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CHAPITRE VIII

Le problème en France

Difficultés. — Hérédité morbide. — Nos rodomontades. — Danger extérieur — Noire rôle envers les races dites inférieures. — Le problème. — Nécessité de la paix. — La pluie sanglante. — L'abbaye de Thélème. — Liberté, égalité, fraternité.

« Nier les difficultés, ce n'est pas les résoudre, » dirait M. de la Palisse;

En France, nous avons l'habitude, en matière sociale et politique, de les résoudre avec des mots. Nous faisons une phrase, nous la donnons comme une solution et ceux qui l'entendent, l'acceptent souvent poui* telle, malgré les déceptions dont cette illusion a jonché notre route.

Celui qui signale les difficultés, en général, est assez mal vu. Que vient donc faire ce gêneur? Sa prévoyance est considérée comme mauvais vouloir. Il dit qu'il y a des obstacles. Et pourquoi le dit-il? C'est pour nous empêcher de marcher. Et comment saurait-il qu'ils existent, s'il ne les y avait mis lui-même ?

Qu'importe?... quiconque, prenant une plume, s'assigne à lui-même le rôle de vigie, doit en assumer la responsabilité. Advienne que pourra.

Dans le cerveau des Français sont accumulées par les siècles, des couches de terreurs sui>jectives, de foi aveugle, de délires persécuteurs, d'alternatives de despotisme et de servilisme.

Dans leurs rapports entre eux, cette hérédité morbide se traduit en rivalités, en haines,, en accès de domination, d'ambition, en découragements passifs, en intolérances réciproques, en réminiscences de guerres religieuses, à propos d'entités, de mots, en adorations d'idoles et en crises d'iconoclastie, en espoirs fous suivis de déceptions profondes, en souvenirs de luttes sanglantes, de triomphes insensés, de proscriptions sans merci, de drames auprès desquels palissent tous ceux de l'histoire passée.

Nos promenades militaires à travers le monde, à la suite des deux Napoléon, nous font regarder par presque tous les peuples avec une méfiance hostile, une rivalité jalouse, des satisfactions secrètes de vieilles rancunes qui ne demandent que l'occasion de s'assouvir. Nos désastres auraient peut-être été assez grands pour engloutir ces haines séculaires, si presqu'au lendemain, nous n'avions étalé des aspirations d'aventures nouvelles, un besoin de nous mêler de toutes les affaires qui ne nous regardent pas, lancé des fusées de vanité, pris des poses de bravaches, débité des gasconnades de fracasses, rugi des rodomontades de mata, mores !

Je crois que la France aurait pu, aussitôt la guerre finie (1), supprimer complètement son armée. De cette manière, elle enlevait toute crainte de représailles aux Allemands, désagrégeait leur organisation militaire;

(1) J'ai émis cette opinion alors.

338 LES PROBLÈMBS.

d'un autre côté, elle évitait toute réversion vers la civilisation guerrière.

La politique belliqueuse de M. Thiers, en 1840, a fait le parti national allemand dont M. de Bismark n'a été que l'incarnation, a réuni l'Allemagne autour de la Prusse comme autour d'un soldat. C'est la peur de la France qui a serré l'écrou du trône impérial de Guillaume. Si nous étions habiles, nous ferions tous nos efforts pour le desserrer.'Les prétendus patriotes, pleins de cœur peut-être , mais dépourvus de cervelle, font tout leur possible pour lui donner chaque jour un tour de vis de plus.

Actuellement, on a si bien entretenu et fomenté les haines, que la suppression de l'armée en France serait à peu près impossible. Les soldats ne demanderaient pas mieux, mais les chefs résisteraient.

Cette armée est une menace perpétuelle à l'intérieur et à l'extérieur ; à l'intérieur, car elle est la maîtresse, il faut bien l'avouer : à l'extérieur, car pour l'occuper, pour la détruire, pour donnerdu jeu à toutes les ambitions impatientes qni y fermentent, il faut courir de temps en temps quelques aventures.

Nous y sommes disposés par nos instincts guerriers, résultant de l'hérédité. Nous ne sommes débarrassés de l'organisation militaire, de l'empire et du septennat que depuis quelques années. Notre éducation classique a rempli nos têtes des idées des civilisations militaires de l'antiquité. Notre littérature les a tournées, retournées, accommodées au goût moderne ; mais ce sont toujours les mêmes. Nous avons une vanité qui prend le nom d'orgueil national et peut, dans un moment de passion, nous faire jouer l'avenir de la France sur un mensonge. La fausse dépêche dé 1870 ne nous a pas empêchés de croire aux Kroumirs de 1881 : et la propagande

des mensonges, sous prétexte patriotique, continue.

