CHAPITRE XIV
Tout enseignement et tout poème comporte ou même demande des digressions ou des épisodes. Nous proposons ici au lecteur une digression sur la métaphysique du progrès.
« Le mouvement ! disait Laplace, le mouvement, cet étrange phénomène dont la nature sera toujours inexplicable ! »
Si le profond mécanicien du ciel parle ainsi du mouvement, qu'eùt-il àil à\i progrès? Si\ est, en effet, surprenant de voir la matière inerte recevoir le mouvement, le conserver tel qu'il
est donné, sans en jamais rien altérer, que serace devoir devenir des choses qui n'étaient pas? A partir d'un état quelconque de l'être et de la vie, voir survenir, ou des êtres nouveaux plus parfaits, ou les mêmes êtres dans une vie plus haute, quel inexplicable prodige !
Or nous voyons, dans l'univers, et le mouvement et le progrès. Non seulement nous voyons notre globe et le ciel entier se mouvoir, avec une admirable harmonie de mouvement, mais, dans l'histoire des êtres, nous découvrons cette autre espèce de mouvement, beaucoup plus admirable et incompréhensible, que nous appelons le progrès.
La matière qui se meut demeure ce qu'elle était, et son mouvement est toujours identique à lui-même. Rien ne varie, rien n'intervient.
Mais le progrès, c'est la venue de ce qui n'était pas. Une chose nouvelle survient, plus grande, plus belle que ce qui précédait. Une vie plus haute s'élève, non la vie qui était, et qui, comme fait le mouvement, se maintient et se perpétue. C'est une vie autre, qui n'était pas, et qui devient, plus belle, plus riche que ce qui précédait.
Relisez ce que vous avez lu déjà dans les entrailles de la terre.
Et d'abord, pour ne pas remonter plus haut,
la matière inerte était seule. Tout était pierre. Tout était mécanique, physique, géométrie, chimie.
Tout à coup, à travers un abîme, sans déduction possible de l'une à l'autre, après la pierre inerte, voici la vie.
C'est un règne nouveau, dit la science. Le mot est bon. Mais, regardez encore. Ne voyezvous pas aussitôt deux règnes de la vie?
Voici la vie première, qui consiste seulement à croître et à multiplier; et puis voici cette autre vie plus noble, qui d'abord croit et multiplie, mais qui, de plus, sent et se meut!
Ce n'est pas tout ; car, après ces deux formes de la vie, survient une vie nouvelle, impliquant, résumant ces deux formes, mais en y ajoutant ceci, savoir : dans la sensation la raison, et dans le mouvement la liberté !
Voilà trois merveilleux progrès. Et l'homme, qui les résume, a lui-même pour loi le progrès. C'est l'être perfectible, qui est capable de progrès, et qui a pour devoir le progrès, ou du moins l'effort vers une vie plus haute, vers la justice, la vérité, la liberté.
Donc, répétons-le. si le mouvement, cette continuité de ce qui est, parait si admirable, que dire de ces élans qui vont de ce qui est à ce qui n'était pas; qui donnent d'essentielles
nouveautés, qui arrivent, par d'incompréhensibles transcendances, du moins parfait au plus parfait? Que dire de la cause du progrès avant l'homme, et de sa cause dans l'homme, capable lui-même de progrès?
Evidemment, à moins d'admettre que quelque chose peut venir de rien, c'est-à-dire à moins d'abolir la raison, évidemment tout progrès suppose une force, un être, un acte, plus grand d'abord que ce qui était, plus grand en outre que ce qui survient.
Sachez-le, tout progrès suppose la puissance infinie. La cause nécessaire du Progrès, c'est la liberté, sage et bonne, du Père des êtres, du Tout-Puissant.
Tout l'Évangile est le code du progrès. Tout l'Évangile n'est qu'exhortation au progrès, annonce et promesse du progrès, révélation des sources du progrès.
L'Évangile, c'est l'annonce du Royaume de Dieu qui approche, qui est venu, mais qui approche toujours; où l'on entre sans cesse, sans jamais l'occuper tout entier.
Or à quoi, selon l'Évangile, est semblable le Royaume de Dieu?
