CHAPITRE V
Limites de l'altruisme obligatoire.
L'enseignement gratuit, laïque, obligatoire. — Les animaux. — La loi de famille. — Le groupe collectif. — Le dogme de l'État. — La véritable laïcité. — La sélection par l'éducation. — A chacun selon ses œuvres ! — Loi des adultes. — L'assistance publique. — Protection de l'enfant, liberté de l'adulte !
Un socialiste autoritaire, — Tu supprimes tous les arrangements d'autorité qui, jusqu'à présent, ont fait le lien des sociétés humaines, et cependant tu n'es pas un adversaire de l'enseignement gratuit, laïque, obligatoire même. Tu acceptes que l'état ou les municipalités fassent de grandes dépenses pour cette œuvre. Tu trouves même trop grande, en ce moment, la puissance paternelle et tu voudrais que les parents qui laissent mourir de faim, exploitent ou brutalisent leurs enfants, en soient déchus. Gomment concilies-tu la théorie de tout à l'heure avec cette reconnaissance des droits de l'enfant à l'enseignement?
Le matérialiste, — Vois les animaux. En général, ils ne sont pas très tendres envers ceux de leurs congénères qui sont blessés ou malades ; ils les tuent, les abandonnent, prennent leur part de nourriture, ou les mangent eux-mêmes, en dépit du proverbe relatif aux loups; cependant, ils n'agissent pas ainsi envers
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leurs produits; ils les élèvent Jusqu'à ce qu'ils soient en état de se suffire par eux-mêmes. C'est une obligation absolue sans laquelle il n'y aurait pas perpétuité de l'espèce.
Herbert Spencer l'appelle la loi de famille. Elle se manifeste avec d'autant plus d'énergie que le développement du petit exige une plus longue période.
La pratique de cette loi de famille s'impose plus à l'espèce humaine qu'à aucune autre. Le petit étant d'une santé délicate et longtemps à se former, si des parents la méconnaissent, le groupe collectif doit substituer son action à la leur. Nous avons montré son impuissance à l'égard de la sélection. Ce moyen lui reste pour en modifier les vices par l'éducation.
L'enfant nait, sans qu'il y ait de sa faute. Ce petit organisme a des besoins. Nous devons les satisfaire, si, n'admettant pas le pessimisme de Schopenhauer, nous ne réclamons pas le suicide de la race humaine. C'est notre intérêt, car ce*produit sera bon ou mauvais : d'un côté, selon ses influences héréditaires ; de l'autre, selon les actions réflexes qu'on lui aura imprimées, dès la première enfance ; il sera nuisible ou utile au reste de ses compatriotes, à vous, à moi. Savons-nous ce qu'il deviendra et quel rapport nous aurons avec lui, dans nos sociétés complexes? En raison de l'intérêt que nous avons tous à faire partie d'un groupe intelligent et fort, nous avons intérêt de le soustraire à l'abandon, aux risques de l'enfance, à l'entourer de protection, à imiter envers ce petit être humain la conduite des animaux. '
L'enfance est le réservoir où l'humanité puise sans cesse de nouvelles forces. Elle ne doit pas les laisser se perdre ou se transformer en actes nuisibles.
Il viendra un temps où ce devoir sera si bien com-
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pris par tous, que Tintervention sera spontanée et pourra se faire en dehors de tout arrangement d'autorité. En attendant, il faut que le groupe constitué par le contrat politique, dont nous n'examinons ici ni les origines, ni le caractère, pourvoie à cette œuvre.
Donc, éducation gratuite. Les plus avancés en évolution, qui n'ont pas procréé en raison de leurs ressources et ont laissé les autres accomplir cette œuvre, contribuent ainsi au recrutement de l'espèce.
Instruction obligatoire. Les parents n'ont pas le droit de refuser pour leurs enfants les avantages sociaux qu'on leur offre. C'est trop de désintéressement de leur part.
Instruction laïque. Nos chapitres sur la fabrication religieuse et métaphysique de l'action réflexe justifient suffisamment ce troisième terme de la formule.
Seulement, si dans la loi actuelle, l'instruction est laïque sur le papier, elle ne Test pas de fait. Aux anciens dogmes, on en a substitué un nouveau, quoique bien vieux : celui de l'Etat. L'enseignement, prétendu moral et civique, ne semble avoir pour but que de constituer une nouvelle religion : celle de l'Etat. Il suffit d'ouvrir les manuels, consacrés à guider les maîtres de cet enseignement, pour se convaincre que son unique tendance sera de remplacer les formules démodées par de nouvelles formules. Le maître, en les répétant à ses élèves, en les leur faisant apprendre par cœur, leur dira : « — Il faut y croire I » comme il leur disait, hier: — « Il faut croire au catéchisme et à l'histoire sainte. >
L'enseignement ne peut être laïque qu'à la condition de se borner aux connaissances techniques, comme la
lecture, récriture, l'arithmétique, la géométrie, les principes indiscutés des sciences, Tindication des hypothèses, mais à titre d'hypothèses, la notion de la méthode objective.
