CHAPITRE XV
Résumons cette première partie.
La morale est la loi de l'histoire. La morale, qui est la vie des sociétés, et la cause des progrès humains, est la même que celle qui, jour par jour, doit gouverner chacun de nous. 11 n'y a qu'une morale, une et la même en tout temps, en tous lieux, une et la même d'homme à homme, dépeuple à peuple, de gouvernant, à gouverné. Il n'y a pas une morale individuelle et une morale sociale, une morale politique et une morale internationale. Il y a la morale absolue, loi universelle de l'histoire, loi nécessaire de tous les faits humains, loi souveraine, qui détruit ce qui lui résiste, et vivifie ce qui lui obéit.
La loi première, unique, fondamentale, qui est la loi morale, n'est autre chose que la simple et universelle dictée de la conscience et de la raison, et, en même temps, la loi que proclame l'Evangile : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. Voilà la loi. Omnia ergo quœcumquevultis at faciantvobis hommes, et vos facile Mis. H sec est enim lex. »
Cette formule, aussi courte et plus simple que celle de l'attraction, se trouve être, comme la loi des astres, un principe complet, précisément et rigoureusement scientifique, et elle est le principe d'une science plus riche, plus belle, plus importante, que la science du ciel étoile.
Mais, de même qu'en astronomie, outre la loi de l'attraction, qui produit tous les mouvements, il y a les belles lois secondaires qui énoncent la forme des mouvements; de même, ici, outre la loi première, d'où découle tout progrès humain, il y a la loi dérivée qui énonce la forme du progrès.
« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux » : voilà la loi première, la loi morale, cause unique du progrès humain. Et la loi dérivée, qui énonce la forme du progrès, et qui s'appelle précisément loi de l'histoire, la voici : « Si vous demeurez
dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et, parla vérité, vous irez à la liberté. »
Or la loi et ses déductions sont applicables dans les trois mondes où l'homme doit s'éveiller.
L'homme doit s'éveiller dans trois mondes, dans les trois mondes qui sont. Et il s'y doit développer selon les facultés qu'il a. C'est en vertu de sa constitution psychologique, que, dans chacun des mondes, — le monde de la nature, le monde humain, le monde divin, — il marchera, sous l'impulsion première, d'abord vers la connaissance delà vérité, ensuite, par la connaissance de la vérité, et toujours sous l'impulsion première, vers la possession de la liberté.
Ainsi, dans le devoir unique d'obéir à la loi unique, on peut distinguer trois devoirs, ou plutôt trois grandes tâches nécessaires imposées à l'humanité.
Voici nos trois grands devoirs : « Remplir la terre et la dompter : Crescite et miiitiplicamini, et replète terrant, et subjicile eam.
« Ordonner tout le globe terrestre danslajustice et l'équité : Disponat orbem terrarum in œquilate et justitiâ.
« Chercher avant tout le royaume de Dieu et la justice de Dieu : Quœrite ergo primum regnum Dei et jastiliamejus.
Mais, dès que l'homme se met à son premier
devoir, l'expérience lui apprend qu'il ne le peut remplir, s'il ne remplit pas le second. L'homme ne peut pas couvrir la terre et la dompter, s'il ne dispose le globe dans l'ordre et la justice. Et il ne peut que commencer ces deux grandes entreprises, il ne peut les pousser à bout, s'il n'accomplit pas la troisième, s'il ne cherche avant tout le royaume et la justice de Dieu, s'il ne trouve en Dieu même le point d'appui de son effort.
Il essaye de dompter la terre, et puis, pour la dompter, il essaye d'établir la justice : puis, pour établir la justice, entreprise plus difficile encore que la première, il a recours à Dieu. Puis il recommence son travail, et pour dompter la terre, et pour établir la justice.
Ce sont là les trois grands cercles historiques qu'entrevoyait Vico, sans pouvoir distinguer ce que chacun d'eux contenait. Il vit bien ces trois périodes récurrentes se suivre toujours dans le môme ordre, et puis recommencer. Et il citait Tacite et Salomon : Nisi forte rébus inest quidam velut orbis, dit Tacite. Quod fuit, hoc est quod futurum est, dit la sagesse de Salomon.
Mais ces périodes récurrentes ne recommencent qu'en s'élevant toujours, et en se résumant. Elles vont en réduisant toujours le labeur de
chaque cercle tout en agrandissant, à chaque pas, l'horizon : comme ces routes en spirale, qui s'élèvent de la plaine au sommet des montagnes.
A mesure que les périodes recommencent, nous avançons vers la pénétration mutuelle des cercles et des travaux.