Le Royaume de Dieu est semblable au ferment que Ton met dans la pâte, et qui fermente jusqu'à ce que toute la masse soit levée (1).
Le Royaume de Dieu est semblable au grain de sénevé, qui est la plus petite des semences, mais qui grandit et se développe jusqu'à ce qu'elle soit un grand arbre : Et fît arbor (2).
Le Royaume de Dieu est semblable à la semence, qui produit d'abord l'herbe verte, puis la fleur de l'épi, puis le fruit solide dans l'épi : Fructum ascendentem et crescentem (3).
Le Royaume de Dieu est encore la moisson qu'il faut laisser croitre, et grandir, et mûrir, ayant soin de n'en rien arracher, même sous prétexte d'en arracher l'ivraie (4).
Le Royaume de Dieu est le don continu que nous fait notre Père, qui veut que ses fils aient la vie, et l'aient toujours plus abondante : Ut vitam habeant, et abundantius habeant (5).
« Croissez, multipliez » ; c'est la première parole que Dieu adresse à l'homme.
Tout cela, c'est bien le progrès.
(i) Matth., xiii, 33.
(2) Matth., xiii, 3.
(3) Marc, iv, 8.
(4) Matth., xiii, 24.
(5) Joan., x, 10.
Mais veuillez comprendre ceci. La plus profonde, la plus savante et la plus parfaite de toutes les formules du progrès, c'est celle-ci : « Le Royaume de Dieu approche. » Il n'est pas venu; il n'est pas à venir : « Il approche. » Ce qui explique, sans incertitude possible, la prière essentielle du chrétien : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. » Voilà la vraie prière de l'homme, depuis le commencement jusqu'à la dernière heure du monde : « Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite », et que le progrès soit toujours. Jamais le progrès ne peut être fini ni ne doit s'arrêter. Jamais la volonté de Dieu ne sera tellement accomplie, qu'on l'ait tout épuisée. Jamais le règne de Dieu tellement venu, qu'il ne puisse arriver encore. Dieu n'est-il donc pas l'infini, la perfection et l'amour absolus? Est-ce qu'on épuise l'infini? Est-ce qu'on n'y peut pas avancer toujours? Est-ce qu'on le peut parcourir jusqu'au bout? Qui jus tus est, iustificetur adkuc; qui
sanctus est, sanctificetur adhuc (1). Allons de clartés en clartés.
Tel est le plus magnifique caractère du progrès. Il est corrélatif à l'infini, à l'infini réel, actuel, sa cause première et sa cause finale, à Dieu, qui seul peut causer le progrès et le causer toujours.
Tout mouvement démontre rigoureusement la présence actuelle de Dieu. A plus forte raison, tout progrès démontre la présence réelle et actuelle du Dieu, à la fois tout-puissant, sage, bon, libre, parlait et infini.
Mais aujourd'hui la plupart des savants sont, sur ce point, d'une ignorance si entière et si fière, que quelques-uns peut-être accueilleront en souriant ce que j'affirme ici : et cela parce qu'ils ne sauraient comprendre la métaphysique d'Aristote, ni aucune autre métaphysique, dont ils demandent d'ailleurs l'abolition.
Eh bien ! j'insiste et j'affirme qu'avant peu de siècles, cette vérité sera démontrée, à la fois, et par l'expérience, et par le raisonnement, et comme un théorème de physique, et comme un théorème de géométrie, qui serait en même temps un théorème de mécanique (2). Et ce sera le théorème fondamental, absolument cer-
(1) Apoc, xxii, 2.
(2j AutSv xà 7rpwxa rà aùtoc. (Aristote.)
tain, de chaque science en particulier, et de tout l'ensemble des sciences. Deas scientiarum Dominus est. Cet oracle est tout à fait sur. N'oublions donc jamais cet essentiel caractère du progrès: ayons bien cette science du progrès, si propre à nous donner, tout à la fois, et l'espérance immense de l'avenir et la constante humilité dans le présent. Nous approchons etnous approcherons toujours. Quel bonheur et quelle gloire ! Mais nous sommes loin encore ; nous avons l'infini devant nous. Que l'infini est admirable et que nous sommes petits encore ! Oh! que le Père soit toujours avec nous pour nous maintenir et nous élever! Si nous allions nous arrêter, nous séparer de lui, nous perdre, comme l'enfant que son père a perdu, alors nous ne serions plus que décroissance et tendance au néant.
