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CHAPITRE P

Action morale de l'Etat

I. Déception. — Pas de recette. — Influences utiles des religions.

— Influence du protestantisme. — Élimination du rôle des religions. — Fait capital de la Révolution française.

II. Par quoi remplacerez- vous ? — L'Etat. — Hobbes. — :Le Levia-

than, — Etat de guerre. — Helvétius. — Uniformité d'intelligence. — Pouvoir de l'Etat. — Rousseau. — Le problème politique. — Écrasement de l'individu. — Bentham. — L'utilité. — La maximisation du bonheur. — Toute loi est un mal.

— Owen. — Le gouvernement paternel. — Recul de Stuart Mill. — Droit social héritier du droit religieux. — Raison d'État. — Les légistes de Philippe- le-Bel. — Saint-Simon.

— Nouvelle religion. — Fourier. — Auguste Comte. — Autre religion.

III. Le salut public. — La raison d'État. — Usurpations. — Intelligence. — Vertu. — Infaillibilité.

Sans doute, arrivé à cette page du volume, quelque lecteur éprouvera le désappointement de ne pas avoir trouvé une petite recette pour rendre tous les hommes vertueux, un spécifique infaillible pour leur inoculer

une perfection absolue : le même lecteur préférerait, aux ouvrages de Claude Bernard, Taffirmation bien tranchante de quelque vieil officier de santé , dont le diagnostic se borne à deux ou trois maladies , et qui croit encore que « la nature a mis le remède à côté du mal. » Il m'accusera de nepas conclure parce que je ne débite point un petit catéchisme moral , répétition de celui de Gonfucius, de Bouddha, deZoroastre, des Sages de la Grèce ou du christianisme.

Je le regrette pour moi et pour lui ; mais ce lecteur a perdu son temps en me lisant ; car précisément, tandis que la morale théologique essaye de constituer des instincts en introduisant dans Tintellect des maximes, des rites , de vive force, sous la pression de mobiles extérieurs, tandis que la morale métaphysique essaye d'organiser des actions réflexes en frappant le cerveau par la répétition de formules, j'ai démontré que le progrès moral consistait dans la substitution des décisions personnelles aux actes coutumiers, dans la prédominance de l'intelligence sur l'instinct.

En donnant des formules, j'aurais donné'un démenti à ma thèse.

Je n'ai pas nié que les tentatives d'organisation d'actions réflexes faites par les théologies et les systèmes métaphysiques n'aienc exercé une action utile sur l'humanité. Les peuples ont fait des religions conformes à leur développement cérébral , à leurs aspirations, à leurs besoins, à leur idéal de bonheur et de justice. Les religions ont entretenu , perpétué , maintenu des agrégations humaines. Les peuples ont créé des religions,et, àleurtour,ont été crééspar elles. Quelle est la mesure de ces influences réciproques ? C'est à l'histoire des religions d'examiner ce problème.

Cette réserve faite , loin de moi de nier l'influence delà

loi de Moïse sur la conservation du peuple juif, la puissance de rislam, aujourd'hui la seule religion qui ait réellement une forme expansive. Si le catholicisme a frappé d'arrêt de développement le peuple romain, il a perpétué pendant de longs siècles la grandeur de Rome. S'il a'épuisé et immobilisé l'Espagne, il a aidé à la constituer.

Les peuples protestants aujourd'hui réclament, avec orgueil,leur supériorité sur les peuples catholiques. Les Anglais rappellent que leur pays jouissait d'institutions politiques, d'un Parlement, d'une Constitution , quand la France ne connaissait que le bon plaisir royal. Ses commerçants et ses industriels ont une initiative et une audace contre laquelle protestent tous les jours nos protectionnistes, qui les représentent comme des diables, et considèrent l'État, comme le saint Michel destiné à les. dompter. Eux se contentent de leur propres forces. Ses penseurs, comme Locke, exprimaient librement des opinions, condamnées, plus d'un siècle après, à être brûlées , en France, par là main du bourreau. Les deux républiques , les plus stables, les plus assurées de l'avenir, les plus progressives, l'une dans l'ancien monde , l'autre en l'Amérique, la Suisse et les États-Unis, sont des républiques protestantes.