Les premières sont, de beaucoup, à la fois plus longues et plus lentes, comme sont l'orbite et le mouvement des plus anciennes planètes. Mais les dernières sont à la fois beaucoup plus rapides et plus courtes.
Quoi qu'il en soit, il faut savoir que dans chaque cercle, dans chaque grande période de l'histoire, les trois phases secondaires sont toujours: 1° persévérer, malgré l'obstacle, dans la loi; 2° arriver par ce mérite à la connaissance de la vérité; 3° et, par la vérité, à la possession de la liberté. Toutes ces formules, d'ailleurs, sont des textes de l'Evangile. Ce sont les lois éternelles de la vie que Jésus-Christ, a révélées au monde : Verba vitœ œternœ habes (1), paroles de la vie éternelle, paroles législatrices, qui, aux yeux des plus profonds génies, aussi bien qu'à mes faibles yeux, suffisent à montrer la lumière de sa divinité!
(1) Joan., vi, 69.
La force qui produit le progrès de l'histoire, c'est donc la volonté de l'homme travaillant sous la loi. Ceci est la cause de l'histoire, comme l'attraction est cause de tous les mouvements des astres.
Mais ni la volonté de l'homme ni l'attraction ne sont forces premières ni causes premières des faits. Gela est déjà démontré pour les deux forces morales de l'âme, intelligence et volonté, en parfaite rigueur scientifique, et ce sera démontré un jour, bientôt peut-être, pour l'attraction, comme théorème fondamental de la physique. Je l'affirme, parce que cette démonstration m'est connue dans sa base. Le calcul et l'observation, et le détail des expériences physiques et mécaniques palpables, y ajouteront des lumières qui la rendront sensible à tous les yeux, au profond étonnement des esprits qui, aujourd'hui encore, veulent supprimer la cause première.
La cause première de tout et, en particulier, de l'histoire et de son progrès, c'estDieu, « notre
Père qui est dans le ciel..., qui veut que nous ayons la vie toujours plus abondante. »
La cause seconde, c'est l'homme, qui veut la vie, et qui la trouve à la seule condition du travail sous la loi.
L'histoire du travail et sa loi, et le rapport de la force seconde à la force première, et le fruit et la garantie du travail, la certitude de sa fécondité, tout cela se trouve renfermé en un simple et puissant foyer de lumière, dans ces paroles de l'Evangile :
« Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez et il vous sera ouvert.
« Quiconque demande reçoit, qui cherche trouve; et l'on ouvre à celui qui frappe.
« Qui d'entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donne une pierre; ou lui donne un serpent, s'il demande un poisson?
« Si donc vous, tout méchants que vous êtes, savez donner à vos enfants ce qui est bon, à plus forte raison, votre Père qui est dans le ciel donnera-t-il tous les biens à ceux qui les lui demandent (1). Donc tout ce que vous voulez
('.) Il y a un intermédiaire logique omis dans la trame du discours et qui se trouve quelques lignes plus haut : « On se servira envers vous de la même mesure dont vous vous servirez envers les autres... »
« Donc, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. Voilà la loi. »
Ce texte renferme évidemment la loi de la vie, et le tout de la vie.
Mais c'est ce que ne peuvent comprendre les esprits arrêtés au premier jour de la pensée. Le commencement de la science, consolidé en eux, les enveloppe et les enferme, et se tourne en arrêt de développement. Ils sont dans la physique, la mécanique et la géométrie, sans en pouvoir sortir, ni pouvoir, à travers l'enceinte, regarder l'immense univers. Fixé au premier degré de la science, qui correspond aux premières assises de la réalité terrestre, leur esprit, comparé à l'esprit entier, serait ce qu'est l'état granitique du globe avant la vie et avant l'homme, comparé à l'état présent, où la vie couvre tout, où l'homme connaît et aime, et veut l'amour, la paix, et le bonheur sans fin.
Mais eux, devenus peu à peu conformes à l'objet exclusif qu'ils regardent, sont parvenus à ce qu'il est très exact d'appeler Y état métallique de l'esprit. Ils n'admettent pas que rien existe au-dessus de ce qu'ils sont et de ce qu'ils pensent. Que si, de ce dernier degré de l'échelle des êtres, ils veulent parler pour nier Dieu, n'allez pas dire avec Virgile : Pecudesc/ue locutœ, infandum! Dites en toute précision scien-
ti Pique : Lapidesque locuti, ou, d'un autre point de vue, avec Plante : Lapides loqui.