Et toutes ces vérités se trouvent avoir dans la géométrie et dans nos idées d'infini et de fini ce merveilleux type des séries et des convergences qui marchent vers leurs limites, leur
but et leur fin idéale ; qui en approchent toujours sans l'atteindre jamais. Quelles lumières ces vérités à la fois évangéliques, et idéales, et nécessaires, ne versent-elles pas sur les lois de la vie réelle !
S'il s'agit, par exemple, de science sociale et d'économie politique, je vois le plus profond des maîtres faire appel à cette loi : « Loi mathématique, très fréquente, dit-il, et très inconnue en économie politique.» Et il l'explique ainsi: « C'est précisément parce que nos facultés et nos désirs se développent dans l'infini... qu'on peut citer une multitude de points, audessus de l'humanité, où elle ne parviendra jamais, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il arrivera un instant où elle cessera d'en approcher (1). «C'est là même un des caractères généraux de tout le développement humain. C'est l'un des caractères de la loi de l'histoire. La loi est absolue. Mais elle est précisément l'absolu, l'idéal, dont l'homme doit approcher toujours.
Ceci est l'absolu : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Mais quand jamais aurai-je fait aux hommes tout ce que je voudrais que les hommes fassent pour moi? Je m'efforcerai bien
(1) Bastiat, Harmonies, p. 68.
d'approcher de ce tout, mais, certes, je n'en aurai jamais fini. Voilà le relatif.
Mais, en outre, si je demeure dans cette bonne volonté, à mesure que je m'approcherai de la perfection de, la loi, alors, certes, de plus en plus, j'entrerai dans la science du vrai, que je ne puis pas épuiser, — ce serait avoir compris Dieu, — et j'entrerai aussi de plus en plus en possession de la liberté, que je n'aurai jamais entière et absolue, car ce serait être acte pur, lotus actus, comme Dieu.
Mais courage ! Car tout cela veut dire que nous ne pouvons devenir infinis, mais que nous nous développons dès aujourd'hui dans l'infini. C'est en Dieu que nous sommes, en Dieu que nous vivons, et que nous nous mouvons.
Qui donc oserait assigner un terme à la croissance de l'humanité, au progrès de tout bien et aux triomphes de la justice, et de la vérité, et de la liberté, sur le pouvoir réputé invincible des ténèbres et de l'iniquité?
Certes, ce n'est pas moi. Car, comme chré-
tien et prêtre catholique, voici l'une des prières publiques que l'Eglise m'ordonne de prononcer, à peu près tous les jours : « 0 Dieu, exaucez les prières de votre Eglise, et faites que, triomphant de toute erreur et de tout mal, nous puissions vous servir dans la sécurité et dans la liberté. » Que si ces immenses espérances vous étonnent, n'oubliez pas que le genre humain n'est qu'au début de sa carrière, et que nous avons devant nous bien des siècles de siècles. Il est évident aujourd'hui qu'il faut dire de l'humanité ce que de Maistre a dit du christianisme: « Je ne voudrais pas affirmer que ses premiers siècles soient passés. » Ou plutôt il faut affirmer que nous sommes en ses faibles commencements.