Mais qu'est-ce que le protestantisme? sinon une négation religieuse. Quand Luther vint dire à chaque homme : Sois ton prêtre ! quand il lui donna la liberté d'interprétation de la Bible, il individualisa la religion , il affranchit la conscience personnelle : et certes les peuples qui ont acquis depuis plusieurs siècles une telle liberté , ont gagné une avance indiscutable sur leurs voisins, étouffés dans leur orthodoxie.

Mais la Révolution française a fait encore un pas plus décisif. De tous les grands mouvements humains qui

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86 sont produits dans l'histoire de la civilisation , le premier il a été indépendant de toute formule et i de toute doctrine religieuses.

S'il n'a pas donné tous les résultats qu'on devrait attendre d'une pareille innovation, c'est que nous avons subi , nous subissons l'influence de centaines d'années de soumission à l'autorité du dogme et à l'autorité du roi- Nos erreurs , nos reculs, nos fautes, loin d'infirmer l'importance de ce mouvement, prouvent qu'il n'était ni assez profond ni assez complet. Il n'en est pas moins vrai que, par cela même que la méthode objective doit se substituer aux constructions subjectives, la théologie et la métaphysique auront de moins en moins d'influence sur le développement de l'humanité.

Mais alors se pose une autre question. Il y a des gens qui ont toujours besoin de remplacer ce qui existe par autre chose et qui, très sérieusement, vous diraient : Gomment ! vous supprimez le choléra ! Par quoi le remplacez-vous ?

Ces mêmes gens vous disent : Vous supprimez les organisations théologiques et métaphysiques : par quoi les remplacez-vous ?

Des penseurs comme Hobbes, comme Helvetius, comme Bentham ont répondu: —par l'État !

Hobbes, dans son Leviathan, admet le principe juif, la malédiction prononcée contre l'homme, s'étendant de génération en génération, de sorte que tout homme naît mauvais.

l'action morale de l'état. 288

Mais,en même temps, chaque homme a un droit égal à celui de ses semblables sur toutes choses. Ils doivent nécessairement désirer à la fois beaucoup de choses communes ; ils sont donc tous ennemis, et l'état de nature n'est autre chose que l'état de guerre de tous contre un. Pour obtenir la paix, il faut que chaque homme renonce au droit qu'il a sur toutes choses par un contrat dont voici la formule : « Je transmets à cet homme ou à cette assemblée le droit et le pouvoir que j'ai de me gouverner moi-même, à la condition que tu transmettras également le même droit et le même pouvoir au même homme. » (1).

La multitude devient une personne, État ou République; que Hobbes désigne sous le nom de Leviathan, dieu mortel. Il incarne l'état dans « une personne autorisée dans toutes ses actions, par un certain nombre d'hommes, en vertu d'un pacte réciproque, à cette fin d'user à son gré de la puissance de tous, pour assurer la paix et la défense commune. » Il remet à cette personne répée de la justice et l'épée de la guerre, le droit de juger, de nommer aux emplois, le droit de fixer ce qui est juste et injuste; le droit d'autoriser ou de proscrire des doctrines ou des opinions ; le droit de propriété. En supposant que la volonté de l'État est équivalente à toutes les volontés individuelles, Hobbes arrive à lui donner un pouvoir sans limites : <c Que le pouvoir public soit confié à un seul, à plusieurs ou à tous, il ne peut être qu'absolu. »

Dans la pratique, Hobbes ne recula pas devant cette conséquence de sa doctrine. Il fut le maitre et l'ami de Charles II.

Leviathan, De Civit. c. xvii.

Helvétius, au xviii^ siècle, croyait que tous les hommes avaient des aptitudes identiques.

Par une singulière aberration pour un matérialiste, il affirmait à priori, que l'intelligence de l'homme était indépendante de son organisation, que l'esprit, la grâce, la vertu ne sont que le produit de l'instruction.

