CHAPITRE PREMIER
Il en faut toujours revenir à la redoutable question : Croyez-vous que, dans un avenir prochain, ou même dans un avenir éloigné, les hommes deviendront, sur cette terre, moins aveugles et moins malheureux?
La volonté du Père peut-elle se faire en la terre comme au Ciel, et le règne de Dieu peut-il venir? Est-il possible de disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice?
A la vue des souffrances du monde, de l'ignorance et du vice qui les causent, et des mortelles divisions qui nous tuent, l'homme qui a dépassé le sommet de la vie, et qui voit que les choses ne changeront pas de son temps ; qu'après une
vie entière, peut-être, d'ardent travail et d'espérances, il mourra certainement au milieu des ténèbres présentes : cethomme peut-il du moins penser qu'un avenir moins désolé s'approche; que l'humanité cessera de se déshonorer, de se détruire, comme elle le fait aujourd'hui sous nos yeux, par la haine et la division, parla spoliation, par le meurtre et la guerre, par l'insolent triomphe du vice, du mensonge, de la sottise et de la barbarie?
Et l'homme qui entre dans la vie, et qui choisit librement, pour sa part, le travail, la vérité et la bonne volonté de la justice, peut-il penser que ses efforts produiront, dans la vie des peuples, comme fait toute impulsion physique dans le monde matériel, des mouvements indélébiles qui retentiront tôt ou tard en lumière, en paix et en bonheur pour l'humanité à venir?
Quant à moi, quelle que soit aujourd'hui l'épaisseur des ténèbres, la profondeur des affaissements, quelles que soient mes propres souffrances et celles de mes contemporains, Dieu me fera la grâce, j'espère, de pouvoir, jusqu'à mon dernier jour, répéter ces paroles de Job couvert de plaies sur son fumier : « Ecrivez ceci sur le roc avec une lame de fer : oui, je sais que mon Rédempteur est vivant, et je le
verrai de mes yeux : oui, telle est l'espérance qui repose dans mon sein (1) ».
Je veux donc exposer ici, encore une fois, mais non peut-être pour la dernière fois, les raisons de mon espérance.
Non, sans doute, nous qui sommes aujourd'hui sur la terre, nous n'y verrons pas régner l'ordre, la paix, la liberté. Nous ne verrons pas commencer le règne de la justice, et nous ne verrons pas la fraternité des nations. Mais nos âmes humiliées, et tristes jusqu'à la mort, par le spectacle des triomphes du mal, et du règne des insensés, nos âmes, — je le sais, car j'en ai l'expérience, — peuvent aujourd'hui trouver la joie, le courage, la lumière, l'enthousiasme, dans l'espérance certaine des progrès que Dieu veut, dans la vue claire des grandes lois de l'histoire, que l'homme peut connaître aujourd'hui.
Tout cet ouvrage a pour but d'exposer ces lois. C'est un effort pour introduire une science nouvelle et bien nécessaire aujourd'hui, savoir: la science de l'espérance.
La science de l'espérance est fondée sur cette base solide : c'est que l'histoire de l'humanité a ses lois, ou, pour mieux dire, sa loi, digne de
(1) Reposita est hœc spes mea in sinu meo. (Job, xix, 23-27.)
l'homme, digne de Dieu. Celui qui connaîtrait cette loi, celui-là saurait annoncer les choses qui surviendront, et les triomphes de celte vertu des chrétiens, l'Espérance.
Grâce à Dieu, personne aujourd'hui ne doute plus que Tordre moral ait des lois, aussi bien que l'ordre physique.
L'idée de loi et celle de liberté ne s'excluent nullement. Loi et fatalité ne sont pas la même chose.
La vie du genre humain, comme celle des astres, est soumise à sa loi. Les astres obéissent d'une obéissance nécessaire : l'homme obéit d'une obéissance libre.
L'inertie, cette essentielle et admirable propriété de la matière, c'est l'obéissance absolue : c'est l'étonnante capacité de recevoir toute impulsion et de la conserver toujours, sans jamais altérer ni le sens ni la vitesse du mouvement.
La liberté est l'essentiel caractère de l'homme. L'homme peut ou accepter ou repousser les impulsions, altérer les vitesses, changer
les directions. Il peut lutter contre la loi vivante et la force immanente qui l'inspire et qui le dirige. 11 peut choisir. Il peut triompher sous la loi, ou se briser contre la loi. Mais la loi règne, soit qu'elle brise, soit qu'elle glorifie J'être libre dont elle est la reine.