« Apprenons, dit Bossuet, que, selon le langage du Sauveur, qui est celui de la Vérité, tout ce qui est temps n'est qu'un point, et moins que rien ; et que ce qui dure, ce qui est véritablement, c'est l'éternité qui ne passe jamais. Comptons pour rien tout ce qui passe. Il y a près de dix-sept cents ans depuis l'ascension de Notre-Seigneur, et tout cela devant Jésus-Christ, qui est le père du siècle futur (ls. , îx, 6), n'est peut-être qu'une très petite partie de tout le temps qui se trouvera du jour de r Ascension à la fin du monde, que Jésus-
Christ a compté pour rien. Les siècles sont donc moins que rien : mille ans valent moins qu'un jour selon cette mesure (1). »
Comme nous sommes forcés par la science d'habituer notre petite pensée aux grandeurs de l'espace, nous voici maintenant forcés de nous habituer aux grandeurs du temps. La science nous montrait des espaces que la lumière met des millions d'années à traverser. Voici qu'elle nous montre des êtres, les corps célestes, qui mettent des millions et des millions d'années à se former ou à s'éteindre. Voici que l'on en vient à calculer ce que vivent les soleils. On connaît à peu près le temps pendant lequel une planète comme la terre est habitable pour la vie. Or c'est par millions et millions de siècles qu'il faut certainement compter. Si donc la durée moyenne de ces demeures, sauf accident, est de quelques milliards d'années, est-il à croire que les habitants de ces solides et splendides palais n'aient à y vivre que dix à vingt mille ans? Rien'dans l'œuvre de Dieu ne porte ce caractère de disproportion absolue.
Oui, le temps est beaucoup plus grand qu'on ne l'a jamais su, et notre humanité a devant
(1) Méditations sur l'Évangile, xxvr jour.
elle très probablement des millions et des millions d'années à passer sur la terre.
Oh ! nous avons de grandes et admirables destinées, que les hommes, encore aujourd'hui dans l'enfance, sont bien loin de pouvoir soupçonner. Mais, grâce à Dieu, nous avons aussi, — et quel honneur et quel bonheur pour nous! , — nous avons aussi, comme défenseurs, cultivateurs et rois de notre terre, d'admirables devoirs, grands comme nos sublimes destinées.
Il faut entrer ici plus profondément dans l'essence du progrès, dans l'étude de sa cause, de sa fin, de ses phases.
Le progrès, c'est la marche de Dieu sur la terre, c'est le travail du Père pour conduire au souverain bien tous les êtres ; c'est le travail du Fils pour s'élever, avec toute créature (1), dans la vie éternelle, dans le bonheur et dans l'amour ; c'est l'incessante opération de l'esprit de vie et d'amour pour apprendre aux enfants
(i) Praedicate Evangelium omni creaturse.
de Dieu à imiter la vie de Dieu, afin d'entrer dans le bonheur et l'immortalité de Dieu. Le bonheur, c'est l'union des êtres, et l'immortalité, c'est la vie continue qu'ils se donnent par l'amour. La cause du progrès c'est, de la part de Dieu, la possibilité qu'il crée d'imiter sa vie, et, de notre côté, c'est l'effort pour imiter en effet ce modèle. La possibilité d'imiter Dieu, c'est l'existence même de plusieurs entre qui l'amour est possible. Le premier moment du progrès, c'est le premier effort pour accomplir l'unique loi de la vie et la première imitation de Dieu : « Tout ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Mais qui donc les pousse à cela, si ce n'est Dieu lui-même, et vivant lui-même de la sorte, et en lui-même et avec nous? Qui nous développe, si ce n'est la chaleur divine qui nous couve, et nous remplit, et nous dilate de plus en plus?
Il est visible que Dieu fait tout pour arriver à la personne : toutes les créations antérieures à la personne humaine, c'est-à-dire à l'être capable de connaître et d'aimer, ne sont que créations préparatoires. C'est le lieu, c'est le moule, c'est la demeure que le Père construit pour ses fils à venir. C'est le côté nécessaire et impersonnel de la vie, que Dieu donne à qui n'avait
rien, et à qui n'était pas, comme point d'appui pour devenir et pour grandir sciemment et volontairement.
C'est, dis-je, à la personne que le travail de Dieu veut en venir. Tout est évidemment créé pour l'être intelligent et libre capable d'imiter la vie de Dieu et de s'unir à son bonheur et à son amour. Nul poète ne décrit un lieu que pour y mettre l'homme. Et il n'introduit l'homme que pour le conduire à l'amour. La métaphysique entière du progrès, ce serait la métaphysique de la vie, éternelle et universelle. Gomment Dieu, qui est, en certain sens vrai, la vie de l'univers, dit saint Thomas d'Aquin {quasi quêedam vita universa [1] ). comment Dieu conduit-il toute chose à croître par des espèces de battements de cœur, par vibrations et ondes, par une circulation de vie de lui aux êtres et des êtres à lui, et par ces périodes qui sont la nuit, le jour, la vie, la mort; qui donnent et qui reprennent, qui recueillent et qui dilatent?