Par conséquent, l'État n'avait qu'à prendre les enfants au moment de leur naissance, et s'il leur donnait une bonne instruction, de tous, il faisait des hommes également intelligents, également vertueux, également spirituels. « Semblable au sculpteur, qui d'un tronc d'arbre fait un Dieu ou un banc, le législateur forme à son gré des gens vertueux : il forme des héros et des génies.

« La récompense, la punition, la gloire et l'infamie, soumises aux volontés du législateur, sont quatre espèces de divinités avec lesquelles il peut toigours opérer le bien public. (1) »

Helvétius croyait que le législateur pouvait déterminer à son gré les actions qui sont dignes d'estime ou de mépris. « Ces principes une fois reçus, disait-il naïvement, avec quelle facilité éteindrait-il la superstitution, supprimerail-il les abus, réformerait-il les coutumes barbares ! » Une bonne loi lui suffisait pour changer immédiatement la société : seulement il fallait que la loi fût bonne. Mais cette petite difficulté n'embarrassait pas Helvétius.

« L'utilité publique est le principe de toutes les vertus humaines et le fondement de toutes les législations. Elle doit forcer les peuples à se soumettre à ses lois ; c'est enfin à ce principe qu'il faut sacrifier tous ses

(i) De l'esprit, II. 22.

sentiments, jusqu'au sentiment même de l'humanité. » Alors, il invoquait l'exemple si connu du vaisseau. Pour sauver l'équipage, on peut sacrifier une victime sans remords ; « tout devient légitime et même vertueux pour le salut public. »

Rousseau, en se plaçant à un autre point de vue, arriva à la même conclusion que Hobbes et Helvétius. Tout d'abord, il posa admirablement le problème politique dans les termes suivants : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. » Mais bien loin de le résoudre, il tombe dans l'erreur de Hobbes. Il imagine un contrat social qui termine l'état de nature, dont « les clauses bien entendues se réduisent à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. L'aliénation se faisant sans réserves, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être et nul associé n'a plus rien à réclamer. » Il insiste sur le danger que courrait la société s'il restait quelques droits aux particuliers. « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance, sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.... Afin que le pacte social ne soit pas un vain mot, il renferme tacitement cet engagement, qui peut seul donner de la force aux autres ; que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose, sinon qu'on le forcera d'être libre (1). » On ne peut avoir de scrupules à faire

(1) Contrat social, liv. I, ch. 7.

le bonheur de l'individu malgré lui, car « la Yolonté générale ne peut errer. » Les volontés particulières doivent donc y céder. Cependant Rousseau intitule un chapitre : Des bornes du pouvoir souverain. Mais ces bornes sont singulièrement mobiles. Il déclare que* ce que chacun aliène par le pacte social de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont Tusage importe à la communauté. » Mais où commence-t-elle ? où finit-elle ? « Le souverain est seul juge de son importance (1) ». Cela ne me rassure pas.

Bentham, certes, repoussait fort loin tout réchafaudage d'hypothèses de métapliysique sociale et de déductions de Rousseau. Il avait un principe beaucoup plus net et beaucoup plus simple qu'il avait trouvé chez Helvétius et Priestley : le principe d'utilité, le plus grand bonheur du plus grand nombre. Le bonheur public doit être l'objet du législateur ; l'utilité générale doit être le principe du raisonnement en législation (j^ Utilité, terme abstrait, exprime la tendance d'une chose à préserver de quelque mal ou à procurer quelque bien. Mal, c'est peine, douleur ou cause de douleur. Bien, c'est plaisir ou cause de plaisir. La logique de l'utilité consiste à partir du calcul ou de la comparaison des peines et des plaisirs dans toutes les opérations du jugement et à n'y faire entrer aucune autre idée.

Des plaisirs à répandre, des peines à écarter : voilà Tunique but du législateur. Il faut donc que leur valeur soit bien connue. C'est pourquoi il avait procédé à leur estimation arithmétique. (3)

(1) Liv. II, ch. 4.

(2) Principes de légisMion,

(3) Voir ci-dessus, p. 223.