Il y a dans cet 'état mental qui nie Dieu, dans cet orgueil par pénurie, dans cette audace par mutilation, un élément de ridicule indélébile, qui, malgré moi, résulte sous ma plume de la seule description psychologique des faits. Mais ce n'est pas le rire que m'inspirent les athées. L'athée est, ou victime d'une infirmité morale et intellectuelle, ou, sans particulière infirmité, c'est un esprit perdu par un fragment de science subitement durcie et devenant obstacle à toute lumière nouvelle. Mais ce n'est pas encore Yathée dans Came. Celui-ci a dit dans son cœur : « Il n'y a point de Dieu. » Tout homme qui maintient la morale, lors même qu'il se déclare athée, n'est pas athée dans l'âme. Il est inconséquent, il est absurde, c'est évident; mais ce n'est pas un monstre. L'alhée dans l'àme est celui qui nie, non pas de bouche seulement, mais de cœur et de fait, la distinction du juste et de l'injuste, et qui en vient au plein mépris de l'homme, vivante image de Dieu. Celui-là est un monstre; il en existe, mais Dieu seul les connaît. Les monstres, toujours prêts à tout mensonge et à tout homicide, sont les centres générateurs de ces tristes groupes sans duiée,
qui apparaissent et passent de loin en loin, dans l'histoire de l'esprit humain, niant Dieu, niant tout; parlant un langage lourd, froid, plat, sombre et vide, et inconnu du genre humain; n'ayant jamais eu parmi eux trace de beauté ni de génie : malheureuses bandes d'infirmes et de mutilés volontaires, porteurs, pour la plupart, de cette folie coupable qui est vice, et que l'on acquiert peu à peu, en domptant sa conscience, et foulant aux pieds sa raison.
La cause des faits, la cause de l'histoire et de son progrès, c'est Dieu d'abord, et puis l'homme libre, travaillant sous la loi.
Mais voici que la science fait pour l'histoire et pour la vie des sociétés ce qu'elle a fait, en psychologie, pour la raison et p^ur la volonté, ce qu'elle fera un jour, bientôt peut-être, pour toutes les forces sans exception. Dans la raison et dans la volonté, une analyse scientifique certaine découvre deux éléments, l'un qui vient de la cause première, et l'autre de la cause seconde.
Or, la science trouve les mêmes éléments dans l'ensemble de la vie sociale.
Le corps social est, sous plusieurs rapports, précisément et scientifiquement comparable au corps humain. Il y a, pour la vie du corps, deux ordres de fonctions distinctes, fonctions nécessaires, fonctions libres : celles que la nature même opère en nous sans nous, et puis celles qui se font en nous par nous ; celles qui se continuent, soit que l'homme dorme, soit qu'il veille, comme la circulation du sang-, et celles qui sont le propre de sa vie éveillée, consciente et libre, comme la marche et comme la parole. Les premières sont la conséquence de l'admirable organisation naturelle que Dieu donne. Les secondes sont, en outre, l'ouvrage de l'homme, de son esprit, de Sun choix et de sa volonté.
Il en est manifestement de même pour l'organisation sociale. Les mêmes termes s'appliquent aussi précisément à la vie du grand corps social qu'à celle du corps humain : fonctions nécessaires, fonctions libres; fonctions continues, inconscientes, involontaires, et qui se font en nous sans nous, résultat nécessaire de l'organisation sociale naturelle et universelle; puis, fonctions libres, prévues, voulues : vie libre, vie consciente et volontaire, dépendant
de l'opération propre de l'homme, de ses idées, vraies ou fausses, et de ses volontés, droites ou perverses.
Rien de plus admirable, rien de plus salutaire que les effets des fonctions continues, nécessaires, indépendantes de notre science et de notre choix, et qui résultent de la constitution providentielle du corps social. C'est là ce que j'ai nommé la divine préparation de justice dans le inonde.
Mais où donc est le mal et le désordre? Evidemment, dans l'autre sphère de la vie sociale. Ce qui se fait en nous sans nous est toujours bien. Ce qui se fait en nous par nous est bien ou mal, selon que la raison et la justice sont observées ou foulées aux pieds. C'est l'erreur et l'iniquité qui troublent, neutralisent ou détruisent les effets admirables, les forces salutaires de l'organisation providentielle. Quand la raison et l'équité régleront plus exactement les mouvements libres de la vie sociale, ou réprimeront seulement leurs principaux excès, alors, la liberté conspirant avec la nature, l'effort humain avec la Providence, on verra la magnificence de Dieu dans la merveille des sociétés humaines, comme on la voit éclater dans les cieux.
« Cherchez donc la justice, et tout le reste
vous sera donné par surcroit. » Oui, la justice est bonne à tout, implique tout, et tout lui est promis en la terre comme au ciel.
