CHAPITRE II
Le moi physiologique
L'unité de l'homme. — Le protoplasma. — La Méduse. — Problèmes. — La volonté. — La grâce. — Homère, — Eschyle. — La grenouille décapitée. — Action réflexe. — L'unité de l'appareil nerveux. — La poste nerveuse . — Actions réflexes , naturelles et artificielles. — La loi de nouveauté. — La loi de Hartley. — Les circonvolutions cérébrales. — La localisation des facultés. — Actes volitionnels. —Hérédité. — Unité de vie. — Instinct. — Habitudes organisées héréditaires.
Ces théologiens, grands simplistes, en dépit de la complication de leurs hypothèses, se figuraient que rhonrme était un être peu compliqué. Vous avez vu des Méduses. C'est un protoplasma contractile, mais non différencié, recouvrant un réseau de fibres neryeuses commençantes. L*homme pour eux, n'était qu'une Méduse
Mais alors ils se disaient :
— Gomment un homme peut-il avoir des penchants et y résister ? Gomment peut-il être tiraillé entre des impulsions diverses ? Qu'est-ce que cette volonté qui fait partie de lui-même et qui cependant lutte contre ses appétits, contre ses passions, le fait aller là où il ne veut pas aller et lui fait accomplir des efforts que sa paresse lui défendrait de faire ? Gomment peut-il se dédoubler ainsi ?
Homère répond : ramour, la colère, le courage. o,t la sagesse sont des inspirations directes de Dieu.
Gassandre proclame solennellement que les crimes et les malheurs.de la race des Atrides ne sont que l'accomplissement des ordres du ciel ; et devant le oorps d'Agamemnon tué [par Glytemnestre, tous sYcrient en inclinant la tête : « Jupiter l'a voulu. Jupiter est le maitre suprême, le Dieu qui fait tout. Quel événement peut arriver dans le inonde sans la volonté de Jupiter? »
Ainsi parle Eschyle, et sa voix fonnidahle résume l'explication psychologique que nous trouvons au fond de toutes les théologies : la grâce , la faveur ou la colère de Dieu.
L'homme n'est qu'un pantin dont une volonté extranaturelle tient les fils. Cet être que vous voyez, qui mange, qui boit, qui parle, qui marche, qui aime, qui frappe, qui tue, n'est lui-même qu'un mannequin. Il y a au dedans de lui, siégeant partout et nulle part, un autre être, séparé de lui, qui le pousse ou le retient, qui en est le maitre, et qui, dans certaines théologies, lui survivant, reçoit la récompense ou le châtiment de ses actes.
Toutes les théologies admettent plus ou moins nettement, selon le développement intellectuel des peuples à qui elles sont adaptées, les infiaences supérieures et le dédoublement qui explique pourquoi l'homme , étant un, peut obéir à tant de mobiles contraires.
Le matérialiste répond : — Vous avez raison, en vous plaçant au point de vue de votre moi grossier ; mais le moi physiologique n'est pas la même chose. L'homme n'est point un organisme aussi simple qu'une Méduse. C'est un organisme très complexe, composé d'orgaîies spécialisés, à la foi indépendants et reliés les uns aux
autres, de manière qu'ils influent les uns sur les autres.
Un jour, Pfliiger décapite une grenouille, puis il place une goutte d'acide acétique sur la partie supérieure d'un des nerfs : immédiatement, l'autre patte se met en mouvement et le pied vient frotter le siège de l'irritation : il ampute ce pied, et il verse une nouvelle goutte d'acide acétique ; aussitôt la patte amputée fait de nouveaux efforts pour frotter l'endroit irrité. Elle ne peut y parvenir. Après quelques instants d'agitation, comme si cet être sans cerveau cherchait un nouveau moyen d'arriver à son but, l'excitation motrice suivit une autre direction déterminant l'incurvation du membre de l'autre côté, jusqu'à ce que sa patte pût arriver à frotter la région irritée (1).
Quel est ce phénomène ?
C'est celui qui a reçu le nom d'action réflexe, mentionijé pour la première fois par David Hartley en 1748, décrit d'une manière, plus précise par Prochaska, en 1784, enfin déterminé vers 1840, par Marshall Hall, et établi d'une manière expérimentale par Dugès.
Nous venons de voir de quelle manière il se manifeste : nous allons voir comment il s'opère.
Le système nerveux chez tous les animaux supérieurs se compose de fibres nerveuses, de cellules nerveuses et d'une substance intermédiaire basilaire, appelée névroglie qui est probablement la gangue à l'aide de laquelle les nouvelles fibres, et les nouvelles cellules se développent. Le tout forme un tissu continu.
L'unité de l'appareil nerveux se compose des organes suivants :
(i) Cité par Charllon Bastian. Le cerveau et la pensée^ 1. 1, p. 127.
1° Des flbres nerveuses centripètes, sensitives, recevant les impressions du dehors et les transmettant au centre nerveux dans lequel elles immergent.
2* Des cellules nerveuses formant desgroupes distincts et séparés, appelés ganglions sensitifs, en relation avec d'autres groupes de cellules nerveuses appelés ganglions moteurs.
3® Des flbres nerveuses centrifuges émergeant de ces dernières cellules et transmettant le mouvement aux glandes et aux muscles.
Un ganglion sensitif et le ganglion moteur correspondant, ou deux ou plusieurs paires des uns et des autres, peuvent se confondre en un nodule qu'on appelle un centre nerveux.