Bentham constatait que tous les hommes faisaient son calcul, comme M. Jourdain faisait de la prose: seulement, ils se trompent souvent ; de là viennent toutes leurs erreurs dans leur conduite privée ou dans la législation. Alors les gens qui ne sont jamais contents demandent à Bentham : — « C'est bien, donnez-nous la règle pour faire ce calcul. » Mais Bentham est bien obligé d'avouer que chacun le fait à son gré, selon son tempérament et un certain nombre de circonstances qui ne sont pas uniformes pour tous. < La tâche du moraliste éclairé est de démontrer, dit Bentham, qu'un acte immoral est un faux calcul de l'intérêt personnel, et que l'homme vicieux fait une estimation erronée des plaisirs et des peines. > Bentham ne désespérait pas d'arriver à construire un thermomètre moral qui rendit sensibles tous les degrés du bonheur et du malheur. Les sensations humaines sont assez régulières pour devenir l'objet d'une science et d'un art, afflrmait-il. En attendant, il reconnaissait que l'estimation de la peine et du plaisir doit être faite par celui qui jouit ou qui souffre, chacun aimant mieux en croire son expérience et sa propre observation que de s'en rapporter à des gens inconnus. Mais, par une singulière contradiction, en même temps, il déclarait que ce qui est utile est de droit. « Le droit résulte du principe de la maximisation du bonheur. » Cette formule peut conduire jusqu'au système de Hobbes, à la République de Platon, à la Cité du Soleil de Campanellaou à V Utopie de Thomas Morus. Seulement, la perspicacité de Bentham lui donnait pour contrepoids la déclaration précédente. De plus, il repoussait l'erreur de Hobbes, d'Helvétius, de Rousseau, et bien loin^de croire que le législateur peut créer du bonheur à son gré, il considérait les lois « comme uniquement faites pour restreindre et régler

la liberté des hommes. Donc, toute loi est un mal, car toute loi est une infraction à la liberté (1). »

Seulement, si la sagesse de Bentham le maintint dans ces bornes,certains de ses disciples les franchirent. Owen, qui avait pris pour point de départ l'hypothèse d'Helvétius, sur l'égalité des capacités, tenta dans ses établissements l'organisation d'un gouvernement pateVnel qu'il eût voulu appliquer à tous les peuples . Il obtint des résultats partiels, dus à son influence personnelle ; mais, en réalité, le système échoua.

Stuart Mill est retenu en deçà de Bentham. Il veut arriver à l'identification des intérêts par des moyens artificiels : « Afin de se rapprocher le plus possible de cet idéal, l'utilité exigerait que les lois et l'organisation sociale missent autant que possible, le bonheur, ou pour parler plus pratiquement, l'intérêt de chacun en harmonie avec l'intérêt de tous. »

Nous voici en plein recul. Ces philosophes qui se croyaient très hardis pour la plupart ne paraissent pas se douter qu'ils donnent tout simplement une nouvelle forme à de vieilles idées universellement pratiquées dans le monde. Le droit social est l'héritier direct du droit du chef de tribu, du chef de clan, du détenteur du pouvoir religieux et politique dans la famille primitive. Moins la cité est développée et plus les citoyens sont esclaves. Les»opinions personnelles sont proscrites. Tous doivent vénérer les dieux de la cité. Ils doivent s'astreindre à certaines formalités qui font partie du culte de la patrie. Ils sont le plus souvent enfermés dans des castes spéciales, d'où ils ne doivent pas sortir, mais qui ont tout pouvoir sur eux. Quand Platon disait : « Qu'importe que l'on emploie la contrainte, si c'est

(1) Principes de légisL, ch. 11.