Si le gros public n'ose pas trop rêver de guerre continentale, nous nous rejetons vers les pays lointains. Nous avons soif de nouvelles expéditions du Mexique, comme si Tune ne nous avait pas suffi. On fait sonner ce terme : colonies ; et malgré les expériences désastreuses que, depuis deux siècles, nous avons faites en pareille matière, nous prenons la Tunisie, nous sommes sur le point d'aller en Egypte, nous partons pour le Tonkin, nous rêvons la conquête de l'Afrique centrale. Des gens qui se prétendent républicains, et qui affirment le droit sacré delà propriété, parlent de la spoliation des autres peuples avec la plus grande sérénité, donnant ainsi un fameux argument à leurs compatriotes collectivistes . Des hommes d'État, des journalistes expriment avec un calme admirable l'idée qu'il faut exproprier deux millions et demi d'Arabes, et s'ils ne consentent pas à se laisser rejeter dans le désert où ils mourront de faim, qu'il faut les exterminer; et ils parlent de ces infamies avec quiétude, sans se douter qu'ils proposent tout simplement de renouveler les exploits de Pizarre. Le public inconscient, approuve, se laissant prendre par le grand mot de € colonie ».

Des gens, incapables de désigner l'emplacement des cinq parties du monde sur un atlas, se passionnent pour des morceaux de terre stériles, fiévreux, y placent « les intérêts de la France », et restent courts quand on leur démontre que souvent ils n'égalent pas ceux d'un chef-lieu de canton et que la population française est moins nombreuse en Algérie, que dans lexi® arrondissement de Paris. Ils ne se doutent pas davantage que, de l'extrémité de l'Orient, un jour, peut arriver une guerre qui nous jettera dans l'épouvantable crise

qu*il faudrait éviter à tout prix. Des faiseurs d'affaires, des aventuriers, qui, souvent, ont été repoussés de la mère patrie, parce qu'elle ne pouvait plus les supporter, reviennent pour traîner à leur suite une opinion plus inconsciente que celle des croisés qui suivaient Pierre l'Ermite ; au moins, ceux-ci savaient vaguement qu'ils allaient vers le lieu où se trouvait le tombeau de Jésus! Par une conséquence fort logique, le parti militaire exerce son influence sur toute la politique. Il veut la centralisation, la réglementation des actions de l'individu, l'étouffement de tout le pays sous le despotisme d'un pouvoir fort, une organisation intellectuelle de récole qui substitue, aux religions antérieures, la religion de l'État. Il a, pour but hautement avoué, une réversion au type déprédateur.

Il s'agit de nous débarrasser de toutes les lourdes charges sous lesquelles nous écrase la vieille civilisation sacerdotale, de nettoyer nos cellules cérébrales de tous les préjugés, de tous les instincts qu'elle y a accumulés, de les laisser nettes pour que la méthode objective en prenne possession à l'aise. C'est la grande œuvre, la tâche de notre éducation actuelle : mais combien, parmi les maîtres, y sont préparés?

Il faut encore briser les habitudes acquises, les routines qui maintiennent les influences sacerdotales, envoient les enfants au baptême, les mariés et les morts à l'église.

Il s'agit, en un mot, d'organiser la République sur le type industriel, avec toutes ses conséquences de respect pour les droits individuels et d'évolution intellectuelle. Y parviendrons-nous? Qui l'emportera de la civilisation sacerdotale et guerrière ou de la civilisation scientifique et industrielle?

Voilà le problème.

Mais je suis convaincu qu'on arrivera à réaliser cette tâche, si pendant quinze ans, jusqu'au moment où la génération qui se trouve aujourd'hui dans nos écoles arrivera à l'âge adulte, nous parvenons à éviter la guerre. Elle est le grand, l'effroyable danger. Elle remettrait tout en question. Elle provoquerait un terrible mouvement de réversion vers le passé.

Vainqueurs, elle nous donnerait pour dictateur le général victorieux, avec toutes les conséquences du gouvernement militaire ; elle nous rendrait nos vanités, nos outrecuidances, et loin de rien résoudre, préparerait de nouvelles guerres.

Vaincus, elle nous livrerait à la merci d'un peuple qui s'est fait de la guerre une industrie, qui a toute la morgue brutale des vainqueurs; qui, peut-être, regrette de n'avoir pas mieux tiré partie de sa victoire de 1870.

Dans les deux éventualités, la civilisation subirait un nouvel arrêt ; les instincts destructifs de l'homme européen reprendraient une nouvelle énergie. La civilisation guerrière aurait encore la prédominance.

