au milieu de tritons sonnant dans leurs conques, et, des Néréides, que dominent de toute leur beauté Amphitrite et Galathée. L'écume blanche de la vague bleue donne naissance à Vénus. Dans les bois, il entend le frissonnement que provoque le passage de Diane chasseresse entourée de ses nymphes ; et il

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assiste aux réunions des pans, des satyres, des faunes et des sylvains. Il lance à travers l'espace les héros et les poètes sur Pégase, flls de Neptune, né du sang de Méduse. Il remplit les cieux, la terre, les eaiix, des jalousies, des haines, des amours, des rivalités des Dieux, et agrandit toutes ses passions de toute leur puissance.

Le génie grec a poussé l'anthropomorphisme à un tel degré d'élégance et de grandeur que tous les types créés par les autres peuples semblent barbares à côté des siens. La France catholique du xix^ siècle n'a su imaginer que des Notre-Dames comme celle de Lourdes. C'est une rétrogression vers le moyen âge. La veine des créations anthropomorphiques est tarie.

Il en devait forcément être ainsi. Malgré leurs charmes, leur variété, les complications de leurs biographies, les êtres surnaturels de l'Olympe grec restent âgés. L'homme ignorant rumine des matériaux objectifs peu variés. Son subjectivisme, n'ayant qu'un étroit point de départ, est monotone. Ses rêves ne peuvent se renouveler. On a vite fait le tour du cycle des idées et des illusions d'un berger d'Arcadie ; Saint Antoine avait toutes les nuits la même tentation ; le moyen âge a vécu avec trois ou quatre conceptions : Dieu, la Vierge, le Diable, et leur cortège de saints ou de démons.

Toute connaissance que l'homme acquiert est un nouveau miroir qui le rend capable de réfléchir de nouvelles images. Les impressions qu'il en reçoit provoquent dans son système nerveux des vibrations autres que celles qu'il avait déjà éprouvées ; elles constituent des manières différentes de sentir, et, en heurtant les matériaux déjà emmagasinés dans ses

cellules, elles déterminent des associations d'idéeg inattendues (1).

Maintenant grâce à Timprimerie, Thomme a à sa disposition toutes les conceptions des diverses civilisations. Le champ, où il peut se chercher lui-même à travers rhistoire et la fiction, est immense.

L'homme ignorant, purement sensuel, n'éprouve que les impressions du centi*e étroit dans lequel se meut son activité.

L'homme intellectuel entre en communion avec toutes les générations passées, avec toute l'humanité présente et palpite de toutes les espérances de son avenir.

Revoyant, comme dans une lanterne magique, passer devant lui les civilisations disparues et, au-dessus d'elles, les types dans lesquels elles incarnent leurs défauts et leurs qualités, leurs vices et leurs vertus, et les dominant, les types plus élevés qui ont essayé de briser leur formalisme, de détruire leurs préjugés, pour ouvrir une voie nouvelle à l'évolution humaine, il écoute Demosthènes, sur l'agora d'Athènes, regarde les statues de Phidias, rit aux comédies d'Aristophane et pleure à la mort de Socrate et de Jésus ; il éprouve les enthousiasmes des grands révolutionnaires, dans l'ordre religieux, comme Luther, dans l'ordre politique, comme Mirabeau, Danton, et tous ces milliers de signataires anonymes des cahiers de 89; il se dit qu'Hampden fut un grand citoyen, et s'il admire l'œuvre des Franklin, des Jefferson, des Washington qui surent fonder la grande République américaine, il maudit les mauvais génies qui ont retardé l'évolution de l'huma ■ nité, comme Bonaparte !

(1) Voir la loi d'Hartley, p. 26, ci-dessus

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Il ouvre Aristote, Platon, Gicéron» Sénèque, Saint- Augustin, Montaigne, Descartes, Pascal, Bosauet,Locke, Voltaire, Diderot, Gondillac, Kant, Bentham, Buckle, Herbert Spencer, et le voilà lancé à travers tous les espa. ces, tous les siècles, toutes les hypothèses, toutes les vérités ettoutes les déceptions. Il peut assister aux drames humains, tels que nous les peignent Thucydide, Tacite, Machiavel, Saint-Simon, Augustin Thierry, Thiers, Michelet, Macaulay, ou tels que les évoquent la Bible, Homère, Eschyle, Dante, Rabelais, TArioste, Cervantes, Shakespeare, Molière, Corneille, Gœthe, Walter-Scott, Byron, Balzac, Alexandre Dumas, Flaubert, Dickens, Oeorge Eliot, Victor Hugo. Il n'a qu'à choisir ; et sa vie se multiplie de toutes les existences avec lesquelles il entre en relation.

Ses affections vont au delà des hommes. Il prend intérêt à tout ce qui est. Copernic, Galilée, Newton, Laplace se passionnent pour ces points brillants que des millions d'hommes considèrent encore comme des espèces de clous de tapissiers, fichés à la voûte céleste.

L'oxygène et l'hydrogène enthousiasment un Lavoisier. Chaque ligne de Darwin exprime sa sympathie pour les plus simples des organismes, et après l'avoir lu, nous nous sentons comme solidaires de ces ascidies dont nous descendons. Georges Sand raconte (1) qu'un élève botaniste de ses amis, étudiait la germandrée et se sentait pris d'amour pour cette plante sans éclat, mais si délicatement teintée. Au milieu de son enthousiasme, en lisant la description de la plante dans un traité de botanique, il tombe sur cette désignation de la corolle : — « fleur d'un jaune sale>. Il jeta le livre

(1) Voir Nouvelles lettres d*un voyag,^ p. 33.

avec colère, en s'écriant : — Cest vous^ malheureux auteur, qui avez les yeux sales !