pour rendre les hommes plus heureux? » quand Aristote affirmait la nécessité de la subordination du citoyen à l'Etat, ils ne faisaient que traduire des idées de leur temps. Bien avant Helvétius, avait été mise en circulation la formule romaine : Salus populi suprema lex esto. Les politiques italiens des xv® et xvi« siècles, Machiavel, Botero, Fra Paolo Sapri ne firent que commenter cette doctrine, au profit des princes. Tous s'efforcèrent de déterminer les principes de la « Raison d'Etat >, mais sans contester un seul moment sa souveraineté. « Il faut toujours sacrifier l'intérêt du sujet à l'intérêt du souverain » était une de leurs maximes courantes. En France, les légistes de Philippe-le-Bel avaient transporté la souveraineté du pape au roi. Au XVI" siècle, Bodin déterminait ainsi l'étendue de leurs droits : « Le vrai souverain est celui qui donne des lois aux sujets sans leur consentement; lui-même n'est pas tenu d'obéir à ses propres lois : c'est ce qu'indique la formule des rois de France; car tel est notre bon plaisir. » Grotius base sa théorie sur le droit qu'un individu ou un peuple a d'aliéner sa liberté. Pour lui, c'est une des formes du contrat de vente. A partir de l'acte d'aliénation , cet individu ou ce peuple appartient au monarque à qui il s'est donné, comme un domaine appartient au propriétaire. Ne faisant pas ici une histoire des doctrines politiques, je me borne à constater que tous les faiseurs de systèmes qui veulent faire le bonheur des gens selon leur formule, sans s'inquiéter si tous veulent s'y conformer, prennent pour point d'appui le droit de l'Etat, quelle que soit son étiquette. Tandis que Saint-Simon déclare et démontre par son exemple que chaque homme doit donner à sa vie le plus d'intensité possible, il croit que le Premier

Consul peut être un régénérateur de Thumanité (1).

Quinze ans de l'expérience la plus désastreuse qu'ait jamais subi un peuple ne le guérissent pas. Dans le Système industriely il adresse une série de lettres à Louis XVIII. Il veut remettre toute la nation entre les mains d'un ministre parfait. « C'est une ordonnance royale qui doit réaliser ce projet, dit-il. La seule volonté du roi suffit pour rendre cette ordonnance. »

Alors nous allons assister à un spectacle singulier, mais qui ne surprendra aucun observateur qui a suivi nos développements. Tandis que Saint-Simon veut donner, avec raison, à toute la société, un idéal de civilisation productive, n'ayant, par conséquent, rien de surnaturel, il se pose comme un Moïse : « C'est Dieu qui m'a parlé. Un homme aurait-il pu inventer une religion supérieure à toutes celles qui ont existé (1) »? Et Enfantin disait : « Le monde attendait un sauveur, Saint-Simon a paru... Moïse sera dans l'avenir le chef du culte, Jésus-Christ le chef du dogme, Saint-Simon sera le chef de la religion, le pape. Enfants, et vous tous qui entendez notre voix, apprenez que l'Homme- Dieu est devenu en Saint-Simon l'homme-peuple ; sous ce nom divin et multiple à la fois, les souverains de l'avenir, les papes de l'avenir, les papes de l'église nouvelle, réaliseront enfin cette souveraineté du peuple, impraticable rêverie pour ceux qui ne voient dans le peuple qu'une multitude sans chef ; vérité pour le pape saint-simonien, car le peuple est en lui, aimant, sage et puissant, marchant comme un seul homme vers l'a-

(4) Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains,

(2) Lettres d'an habitant de Genève, iSOZ, Nouveau christianisme.

Yeïdt que Dieu lui destine (1)». Saint Simon qui voulait régénérer le monde par la science et l'industrie ne croyait pas qu'elles pussent se suffire à elles-mêmes. Il voulait y superposer un sacerdoce.

La seconde grande école utopique du xix* siècle est celle de Fourier. Se servant de cette forme vicieuse de raisonnement, qu'on appelle l'analogie, il applique aux phénomènes humains la loi de l'attraction universelle. Cherchant l'harmonie au milieu des discordances qui paraissent exister entre les hommes, analysant les instincts, les sentiments de l'individu, il forme des séries dans lesquelles se complètent ou s'équilibrent les tendances diverses ; et il arrive à fonder « l'attraction passionnelle (1). » Elle est le seul lien de la série, et dispense de recourir aux véhicules de besoin, de morale, de raison, de devoir et de contrainte dont usent les civilisés. Seulement elle ne s'établit pas toute seule et pour l'organiser, il est obligé de multiplier les rouages. Il mettait les hommes en commun, les logeait en commun, leur donnait des occupations et des plaisirs communs, sans se douter que cette promiscuité permanente pouvait être gênante. Il croyait comme Saint-Simon qu'il suffisait de la volonté d'un homme pour plier l'humanité à son système.