Il est visible que, si l'on met à part le vice, la violence et la fraude, la vie des hommes est. par la sagesse et la bonté de Dieu, organisée de telle manière que toute l'humanité, sous la loi du travail et de la libre et juste communication, marche vers un niveau commun, lequel s'élève toujours. Telle est la beauté manifeste de l'organisation providentielle des sociétés, et l'abondance croissante des biens que Dieu prépare.
Mais il est un obstacle à ces biens : cet obstacle, c'est l'injustice. Tous les biens, en effet, sont à la nécessaire condition du travail sous la loi : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Voilà le travail sous la loi.
Mais si, loin de travailler l'un pour l'autre, nous tuons ou dépouillons les autres du fruit de leurs travaux, que peut-il arriver? Alors tous les maux tombent sur nous. Il n'y a plus que décadence, oppression, séparation, division, et par conséquent ruine commune.
Donc il faut arracher de la chair et de la vie sociale l'épine douloureuse et sanglante de l'injustice.
Il faut connaître et regarder en face cet unique ennemi, l'injustice.
Il y a deux grandes formes visibles de l'injustice : Y homicide et la spoliation, qui opèrent d'homme à homme ; et il y a la forme générale et latente, le vice qui opère dans le cœur de chaque homme.
Le monde est encore aujourd'hui, soit à l'égard de l'homicide, soit à l'égard de la spoliation, soit à l'égard du vice, dans un aveuglement barbare.
Il faut démasquer cet obstacle perpétuel aux grands progrès toujours offerts par la divine préparation de justice dans le monde.
Il faut verser, s'il se peut, la lumière, d'abord sur les deux formes les plus saisissables du mal, l'homicide et la spoliation, tels qu'ils sont et sévissent aujourd'hui sous nos yeux.
La spoliation ! Nous l'avons déjà dit: Voici, en France, l'état présent des choses, étudié dans la statistique judiciaire. En l'année où j'écris ces lignes, la justice de mon pays se déclare comme en permanence pour juger sans relâche des bandes d'escrocs, organisées en sociétés dites financières, en si grand nombre, qu'en dix-huit mois, — ce sont les paroles textuelles de la magistrature, — « en dix-huit mois, plus de quarante sociétés ont eu à rendre compte, à la juste sévérité des lois, de plus de 80 millions jetés et perdus dans l'abîme de la spéculation coupable (1). »
A quelle époque de l'histoire de France croyez vous que la justice du pays ait eu à condamner, dans un an, à peu près quarante bandes ar-
(1) Moniteur, compte rendu de la séance du Corps législatif, 20 mars 1866.
niées ou non, organisées pour la rapine? Assurément, depuis tout au moins huit cents ans, cela ne s'était jamais vu.
Mais il y eut autrefois des bandes que les soldats du roi ne purent pas toujours réprimer. De pareilles bandes, sans armes, il est vrai, n'existent-elles donc plus? A-t-on donc oublié ce cri d'un magistrat : « Ils sont donc plus forts que la loi!... Que s'il faut supporter ce scandale, je demande que la loi disparaisse, et que nous ne soyons pascondamnés, nous, ses ministres, à la tenir en nos mains, frémissante, inappliquée, vaincue. »
Qui donc ne voit aujourd'hui nos lois sur les jeux de hasard foulées aux pieds de tous côtés, violées impunément par ces puissantes sociétés financières dont l'administration se fait effrontément complice (1)? Que devient donc le pouvoir judiciaire? Est-il encore un pouvoir distinct? Gomment ce grand pillage des faibles par les puissants finira-t-il? La féodalité d'argent finira comme a fini l'autre, par une nouvelle émancipation des communes qui commence aujourd'hui.
(1) Voir, dans le Temps du 23 novembre 1866, comment est violée la loi du 21 mai i 836, qui prohibe les loteries et qui les déûnit ainsi : « Sont réputées loteries, et interdites comme telles, toutes opérations offertes au public pour faire naître l'espérance d'un gain qui serait acquis par voie du sort. »
(jiàce à Dieu, il ne faut plus parler, que comme souvenir historique, d'un mal, moyen terme entre l'homicide et la spolation, tenant des deux, et que l'antiquité entière regardait comme une nécessité sociale inévitable, je veux dire l'esclavage.
Grâce à Dieu, l'Évangile a produit ce progrès impossible: l'abolition de l'esclavage ; car ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu.
Nous venons d'assiter hier à la grande épreuve d'une société chrétienne, où des aveugles, foulant aux pieds la loi du Christ, ont voulu rétablir l'esclavage : Redire advomilum. dit saint Paul. Mais par la force vitale d'une grande nation chrétienne et libre, cette horreur a été vomie aussitôt avec des torrents de sang : torrents de sang versés à flots pour expulser du corps l'effroyable poison. Ici la justice et la vérité ont pu respirer un instant. Elles en avaient besoin pour ce qui allait survenir.