Bornons-nous à ces énoncés, que d'ailleurs presque personne ne saurait comprendre aujourd'hui.
(1) Opusc, II, cap. cxiAii.
Mais voici ce qu'il faut ajouter, et peut-être se trouvera-t-il quelqu'un pour le comprendre.
C'est qu'en tout ordre de choses, Dieu donne la vie croissante et opère le progrès par un procédé analogue à celui par lequel, dans la nature, se déploie la force physique. Or, la science aujourd'hui sait et démontre que la force, une au fond*se déploie en trois moments distincts.
La force physique universelle est partout. Tout corps y est plongé, et ne peut pas n'en pas ressentir l'effet nécessaire et premier.
L'effet premier, c'est la chaleur : la chaleur est un mouvement ; c'est un mouvement vibratoire de chaque atome du corps. Je ne dis pas que ce mouvement soit autre chose que le mouvement même qui donne l'être à ce corps. Je dis seulement que tout corps, dès qu'il existe, se meut, en chacun de ses atomes, de ce mouvement vibratoire qui constitue sa température. Ce mouvement est un mouvement régulier de vibrations de même durée pour chaque atome,
et qui peut différer selon l'état et selon la nature de l'atome. Mais quelle que soit la cause de ce progrès, la chaleur peut être augmentée dans ce corps. Dans ce cas le temps des vibrations ne varie pas, mais l'amplitude des vibrations augmente. C'est l'amplitude des vibrations, la force des vibrations, non leur rapidité, qui constitue le degré de chaleur.
Ceci est le premier temps du progrès, et le premier déploiement de la force, ou, si l'on veut, c'est la première puissance de la force se développant dans ce corps.
Mais, pendant que l'amplitude des vibrations augmente, leur vitesse ne variant pas, il arrive tout à coup un degré de température, bien déterminé pour chaque corps, où s'établissent d'autres vibrations plus rapides, mais sans déranger les premières. La vitesse des secondes est commensurable avec celle des premières Ces nouvelles vibrations constituent la seconde puissance de la force. Elles produisent la lumière.
Mais, si l'amplitude des premières augmente toujours, celle des secondes augmente en proportion, et la chaleur et la lumière vont croissant. Vient alors le troisième moment. Quand les vibrations chaudes et les vibrations lumineuses sont arrivées à un degré déterminé de
force et d'amplitude, tout à coup de nouvelles vibrations, plus rapides que les précédentes, s'établissent.
Ainsi, dit Tyndall (1), les ondes lumineuses sont l'enfantement nécessaire des vibrations calorifiques. Et les ondes de chaleur et les ondes de lumière, à leur tour, lorsque leur énergie augmente, produisent ensemble la troisième espèce d'ondes, c'est-à-dire celles qu'il faut nommer les rayons d'énergie chimique.
Tels sont les trois temps du progrès, les trois moments du développement de la force physique dans l'atome. C'est le parfait symbole des trois temps du progrès dans l'esprit libre et intelligent. La force dans l'àme se développe ainsi. Le premier temps du progrès est donné. Ce premier temps ou ce premier état est celui qui répond à ce qu'on appelle en physique : « la température générale de l'espace », état de chaleur nécessaire, qui donne à l'àme le primitif et impersonnel mouvement de la vie. L'esprit intelligent et libre en perçoit quelque chose par lueurs vagues, et en prend ou laisse quelque chose, par choix secret et instinctif. Ce choix et ces lueurs sont la propre racine de la vie personnelle. Selon l'habituelle direction
(1) Discours sur la radiation, par John Tyndall.
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de ce choix, la vie est comprimée ou dilatée, altérée ou favorisée.