QuandAuguste Comte eut répété aprèsBacon,Voltaire, Diderot, d'Alembert, qu'il s'agissait non de chercher l'essence des choses, de leurs propriétés, les causes premières et finales, en un mot le pourquoi, mais le comment, il établit une hiérarchie des sciences, basée

(1) Bazard et Enfantin. Œuv, compl, de Saint-Simon et d'Enfantin, t. II, p. 216.

(2) V. Menier, Avenir Economique , t. II, liv. I, ch. 7, 'exposé critique du système de Fourier.

sur le principe que le degré de déduire dans une science est en raison inverse de son élévation hiérarchique, mais il manqua à cette partie de son système en abordant la sociologie, science qu'il avait cependant placée au-dessus de toutes les autres. Il fonda tout son système sur celui de Gall. Celui-ci avait assigné à l'homme dix-huit facultés. Auguste Comte les tient pour existantes, et il déclare qu'il faut subordonner les fonctions intelligentes aux fonctions affectives. Nous en revenons à la morale du sentiment. En matière de direction sociale, il rejette la méthode d'investigation scientifique, et maintient la foi, l'autorité, le commandement. Il s'indigne contre l'insurrection moderne de l'esprit contre le cœur, (i) Il en arrive à refaire une religion. « Le positivisme est une religion, la science ou la philosophie n'y concourant que comme moyens de discipline ou de ralliement (2). » Il saisit l'homme par des pratiques multiples, lui impose neuf sacrements, comme le catholicisme ; € la présentation, (baptême positiviste), l'admission (21 ans), la destination (28 ans), le mariage (28 à 33 ans), la maturité (42 ans), la transformation (passage de la vie objective à la vie subjective), l'incorporation (7 ans après). Il crée un triumvirat : « La terre ou le grand fétiche, l'espace ou le grand milieu, l'humanité ou le grand Être. » Il donne une figure à son grand Être : Le grand Être doit être symbolisé sous la figure de la femme portant son jeune fils entre ses bras. « La femme peut devenir indépendante de l'homme dans l'acte de la génération (3). » C'est la Vierge mère, idée

(1) Syst. de pol. posit., t. I, p. 17, 37, 98, 405.

(2) Robinet. Notice sur l'œuv. d'Auguste Comte, p. 4.

(3) A. Comte," pol. posit., t. IV, p. 68.

qui n'est pas neuve. Le positivisme n'est qu'une doublure du catholicisme. M. Auguste Comte a repris le rêve de Grégoire VII. < L'action politique consiste dans l'extension de l'influence sacerdotale, seule universelle, aux diverses républiques sociocratiques temporellement distinctes et indépendantes, dont elle doit maintenir l'union spirituelle, par la communauté de sentiments et d'opinions résultée de l'identité d'éducation (2). » Le principal rôle du sacerdoce sera de maintenir chacun dans sa caste. Pour établir un pareil régime, Auguste Comte ne croit pas que la persuasion suffise. Comme Saint-Simon, comme Fourier, il proclame la nécessité de la dictature. En 1852, il qualifiait le coup d'État « d'heureuse crise qui vient d'instituer la République dictatoriale » et, ayant été déçu du côté de Napoléon III, il reporta ses espérances sur le czar Nicolas.

Depuis quelques années, une nouvelle formule de régénération sociale s'est produite sous le nom de collectivisme. Jusqu'à présent ce n'est qu'un mot; nous attendrons pour l'apprécier qu'il soit devenu un système.

Ils se croient innovateurs, tous ces utopistes qui ont oublié d'observer l'homme, l'individu, l'histoire de son développement ! Helvétius faisait la théorie du salut public; mais si Louis XV, s'étant donné la peine de le lire, avait eu quelque notion de ce qu'il faisait, il lui

(2) D. Robinet, p. 91.

eût répondu : — Nous sommes d'accord. J'en use tous les jours, sous forme de lettre de cachet. Tu dis que tu n'entends pas le salut public comme moi. Mais moi, je rèntends ainsi. Qui sera juge ?