L'épaisseur des fibres nerveuses varie de ^ à -^ de millimètre; chaque nerf visible est un composé de ces fibres : on évalue à 100,000 au moins, le nombre de celles qui composent le nerf optique. La substance blanche du cerveau et de la moelle épinière, est composée de centaines de millions de ces fibres. La substance grise est composée de fibres nerveuses et de cellules dont le diamètre varie de tj^ à 220 ^^ millimètre. Toutes les fibres s'étendent des centres nei'veux aux extrémités du corps, sans interruption et sans fusion entre elles. Chacune porte donc ou rapporte son propre message, après une impression extérieure. Celle-ci agissant sur certaines fibres nerveuses, met en mouvement les centres nerveux, indépendants et cependant solidaires les uns des autres, et provoque un ébranlement, de réseau en réseau,une altération moléculaire des composés chimiques complexes et très instables qui entrent dans la constitution des tissus nerveux.
La fibre nerveuse de la main ne communique pas
directement aux bras Timpression qu'elle reçoit : elle la transmet d'abord à la substance grise de la moelle épinière ou du cerveau, d'où elle revient agir sur les muscles du bras. M. Bain compare ce mécanisme à celui de la poste. Vous jetez une lettre dans une boite ; elle n'est pas portée directement au destinataire, mais va d'aboid à un bureau central d'où elle est distribuée. Les cellules nerveuses sont les bureaux : les nerfs sont les courriers et les facteurs.
On est arrivé à calculer le temps nécessaire pour la distribution. La vitesse de transmission de la force nerveuse est relativement lente : car elle n'est que de quatre-vingt-dix pieds environ par seconde , tandis que le son a une vitesse de 333 m. ; mais cette mesure ne comprend pas le temps, nécessaire à un cercle d'action complet, dans lequel un mouvement répond à une stimulation : en opérant sur des grenouilles, Helmotz a constaté que l'action réflexe exige de j^j à î\j de seconde : or, la longueur des fils nerveux à parcourir ne pouvait être que de quelques centimètres et pour parcourir cette longueur de fils nerveux continu, il faudrait au son à peine ^ de seconde.
M. du Bois-Reymond suppose le cas d'une baleine, de 30 m. de long, qui serait frappée à la queue avec un harpQn : il faudrait une seconde pour que l'impression du coup arrivât au cerveau ; une fraction de seconde, soit un dixième, pour qu'elle traversât le cerveau ; une seconde encore pour le retour de l'impulsion motrice, de sorte que l'embarcation des assaillants aurait un peu plus de doux secondes pour échapper au danger.
La vitesse de notre pensée ne peut jamais surpasser la vitesse matérielle de la force nerveuse ; habituellement elle est plus lente, parce que des courants con-
2i> L\ MORALE THÉOLOGIQUE
traires dUnflueiice nerveuse arrivent à la fois et se contrebalancent Tun Tautre pendant un temps plus ou moins long.
L'action réflexe supprime ces hésitations. Vous tombez. Vous étendez les bras instantanément. Ces actes automatiques, rapides et inconscients, tenden t constamment à prendre la place de mouvemenls voulus, plus lents et conscients.
Huxley distingue entre les actions réflexes naturelles et les actions réflexes artiflcielles. Les premières sont celles qui dépendent de la structure de la moelle et des substances qui la composent, respiration, mouvement des intestins : action du cœur, etc.
Quant aux actions réflexes artificielles, elles se produisent de la manière suivante.
Nous avons dû employer toute notre attention et toute notre force de volonté pour accomplir telle ou telle action, la première, la seconde, la troisième fois Elle finit ensuite par faire partiede notre organisation ; nous l'exécutons machinalement, non seulement sans intervention de la volonté, mais même malgré nous.
Sous un éclat soudain de lumière ou la menace d'un coup, il se produit une action réflexe dans laquelle les nerfs optiques sont afférents et les nerfs de la face eflTérents. .
La grimace que vous fait faire une mauvaise odeur, action réflexe. '
Le tressaillement que vous ressentez en entendant un bruit inattendu, action réflexe. Vous lisez : votre œil a un mouvement horizontal et vertical; vous tenez votre livre' à la distance la plus convenable de ,vos yeux ; vous ne vous préoccupez cependant que du sens que contiennent les caractères. Actions réflexes.
Un homme tient sa fourchette par action réflexe ; il
salue, il est poli, par action réflexe; en escrime, il pare et riposte par action réflexe ; à l'armée, il se met au port d'armes par action réflexe; il tombe à l'eau, il nage par action réflexe.
Les cellules nerveuses ont la faculté d'emmagasiner les impressions reçues, comme une plaque de collodion emmagasine les radiations solaires. Les impressions de même ordre se transmettent par les mêmes fibres, ébranlentl es mêmes régions.
Si la répétition de l'impression en atténue l'intensité, en vertu du phénomène que Bain appelle la loi de nouveauté, toutefois elle la grave, l'incruste, l'enfonce dans les cellules cérébrales : elle les en encombre, les domine sibien qu'une impression différente ne peut plus susciter en elles de nouvelles vibrations. Machinalement, elles provoquent l'accomplissement de tel ou tel acte déterminé, sans que .l'individu même en ait conscience.
Hartley,dans le milieu du xviii^ siècle, formula cette importante loi de la pensée.
« — Si des sensations quelconques A, B, G, etc. sont associées ensemble un nombre suffisant de fois, elles acquièrent un tel pouvoir sur les idées correspondantes a, b, c, etc. que l'une des sensations. A, par exemple, seça capable, en se présentant seule, d'exciter dans l'esprit les idées, a, b, c, du reste.
L'anatomie, et surtout l'anatomie microscopique, ont confirmé la vérité physiologique de cette loi psychologique.
L'organisation même des animaux inférieurs est un ensemble composé de parties fort complexes, diff'érenciées et spécialisées. Aplusforte raison celle de l'homme. L'anatomie cérébrale en est encore au bégaiement. On