Parlons de l'homicide proprement dit.
Ce qui allait venir, c'est que Satan, prince de mensonge et d'homicide, Satan, expulsé sur ce point, allait entrer en d'autres 'corps. L'esprit de l'homicide vient s'abattre sur l'Europe, sous une forme bien inattendue.
Depuis longtemps, la science démontre, et le bon sens universel ne cesse de répéter, que la folie des armées permanentes qui, de compte fait, dévore plus de la moitié de la substance des peuples, doit enfin cesser; qu'il est grand temps de supprimer ces ruineuses, immorales et absurdes dépenses de travail et de sang. Eh bien! c'est le contraire qui tombe sur nous. Il s'agit aujourd'hui, par toute l'Europe, non de diminuer, mais de doubler le tout. Mars dévorait sur son autel la moitié de la substance des peuples. Gela ne suffit plus. Il faut à Mars, je le répète, deux fois plus d'hommes et deux fois plus d'argent! Il va donc nous manger tout entiers!
Voilà où nous conduit le travail souterrain des fourbes, des dominateurs, des habiles, des
insensés qui croient pouvoir porter dans leur tête solitaire le destin des nations.
Satan donc, expulsé sur ce point, est venu s'agrandir sur un autre. Expulsé de la grande institution de l'esclavage américain, il a trouvé un nouvel asile parmi nous. Serait-ce que, vieillis, affaissés et déchus, sans courage, sans souci de l'honneur et de la liberté, sans foi, sans Dieu, avides d'argent, avides de joie, nos âmes commencent à devenir immondes?
Il est temps de détourner les yeux de ces effroyables progrès du brigandage et de l'homicide. N'y a-t-il donc aucun autre progrès du monde contemporain? Et ces fléaux croissants ne seraient-ils donc pas peut-être la croissance de l'ivraie, qui se mêle à la croissance de la moisson?
Ah ! certes, tel est bien mon espoir. Et pourtant il y a des heures où, contemplant le froment et l'ivraie, je ne vois plus lequel des deux aura la force d'étouffer l'autre.
C'est donc ici le moment de méditer avec
plus rie science le spectacle du monde contemporain.
Ici, enfin, je trouve le point d'appui de l'espérance. Ici, je lis en splendides caractères les premiers traits de la loi de Dieu en action dans l'histoire ; et, dans ces premiers traits visibles et réalisés, je commence à oser prévoir, comme me le permet l'Evangile, « les choses qui surviendront ».
Nous avons sous les yeux le plus admirable spectacle qu'il ait jamais été donné à l'œil humain de contempler.
Nous avons aujourd'hui, en ce siècle même, et en ce siècle seulement, un spectacle absolument nouveau pour l'homme. Nous voyons de nos yeux, des yeux du corps, la [merveille des applications matérielles de la science. Tous les hommes voient cela: le miracle est corporellement manifeste pour tous. Ici, nul ne conteste rien, et le genre humain tout entier est ébloui d'admiration.
L'homme commence à. dominer en maître la nature, et l'on prévoit qu'il peut vraiment dompter la terre.
N'est-ce point déjà la dompter que de l'avoir enveloppée de ce réseau magique, dans lequel tous les hommes se parlent comme s'ils étaient dans un même lieu?
Qu'est-il donc arrivé? Le voici : c'est que des hommes, à force de chercher, d'interroger, de solliciter la nature et de frapper à toutes les portes, ont découvert ses véritables lois, et, par la connaissance des lois, ils ont saisi les forces. Maintenant ils les tiennent et les dirigent en maîtres.
Mais qui donc a fait cet ouvrage? Ce sont les hommes de l'ère nouvelle, c'est l'ensemble des nations chrétiennes. Les autres hommes ne cherchent point ces choses et ne s'en occupent pas.
Mais depuis quand a commencé le grand élan d'intelligence qui a enfanté ces prodiges? Depuis sept siècles environ; depuis le jour où, animés d'un même sentiment, les hommes ont commencé à penser en commun d'un bout à l'autre de l'Europe. Ceci est le commencement de l'élan. On a d'abord médité Dieu, l'àme humaine, le dévoir, dans la lumière de l'Evangile, comparée à toutes les lumières de la raison et de la philosophie des anciens. Puis, on en est venu, depuis plus de cinq siècles, à l'espoir et à la volonté de découvrir tous les secrets de la nature. Tant que l'effort, sur ce point, demeura individuel et occulte, impétueux et présomptueux, il échoua. Mais quand il devint humble, patient, persévérant, capable d'interro-
ger et de solliciter longtemps, quand il devint public et commun à tous les chercheurs, s'aidant les uns les autres, — il y a de cela quatre siècles bientôt, — alors commencèrent les prodiges. Alors paraît la vérité, la découverte des vraies lois. Enfin, depuis un demi-siècle, nous possédons et appliquons les forces. Et cette œuvre s'avance avec une vitesse grandissante, poussée par un grand nombre d'hommes travaillant en commun.