Si Helvétius fût ressuscité en 1793, Marat eût demandé sa tète, en sa qualité de fermier général, au nom du salut public. Il est probable qu'Helvétius eût protesté. Et pourquoi ? Marat lui aurait répondu : — J'applique votre principe. S'il eût échappé à Marat, il n'eût pas en sa qualité d'athée échappé à Robespierre qui lui aurait dit : — Je considère l'Être suprême comme étant de salut public. Vous l'avez attaqué, je vous sacrifie.

Les Napoléon n'ont appliqué à la France que la doctrine du salut public. Les hommes qui ont pris la dictature au 4 septembre 1870, ont assumé la responsabilité de poursuivre la guerre, au nom du salut public. Si les vieillards, les femmes, les enfants morts de misère pendant le siège de Paris, les soldats fauchés par la mitraille, les mobiles enfouis dans les neiges de l'est ou dans les boues du camp de Gonlie, se relevaient aujourd'hui et leur demandaient: — « De quel droit nous avez-vous sacrifiés?» ils pourraient répondre : — « Du droit que nous tenions du salut public.» Mais si, les pressant, leurs victimes ajoutaient: — « C'était une conception personnelle, difiërente de celle de la majorité des Français, ainsi que l'ont prouvé les élections de 1871, » il leur serait impossible à coup sûr de montrer le document, les investissant du droit qu'ils s'étaient arrogé.

Je ne juge pas, en ce moment, la question de savoir s'il fallait ou non continuer la guerre; mais jamais, je ne reconnaîtrai à une douzaine d'hommes, portés au pouvoir, par les hasards d'une insurrection populaire,

le droit de décider par eux-mêmes qu'ils représentent le salut public et d'agir en conséquence.

Avec cette terrible doctrine, on en arrive toujours à une dictature. Helvétius et Rousseau sous-entendaient que le pouvoir qu'ils voulaient donner à l'État ne serait remis qu'entre les mains d'hommes vertueuxi? Gela ne suffit pas. Il faut encore l'intelligence.

Mais le plus simple calcul démontrera que quelques individus, un Tibère doublé d'un Séjan, un Sultan et son Vizir, un Louis XIII complété par un Richelieu, un Napoléon III et son Vice-empereur ne peuvent absorber en eux seuls une somme d'intelligence égale à celle de millions d'hommes, agissant en liberté.

— Intelligents ? Ce n'est pas assez. Il faut des hommes infaillibles, connaissant le passé, le présent, l'avenir, tous les rapports des choses, ne pouvant se tromper dans leur conception. Auguste Comte a eu raison d'en revenir au pape. Lui seul, sous l'inspiration divine, peut assumer la responsabilité du salut public, de juger ce qui est bien et mal, ce qui est utile et nuisible à l'humanité.

Mais tout progrès est la conséquence du scepticisme. Dans cette conception, il n'y a jamais place pour le scepticisme. Les maîtres peuvent douter, non les sujets. Les gouvernants peuvent avoir des décisions personnelles; les gouvernés ne doivent qu'obéir. Dans la théorie du progrès par l'État, l'initiative n'appartient qu'à quelques-uns. Hegel aura beau célébrer l'État comme le moteur des peuples, comme la grande force civilisatrice, il se heurtera contre la formidable protestation de toute l'histoire.

Cette rapide étude nous suffit pour établir que les divers systèmes qui ont eu pour but de substituer aux stimuli moraux de la théologie et de la métaphysique

l'organisation morale de TÉtat, aboutissent à des résultats semblables :

Dépression de Tindividu ;

Subordination de ses actes à des volontés étrangères ;

Fabrication d'actions réflexes et réduction au minimum des décisions personnelles ;

Création d'orthodoxies légales, avec des sanctions matérielles ;

Arrêt de développement de l'humanité.

Retour aux formes religieuses.

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