A certains moments, dans le Dekkan, sur les plateaux du centre, l'Indien voit rouler vers lui comme une avalanche de nuages, tellement compacts que l'éclair ne peut les percer. Derrière, il entend le grondement d'Indra.

Ils viennent de l'Est. Quand le nimbus crève, il laisse tomber en grêle une lourde pluie qui, éclairée par les rayons du soleil couchant, paraît rouge. L'Indien dit :

— C'est la pluie sanglante !

Nous voyons aussi les nuages sombres qui la con-

tiennent : ils barrent lechemin deTabbaye de Thélème, € en la règle de laquelle n*estoitque cette clause :

Fay ce que vouldras.

« Parce que gents libères, bien nés, bien instruicts, conversant en compagnies honestes, ont par nature un instinct et aguillon, qui tousjours les poulse à faicts vertueux et retiré de vice : lequel ils nommoient honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont déprimés et asservis, destournent la noble affection par laquelle à vertus franchement tendoient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude. Par ceste liberté entravent en louable émulation de faire tout ce qu'à un seul voyoient plaire. »

Nous arriverons peut-être à cette bonne abbaye, si les Français veulent bien employer à fonder la paix toute l'énergie qu'ils ont tant de fois déployée dans la guerre : preuve que celle-ci est bien plus facile à faire que l'autre à organiser : la guerre, en effet, est œuvre de brutes, la paix, œuvre intellectuelle.

La science, développant l'intelligence, habituant à la méthode, sera le grand levier de cette œuvre. Peu à peu, chacun s'en imbibe. La pression est si forte qu'elle opère dans chaque cerveau, même le plus imperméable, le phénomène d'endosmose et d'exosmose : endosmose de la vérité, exosmose de l'erreur. Redoublons la pression.

Jusqu'à présent la prudence du paysan français, du petit et aussi du gros commerçant a été celle de Tautruche qui s'enfouit la tête dans le sable pour se dissimuler le danger.

Il s'est aveuglé, pour ne pas voir les rapports de son intérêt particulier avec les intérêts généraux. Les évé-

nementsde 1870-1871, du 24 mai, du 16 mai ont commencé à lui désiller les yeux. Il craint les sauts dans rinconnu que voudraient lui faire faire certains impresarii, d'autant plus braves pour leurs « sujets » qu'ils savent bien qu'ils ne seront point acteurs eux-mêmes. Le petit bourgeois, autrefois très disposé à envoyer tuer son remplaçant, est beaucoup moins pressé d'y aller lui-même. Le volontariat l'a déjà profondément dégoûté des misérables imbécillités de la vie militaire.

J'ai hâte qu'il soit soldat tout à fait, pour que sa haine soit complète.

En vain, un homme, rapportant tout à lui, voulant incarner la patrie dans son nom, a fait la théorie du pouvoir centripète, du gouvernement fort, seul agent de progrès. Sa théorie l'a écrasé. Il a été obligé d'ouvrir les doigts, de lâcher prise et de tomber piteusement, à plat, dép:onflé (1).

Malgré les efforts combinés des fonctionnaires, des mandarins des écoles, des prêtres, des militaires, des magistrats, l'état, chaque jour, perd quelque plume. Depuis moins de dix ans, il a été obligé de renoncer à organiser l'ordre moral, et à décider entre les bonnes et les mauvaises doctrines; de reconnaitre que les citoyens pouvaient penser, parler, écrire, se réunir, s'associer sans son autorisation. Demain, il sera forcé de consentir à l'élection des magistrats et de se séparer des prêtres. Il est vrai qu'il tente, en ce moment-ci, de reporter ses impedimenta dans l'ordre économique. Il n'y réussira pas.

(1) Au moment où j'allais donner le bon à tirer de ces lignes,

est survenue la mort de M. Gambetta, l'incarnation, en France,

de la civilisation guerrière. Sa disparition diminue les chances de guerre (!«' janvier 1883).

Nous ayons enfin, pour nous orienter, la devise lumineuse : liberté, égalité, fraternité. Elle renferme toute la morale objective.

Liberté : chacun se décidant par lui-même.

Egalité: nul ne voulant imposer sa volonté aux autres.

Fraternité : sympathie pour tous les humains, pauvres et riches, faibles et forts, jeunes et vieux, femelles et mâles, nègres, jaunes, blancs, à cheveux plats ou à cheveux crépus, bruns, blonds, rouges, brachycéphales ou dolicocéphales, des pôles à l'équateur, à tous les degrés de longitude !

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