Voyez à quoi se ramènent tous ces faits. Les peuples de l'ère évangélique, travaillant sous la loi, sont arrivés à connaître la vérité; et, par la vérité, ils arrivent à la liberté. C'est la loi de l'histoire en sa propre formule.
Mais précisons et comprenons-le bien. Nous parlons ici du premier degré de la science et du premier degré de la liberté. Le science de la nature nous donne la liberté au sein de la nature; la science des lois physiques nous met en possession des forces de la matière. Nous cessonsd'être esclaves de la nature physique ; nous sommes libres à son égard, et, à peine libres, nous devenons rois. Voilà ce que j'appelle les premiers traits de la loi de l'histoire ou de la loi de Dieu, lisibles aujourd'hui en splendides caractères dans la vie de l'humanité.
Et voici comment on peut lire, dans cette première vue de la loi, les choses qui surviendront.
Je dis que, quand nous saurons et voudrons chercher les vraies lois de la vie sociale, comme nous avons cherché les lois de la nature; quand, méprisant les entreprises occultes et laissant les efforts individuels et les coalitions sectaires, les élans orgueilleux, impétueux, violents, nous en viendrons au vrai travail, humble, patient, persévérant, public, commun à tous les hommes de cœur de tout pays chrétien, — les autres peuples ne s'occupant point encore de ces choses; — alors, et en très peu de temps, nous parviendrons à la connaissance des vraies lois de la vie sociale, à la science détaillée de ces lois; et, par la connaissance des lois, nous apprendrons à employer les forces. Ici encore, par la vérité, nous irons à la liberté. La liberté, en tout ordre de choses, c'est l'emploi juste et vrai des forces.
Voilà les choses qui surviendront, déjà visibles dans celles qui se déploient si magnifiquement sous nos yeux.
rî 1 8 RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE
Mais tout ceci est vraiment un drame, aussi terrible que magnifique. Voici qu'au sein de la splendide lumière, nous apercevons un point noir. Ce point noir est de ceux qu'on aperçoit en mer, à l'horizon, au sein du calme de l'Océan et de l'étincelante lumière du ciel : petits nuages qui en quelques heures occupent tout, enveloppent tout dans la plus noire et dans la plus violente tempête, et vont peut-être engloutir dans l'abîme les hommes et le vaisseau.
Le point sombre est ce simple doute : Les hommes vont-ils demeurer dans la loi ou vont-ils rejeter le devoir, Dieu et son Evangile?
Le genre humain arrive, en ce moment, à son âge de majorité, à la pleine possession de sa force physique et à la jouissance de sa fortune. Que va-t-ii faire de ses richesses, de sa force et de sa liberté?
Quel est, en cette crise de la vie, le choix de la plupart des hommes?
La foule choisit-elle le devoir et le travail sous la loi de Dieu, ou bien choisit-elle l'égoïsme ou la volupté?
Que fait-elle de sa liberté? La plupart ne la vendent-ils pas pour la joie, et pour l'argent qui donne la joie?
Que va donc faire le genre humain devenu riche de biens matériels et arrivé à l'âge de liberté, c'est-à-dire au moment où il devrait saisir la liberté? Fera-t-il le choix de la foule? Et comment ferait-il autrement, puisqu'il n'est lui-même que la foule?
Oui, quelques hommes, en cette crise de la vie, choisissent, sans hésiter, les joies sans frein, l'égoïsme absolu jusqu'à l'écrasement et à la mort d'autrui. Ce sont les monstres. Il en existe, mais ce sont là des exceptions qui ne peuvent pas représenter l'ensemble du genre humain.
Un plus grand nombre sont les serviteurs simples de l'égoïsme, ternes et lâches, sans beauté, sans noblesse, et traversent la vie sans honneur : Finem illorum sine honore.
D'autres enfin, — mais quel est leur nombre? — sont le sel de la terre et les héros sauveurs du monde, soit par l'humilité dans le travail et la bonté, soit par la vigueur du génie, de l'amour et de la vertu consacrés aux progrès du monde.
Mais que fera le genre humain? Ces saints et
ces héros soulèveront-ils, tranformeront-ils, sauveront-ils la masse?