Les religions fabriquaient des actions réflexes, en disant à l'homme: — Crois et agis en vertu d'une volonté supérieure, devant laquelle tu dois t'incliner.
L'instruction laïque doit dire à l'homme : — Voici les éléments du savoir humain^ acquis jusqu'à présent. Voici la méthode pour le développer.
Hors delà, nous retombons dans l'organisation d'actions réflexes inconscientes ; et nous continuons les procédés des anciennes religions.
C'est à cette période que doit se faire la sélection que la société ne peut organiser pour l'homme, comme Bakewell pour ses troupeaux. Elle doit prendre les plus forts et leur donner le maximum de force dont ils sont capables. Les autres s'arrêteront selon les degrés qu'ils auront pu atteindre. Sans doute, les moyens de juger ces rapports de force sont très imparfaits. Les concours classent souvent parmi les meilleurs des hommes, ceux qu'un éleveur rangerait tout simplement parmi les meilleurs des perroquets, mais ces moyens se perfectionneront au fur et à mesure, que ceux qui seront chargés d'opérer la sélection, auront une notion plus nette du caractère qu'elle doit avoir.
Herbert Spencer (i) a très bien dit :
€ Pendant une certaine période, chaque individu doit recevoir du secours en proportion de son incapacité ;
(1) SocioL, t. II, p. 352.
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après cette période, il doit recevoir des profits en proportion de sa capacité. »
Une fois arrivé à l'âge 'd'homme, ayant reçu cette éducation, l'individu doit désormais compter sur ses forces, sur ses propres ressources. A chacun selon ses œuvres !
Le socialiste autoritaire : — Et à chacun ses besoins I
Le matérialiste. — Et qui les mesurera î Est-ce que mes besoins ne sont pas d'autant plus grands que mon incapacité est plus complète ?
Aucune tirade déclamatoire ou sentimentale ne peut réfuter cette vérité.
Elle trace les limites des obligations de l'Etat. S'il doit par l'instruction aider les jeunes, il ne doit jamais aider certains adultes au détrimentdes autres,prendre à ceux-ci pour encourager ceux-là, se livrer à toutes ces opérations que réclame l'esprit protecteur et mendiant et qui, quelque nom pompeux et généreux que puissent leur donner leurs promoteurs, sont toujours des spoliations, et encore quelque chose de pis.
Elles sont des destructions : des destructions de la force de ceux au détriment de qui elles se font ; des destructions de l'énergie de. ceux au profit de qui elles se font, car elles paralysent la vigueur que donne la nécessité de la lutte. Les millions que prennent les douanes pour protéger certaines industries diminuent d'autant le pouvoir d'achpt des consommateurs français ; et les industries protégées, ne vivant que par cette protection, gardant leur routine, restent incapables de faire concurrence aux produits des pays libres sur leur propre marché et à plus forte raison à l'étranger.
Une société qui veut appliquer la loi de famille aux adultes est condamnée à périr. Si l'État prend aux
uns pour distribuer aux autres les moyens d'existence, dans un rapport inverse avec le travail consacré à les produire, les membres les moins forts finiront par prendre une telle importance qu'ils supprimeront les plus capables. C'est la conséquence à laquelle arrivent tous les faiseurs de systèmes, basés sur l'égalité du salaire, sur la limitation des heures de travail , sur les subventions , sur l'assistance publique.
Le socialiste autoritaire. — Mais alors vous tuez les vieillards, comme les Yitiens? Vous abandonnez les malades et loin d'essayer de les sauver, vous les achevez ? Vous fermez vos hôpitaux et vos hospices ?
Le matérialiste. — Pas pour le moment; mais j'espère que dans deux ou trois générations, nous pourrons réaliser cette dernière mesure. Les procédés économiques, comme les caisses de retraite, les assurances, permettront aux adultes, d'assurer eux-mêmes le sort et de garantir l'indépendance de leur vieillesse.
Quant aux malades, il est de l'intérêt général de la conservation de l'espèce, que la science , fasse tout son possible pour les conserver. Un homme, si frappé qu'il soit, sauvé de la tombe, peut encore être utile. Pasteur a été gravement atteint d'hémiplégie en 1868 ; et quelques réserves qu'on puisse faire sur certaines de ses théories, depuis cette époque, à coup sûr, nul ne dira qu'il a été un homme inutile.
L'assistance publique, à Paris, la loi sur les pauvres, en Angleterre sont des institutions dangereuses, qu'on ne peut supprimer du jour au lendemain, mais dont il faut préparer la destruction, par l'organisation de l'éducation. Celle-ci doit fermer l'hôpital et l'hospice en même temps que la prison. C'est à elle que je limite l'altruisme obligatoire : protection de l'enfant, liberté d« l'adulte!