L'observateur qui regarde, avec le seul désir de rechercher la vérité, sans être arrêté par des préjugés mesquins de secte, d'intérêt de personne, de caste ou de clocher, perd ces antipathies et ces mépri« féroces qui poussent nos paysans à soumettre les crapauds à des tortures. Il n'éprouve point de passions haineuses contre les animaux qu'il considère comme ses ennemis les plus farouches et les plus désagréables, et, dans leur destruction même, si elle est nécessaire, il met de l'humanité, et proscrit ces supplices raffinés qui s'appellent des chasses à courre, et sont jeux de princes et de richards. A plus forte raison dans ses rapports avec ses semblables. Il ne classe point un peuple tout entier, sous une étiquette de mépris, sous prétexte que ce peuple parle une autre langue et habite un petit morceau de notre planète, situé de l'autre côté d'une montagne, d'un fleuve ou d'un bras de mer. Il biffe de son vocabulaire « la perfide Albion » et ne croit pas que le nom d'Allemand soit absolument synonyme d'espionnage, de férocité et de pillage ; car il sait qu'un peuple est composé d'éléments complexes entre lesquels il faut distinguer. Il sait que tous les grands mouvements de l'histoire ne sont que des phénomènes psychologiques, etilles étudie avec l'impartialité qu'apporte un GonoUydans l'examen des maladies mentales. Il n'exorcise plus les possédés, il demande qu'on les soigne. Il n'a ni haine ni mépris pour les types moins avancés en évolution. Il sait que le nègre n'est pas plus responsable de sa couleur que le caucasien de sa blancheur. S'il soupèse le cerveau d'un Aschanti et constate qu'il estmolns lourd que le sien, il se dit que, dans quelques siècles, les savants de l'époque regarderont avec un

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profond mépris nos crânes du xix« siècle. Il ne considère pas que des cheveux crépus constituent une raison suffisante pour réduire en esclavage ou exterminer leurs possesseurs.

Il n'a point non plus de mépris ni de dédain pour les malheureux qui sont condamnés par la fatalitéde l'existence aux tâches pénibles et répugnantes^ ; il étudie les moyens mécaniques de les réduire. Il ne s'impatiente point contre les petits ennuis de chaque jour; l'opinion lui démontre que la vie en société n'est possible que grâce à des concessions constantes et réciproques, les unsenvers les autres. Ilnes'imte pas contre l'omnibus qui, en passant, imprime une trépidation à sa maison, car il sait qu'il sera bien aise de le trouver en sortant. Il ne se fâche point s'il voit ridiculiser ses opinions ou même sa personne, car il s'avouera que les autres ont le droit de trouver ridicules ses opinions et sa personne, se réservant le même droit à leur égard. Il ne se scandalisera point s'il voit certains spectacles ou s'il est heurté par des femmes qui ont d'autres conceptions de la pudeur que lui ; car l'ethnographie lui prouve que la pudeur est un sentiment fort variable, et indifférent au bien ou au mal de l'espèce, quand il n'est pas un prétexte d'oppression.

De cette large compréhension du monde est née la tolérance du xviii* siècle, contre laquelle luttent avec tant de violence et souvent tant de succès la vieille intolérance catholique que vous ont léguée nos aïeux. C'est elle qui a provoqué la suppression de la torture, la suppression de l'esclavage, l'égalité civile et politique, la liberté de la presse, de réunion, d'association, les études relatives à la protection de l'enfance, à la criminalité, les fondations comme l'hôpital des enfants idiots à Londres.

278 Là morale objective.

Il est vrai qu'elle n*est encore Tapanage que d'une minorité très infime ; mais nous répondrons à cette objection que les progrès commencent toujours ainsi, et nous affirmons que le développement de raltruisme est en raison du développement intellectuel

En même temps que le développement intellectuel produit ce résultat, il en provoque un autre qui rend raltruisme moins nécessaire, comme l'a fort bien remarqué Herbert Spencer (1). « Autant les hommes, dit-il, s'appliqueront eux-mêmes à faire tout ce que réclament les besoins de la vie sociale, autant diminueront les demandes de secours en leur faveur. » Quand il n'y aura plus de mendicité, la charité sera devenue inutile. Gomme l'hommeaune vieille tendanceà croire qu'il peut résoudre les questions à l'aide de mesures répressiveis, dans beaucoup de pays, il a mis la mendicité au rang des délits, de sorte que la charité est une vertu qui a pour résultat d'envoyer en prison ceux envers qui elle s'exerce*

Il est allé trop vite, mais il n'en a pas moins indiqué, en prenant une semblable mesure, que le sort des faibles, de ceux qui ne pouvaient suffire par eux-mêmes à leurs besoins, ne devait pas être livré aux hasards de la bonne et de la mauvaise humeur, des caprices des individus, mais devait être assuré par la solidarité sociale. En même temps, il a indiqué que tout homme avait pour devoir de subvenir à ses besoins par ses propres ressources.

(1) MoraL évolai,, p. 137,215.

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