Si ce choix est conforme aux lois universelles, la force delà vie augmente, la chaleur de l'âme se déploie, et, croissant toujours, tinit par arriver à la lumière. C'est la parole de l'Evangile : « Celui qui fait la vérité arrive à la lumière » : qui facit veritatem venit ail iucem (1). Au contraire, celui dont le choix instinctif est habituellement contraire aux lois universelles, celui-là n'augmente point la chaleur de son àme, et semble chercher à l'éteindre en préférant constamment les ténèbres : Dilexerunt magis tenebras quam lucem (2). Ce sont les deux directions de la vie, les deux directions de l'esprit, connues de tous les philosophes. La lumière est véritablement fille de cette bonne volonté de justice, de cette primitive chaleur d'âme qui favorise les premières données de la vie et déploie le talent confié à l'être intelligent et libre.
Mais de cette marche continue de la chaleur et de la lumière réunies, et toujours croissantes, procédera ce que l'Evangile nomme la liberté, c'est-à-dire le plein déploiement de la force, de la force royale, de l'acte plein, de la liberté
(1) Joan., ni, 21.
(2) Joan., m, 19.
pure, qui opère dans la justice et la lumière, dont la chaleur et la lumière ne sont que germes et précurseurs. C'est le troisième temps du progrès dans chaque âme.
La science psychologique consiste à bien comprendre ce qui précède.
Et tout ceci est précisément la formule du progrès donnée par l'Evangile dans notre texte, loi de l'histoire : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté. »
Or il se trouve que cette divine formule, qui est la loi du progrès de la force dans l'âme, comme elle est celle du progrès delà force dans chaque atome, cette formule qui, a priori, devait être la loi du développement de l'humanité, se trouve en effet, par l'expérience et a posteriori, se trouve être la loi même de l'histoire.
En sorte que l'admirable loi que nous a donnée l'Evangile est vraiment la formule scientifique applicable au développement de la force physique et applicable au développement de la force intellectuelle et morale. Ce sont les mêmes temps du progrès se succédant dans le même ordre et de la même manière.
Ce n'est pas tout : ces trois moments ou trois temps du progrès, ces trois effets distincts de
la force unique, sont dans une manifeste analogie avec la formule catholique relative à la vie intérieure de Dieu : trois hypostases distinctes dans l'unité de la nature divine; trois actes qui, dans leur vie absolue, éternelle, sont pourtant soumis à cette loi : que le père, de sa plénitude engendre son Fils, la lumière oula vérité, et que, de l'un et l'autre, procède l'Esprit, qui est, dans la vie éternelle et universelle, ce qu'est dans la nature la force opératrice, ce qu'est dans l'âme la liberté qui opère dans la justice et la lumière, ce qu'est enfin ce complet déploiement des forces, cause du bonheur et de l'amour et de la perpétuité dans la vie.
Encore une fois, la divine formule est très certainement la propre formule du progrès en tout ordre de choses. C'est la loi de la vie, c'est ia loi de l'histoire, — c'est la vraie loi.
Nous croyons donc, en faisant connaître cette loi, presque inaperçue jusqu'ici, rendre à la science universelle un signalé service. Mais veuillez croire que je n'en tire point vanité. Je n'ai d'autre mérite en cela que d'avoir médité, selon mon devoir, l'Évangile pendant toute ma vie et d'en avoir compris quelques versets. Ma récompense est de croire et de voir par l'âme et par les yeux que l'Evangile et très certainement la vérité ; que Jésus-
Christ parle comme Dieu ; que l'initiateur du progrès dans le monde en a, pendant sa vie terrestre, dicté les lois, et qu'il continuera, jusqu'à la fin des siècles, à en donner les forces, à mesure que les hommes, restant dans sa parole et dans sa loi, seront de plus en plus capables de lumière et de liberté (1)!
(1) Le lecteur ne. manquera pas de remarquer, dans les pages qui précèdent, le pressentiment des découvertes plus récentes de la radio-activité. Plus d'une fois déjà dans ce livre on a rencontré des germes d'idées qui ont pris leur développement depuis l'époque où le P. Gratry écrivait. Comme aussi il faut bien constater avec tristesse que quelques-unes de ses espérances ont été frustrées et que nous avons reculé — au moins pour un temps — au lieu de progresser.
{Noie de l'édition de 1909.)