Vous le voyez, ce moment même où nous sommes arrivés est le plus périlleux de l'histoire.
Le moment le plus solennel de toute l'histoire, c'est le grand jour où l'ère nouvelle a commencé. Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !
Le moment le plus critique de toute l'histoire humaine, c'est le point même où nous sommes arrivés aujourd'hui.
Le genre humain est parvenu à sa majorité, à la possession de la force physique et à la jouissance de sa fortune. Va-t-il consacrer sa fortune et sa liberté à l'accomplissement du devoir?
Quel est celui des grands devoirs du :genre humain que jusqu'ici nous avons accompli tout entier?
Ne parlons pas du plus haut des devoirs, du règne de Dieu et de la volonté du Père à établir en la terre comme au ciel.
Ne parlons pas du grand devoir qui touche à celui-là : le globe entier à ordonner dans la justice sociale.
Parlons du moindre des grands devoirs : croître, multiplier, remplir la terre et la dompter.
Peut-être pensez-vous que la magique puissance de nos sciences et de notre industrie va dès demain accomplir à coup sûr notre première tâche universelle : couvrir la terre et la dompter? Détrompez-vous. Sans doute, nous en avons la force, mais nous n'en ferons rien, si nous employons notre torce et nos richesses à nous détruire les uns les autres par la guerre, et à nous consumer chacun pour soi par nos passions et par nos vices.
Pensez-vous qu'il soit si facile de croître et de multiplier et d'arriver à couvrir d'hommes la terre entière?
Pourquoi l'empire romain est-il mort par pénurie d'hommes?
Pourquoi la France, il y a quelques jours, a-t-elle appris avec consternation que sa fécondité, depuis un siècle, a diminué de moitié (1)?
Pesez ces mots : la fécondité de la France, moitié moindre depuis un siècle !
(1) 11 y a un siècle, cinq enfants par mariage; aujourd'hui, moins de trois!
Quand Virgile s'écriait :
Salve, magna parens frugum...
Magna virûm...
il n'était, en ceci, déjà que chantre du passé. Il en convient dans la suite du vers :
...Tihi res antiqusp lauclis et arlis Ingredior.
Eh bien! si, parlant de la France, nous disons aujourd'hui :
Salve, magna parens virûm,
c'est du passé qu'il s'agit déjà. A moins que l'on n'entende parler, non du nombre des hommes, mais de la grandeur et beauté du caractère ou du génie des enfants de la France : Magna parens virûm. Mais alors même, alors surtout, est-ce du présent qu'il s'agit?
Nous avons sur la terre un milliard d'hommes. Pour la couvrir et la dompter, il en faut dix milliards.
Pendant ce temps, il y a parmi nous des esprits qui, parlant au nom de la science, s'occupent avant tout des moyens d'empêcher les nations de croître et de multiplier.
Transformons en obligation légale, dit l'un d'eux (1), Xobligation morale de proportionner à son revenu le nombre de ses enfants.
Les philosophes anciens proposaient, pour cela, l'avortement et l'exposition des enfants. Mais les maîtres du monde, Grecs et Romains, arrivent au même but par le vice, grand meurtrier du genre humain. Et, deux siècles après ces philosophes qui demandaient la destruction des nouveau-nés, voilà que tous les historiens se plaignent que la Grèce devient un désert, comme l'Italie, et que les hommes manquent au monde entier.
Qui nous dit que le luxe, le vice, la spoliation et la guerre, l'extinction de la liberté qui s'ensuit, la perte de la foi, de l'honneur, le scepticisme universel, l'affaissement des caractères, ne vont pas arrêter aussi, dans notre monde contemporain, la multiplication, la croissance et l'élan du genre humain? Hélas! la France, il y a peu d'années encore, n'étaitelle pas, dans le monde, le ressort de l'élan? Que devient la France aujourd'hui?
Voici la vérité : sans un progrès de vigueur morale, tous nos autres progrès ne sont rien.
(1) M. Stuart Mill, membre du Parlement anglais, appelé par quelques-uns « la plus grande des autorités économiques de l'Angleterre ».
Tant que le vice détruira les hommes, comme il les détruit aujourd'hui, nul grand progrès des sociétés humaines n'aura lieu. Aucun des grands devoirs universels ne peut être rempli.
Il y a sur la terre une force adverse qui ne cesse de tuer les hommes. La moitié des hommes meurent avant d'avoir vécu, et la moitié de ce qui reste succombe avant d'avoir transmis la vie.
Gomme un serpent qui tient sa proie, la force adverse enlace et enveloppe, écrase, broie et dévore le genre humain.