Tous les mouvements de l'histoire sont les effets inévitables de la force de l'homme agissant sous sa loi, pour la suivre ou pour la violer : mouvement de vie ou de mort, de progrès ou de décadence, selon le sens où la force agit sous l'ordre de la loi. La loi règne toujours, comme Dieu, et nul ne la viole en elle-même. La force libre se brise contre la loi, ou triomphe sous la loi; mais c'est toujours en vertu de la loi, et comme l'entend la loi, qu'on triomphe ou qu'on est brisé. La loi règne toujours, jusque dans les détails et la forme du brisement et de la chute, comme l'attraction règne toujours à travers tout ce qu'on a nommé perturbation : chaque détail de perturbation est un effet régulier de la loi.
Cela posé, qu'est-ce que la loi de l'histoire? Essayons de le dire.
Qu'on veuille bien tolérer ici, — ce sera court, — la description, peut-être un peu aride, de la charpente scientifique de ce livre. Ce sont de simples énoncés que tout l'ouvrage expliquera.
La loi des astres est connue : c'est une courte formule qui implique toute l'astronomie, ou du moins toute la mécanique céleste.
Et la loi de l'histoire, quoique fort inconnue, est écrite partout : dans la raison, dans l'Evangile, et dans nos cœurs.
La loi de l'histoire est celle dont l'Évangile a dit : « Voici la loi, hœc est enim lex (1). »
Or cette loi n'est autre chose que la simple, universelle et primitive dictée de la conscience et de la raison, dont l'Evangile donne ainsi la formule : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux, omnia ergo quœcumque vultis ut faciant vobis ho?nines, et vos facile Mis (1). »
Cette formule est plus courte encore que
(!) Matth., vu, 12.
celle de l'attraction, et implique aussi toute la science.
Voilà toute la loi de l'histoire, et en même temps toute la loi morale.
S'il vous semble que ceci est trop simple, attendez, je vous prie, la fin. Rassemblez toute votre attention, pour vous habituer peu à peu à comprendre les richesses magnifiques de la science qui découle de cette humble formule.
Je dis que l'humble formule morale, connue de tous, est la loi de l'histoire, en ce sens qu'en effet, c'est la loi de la cause qui produit tous les faits; comme laformule astronomique de l'attraction « en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances » est la loi de la cause qui produit tous les mouvements célestes.
Mais, outre cette loi de la cause, il y a, en astronomie, les trois lois secondaires qui décrivent la forme des mouvements. Ces trois lois sont les effets inévitables de l'attraction agissant sous sa loi. Or de même, en histoire, outre la loi fondamentale, il y a la belle loi des phases du progrès, et de la forme des mouvements. La voici : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté (1). »
(1) Si \os manseritis in sermone meo,... cognoscetis veritatem, et méritas liberabit \os. (Joan., vm, 31, 32.)
Ces trois phases ou moments : demeurer dans la loi; puis connaître la vérité ; puis aller à la liberté, sont aussi les effets de la force humaine agissant sous sa loi.
Il y a donc la loi de la force, et la loi de la forme : la loi de la force, cause de tous les faits, et la loi de la forme du développement des faits.
Mais la loi de la forme, en histoire, comme en astronomie, "n'est que pure conséquence et déduction de la loi de la force (1). Il n'y a donc vraiment qu'une loi, celle dont l'Évangile dit : Voilà la loi.
Il est clair que ces deux formules, celle-ci d'abord : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux », et cette autre : « Si vous demeurez dans la loi, vous connaîtrez la vérité, et, par la vérité, vous irez à la liberté »; il est clair, dis-je, que ces deux formules constituent un seul tout. La se-
(1) Quand je dis que la loi de la forme n'est que pure déduction de la loi de la force, c'est qu'il en est rigoureusement ainsi, et en histoire, et en astronomie. Ainsi les lois de Kepler (lois de la forme), découvertes avec tant de patience et de génie, par tant d'observ;itions et de calculs, ces mêmes lois se déduisent, par un calcul algébrique très simple, de la loi d>* Newton ^loi de la force ou de la cause), découverte plus tard. Or j'entends qu'il en est de même pour les formules du développement de l'homme et de l'histoire.