Et il se trouve des penseurs qui disent : « Il n'y a point de mal. » Et les artistes et les poètes chantent la gloire de la force qui tue; et ceux qui gouvernent les peuples savent invoquer à propos son appui. Nous le voyons aujourd'hui même.
Cette force, c'est le vice : le vice qui tue chaque homme sur place, par cette fureur innée d'universel suicide qui arrache à la science cet axiome : L'homme ne meurt pas, il se tue;
Le vice qui, d'ordinaire, consume dès le premier instant, et dans chaque homme et dans chaque peuple, tout accroissement de force et de richesse et qui oblige l'observateur à dire : « Tout progrès de moralité enrichit, mais tout progrès de richesse corrompt » ;
Le vice qui rend chaque homme indigne e incapable de remplir la grande loi fondamentale et nécessaire : « Ce que tu veux que les hommes fassent pour toi, fais-le pour eux » ;
Le vice qui, au contraire, conduit chaque homme à retourner la loi, et à ne vivre qu'en dévorant autrui ;
Le vice que personne n'étudie assez, que personne ne redoute assez;
L<; vice contre lequel il n'existe qu'un remède unique; mais les hommes ne le comprennent pas.
Quel est donc ce remède que l'homme repousse ou ne connaît pas?
Où trouvera-t-on plus de force morale qu'on n'en a? Ghangera-t-on la nature humaine?
Non, certes, on ne changera pas la nature
humaine, mais ne peut-on pas la guérir? Et la nature humaine, — c'est là son plus magnifique caractère, — n'est-elle pas perfectible?
Ne peut- on pas délivrer l'homme, du moins en grande partie, de l'esclavage du vice?
N'y a-t-il donc, dans le passé du genre humain, aucun exemple d'une victoire décisive remportée sur le vice?
Qu'est-ce .{ue l'ère nouvelle? qu'est-ce qui caractérise ce moment, le plus solennel de l'histoire? C'est la lumière ou plutôt la force qu'enferment ces paroles :
<( Voici Celui qui efface les péchés du monde... Transformez-vous, car le royaume de Dieu approche. »
Et, en effet, nos yeux le voient, cette lumière et cette force produisent l'unique révolution morale qu'ait vue le monde. Du sein de la plus profonde corruption, et des ténèbres les plus épaisses, jaillit la pure lumière des plus solides, des plus sublimes et des plus célestes vertus. Je vois, en ce point de l'histoire, éclater une vigueur morale magnifique. Je vois un très grand nombre d'hommes se retourner absolument et marcher, avec un courage héroïque, à travers la mort, contre le mal et les ténèbres.
Ceci est le grand et vrai soulèvement des esclaves de l'antiquité, contre le vice, leur maître.
Celui « qui efface les péchés du monde » avait dit, parlant de l'esclavage du vice : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Et il ajoute : « Celui qui commet le péché est esclave du péché. » Et puis : « Si le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres. »
Si l'homme s'attache par la bonne volonté à celui qui efface les péchés du monde, peu à peu la bonne volonté conduit à la lumière; et peu à peu la lumière et la bonne volonté nous délivrent de l'esclavage du vice, et nous rendent vraiment libres.
Ceci est la loi de l'histoire, entendue dans son sens premier, littéral, principal, et dont tous les autres découlent;
Tout se ramène à ce seul point : c'est le vice, le vice homicide et menteur, qui tue les hommes et les nations.
C'est le vice qui est notre obstacle. C'est lui qu'il faut dompter. Un progrès de vigueur morale est, en tout temps, l'unique ressource du genre humain. Bonne volonté de la justice, voilà le fond des choses. La vérité, la liberté, sont données à ce prix. A ce prix est l'accomplissement des grands ouvrages qui sont aussi les grands devoirs du genre humain : — remplir la terre et la dompter, — puis disposer le
globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice, — puis chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice, pour que le reste soit donné par surcroît.
Mais aurons-nous la bonne volonté? La bonne volonté nous mènera-t-elle à la lumière, et la lumière à la liberté ?
Oui, sans doute, si nous nous attachons à l'Evangile.
Mais nous attacherons-nous à l'Evangile?
Voilà toute la question. Ici même est le fond de la crise, et le moment le plus critique de la vie de l'humanité. C'est le moment le plus critique de toute l'histoire humaine, parce que c'est le moment qui correspond au point le plus critique de la vie de l'individu, savoir : l'entrée dans l'âge viril et dans la libre disposition de ses forces et de ses richesses?
Qu'en fera-t-on? Et quel choix va-t-on faire entre les deux directions de vie : Scepticisme, Egoïsme et Vice, ou Foi, Travail, Justice, Amour ?