ET LA LOI DE L HISTOIRE y
conde implique la première, et nomme la loi que la première promulgue.
Pourtant on les peut distinguer.
La première est la loi qu'il faut suivre ; la seconde les effets de la loi suivie.
La première est précisément la loi morale, c'est-à-dire la formule du devoir; et la seconde est précisément la loi de l'histoire, c'est-à-dire la loi du développement des faits, qui découlent de l'obéissance à la loi morale éternelle.
Voici donc la loi morale, prise à part : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Et voici la loi de l'histoire, prise à part : « Si vous demeurez clans la loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté. »
Le premier mot de la seconde formule, remarquez-le, affirme la liberté : Si vous demeurez dans la loi, alors vous connaîtrez la vérité, et vous irez à la liberté. Telles sont la nature et la forme du progrès de l'histoire. Par la soumission à la loi, soumission qui suppose déjà la possession implicite et de la vérité et de la liberté, l'homme ira vers la connaissance claire, scientifique et savante de la vérité, et, par la claire connaissance de la vérité, au développement efficace de la liberté.
Quelqu'un demandait, au sujet de ce théorème
du progrès : Qu'arrivera-t-il si l'homme, au lieu de rester dans la loi, n'y reste point? — Répondez vous-même, lui dit-on. — Je comprends, reprit aussitôt celui qui posait la question : si l'homme sort de la loi, alors nous verrons arriver le contraire, Au lieu d'aller à la connaissance de la vérité, et, par cette connaissance, àla possession de la liberté, nous reculerons vers les ténèbres, et nous irons, par les ténèbres, à l'esclavage .
C'était la vraie réponse. Gela n'est-il pas manifeste dans toute l'histoire? Et ne voyonsnous pas trop souvent ces conséquences du progrès renversé se réaliser sous nos yeux?
Mais pour connaître plus précisément la forme de l'histoire, il faut entendre que le beau théorème d'Evangile s'applique dans les trois mondes au sein desquels l'homme développe sa vie.
L'homme doit s'éveiller dans trois mondes : le monde de la nature, le monde propre de l'homme, qui est la société, et le monde suprême, qui est Dieu.
ET LA LOI DE i/HISTOIRE 11
N'est-ce pas là peut-être le sens de ces mystérieuses paroles évangéliques : « La seconde veille... la troisième veille (])? » Quoi qu'il en soit, dans chacun des trois mondes, l'homme doit chercher la vérité, et parvenir à la liberté.
Eh bien, « s'il demeure dans la loi », c'està-dire s'il pratique ce simple devoir fondamental : '< Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux », alors il connaîtra la vérité, et, par la vérité connue, il possédera la liberté. Et cela, dans chacun des trois mondes.
Là se trouve la vraie division des devoirs : devoirs de l'homme envers la nature, — envers l'homme, — et envers Dieu.
Et je suis heureux de trouver l'énoncé des trois devoirs de l'homme, exprimé en paroles sacrées et splendides : le premier, à la première page de l'ancien Testament; le second, au milieu de la Bible, au livre de la Sagesse, et le troisième, au début du Nouveau Testament.
Evidemment, le premier devoir du genre humain, le premier dans l'ordre du temps, la première tâche à entreprendre est bien celle-ci : « Croissez, multipliez et remplissez la terre et
(1) Et si \enerit in secunda vigilia, et si in tertia vigilia venerit. (Luc, xn, 38.)
domptez-la, crescite et miiltiplicamini, et replète lerram, et siibjicite cam (1). »
Tel est bien, à l'égard de la nature et de la terre, le devoir de l'humanité.
Notre second devoir est manifestement notre devoir social.
Or « l'homme, dit le livre de la Sagesse, a été placé sur la terre pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice, ut disponat orbem terrarum in œquitate et justifia (2). »
Notre troisième devoir, et le plus important des trois, celui qui, bien rempli, entraine l'accomplissement des autres, est, au début de l'Evangile, proclamé en ces termes : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit, quœrite ergo primum regnum Dei, et justiliam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis (3).»
« Le reste vous sera donné par surcroit » signifie que les deux premiers devoirs, — « remplir la terre, et la dompter », puis « disposer le globe dans l'ordre et la justice », — ces deux premières parties de la tâche de l'homme seront surabondamment accomplies par ceux qui chercheront d'abord la justice du royaume de Dieu.
(1) Gen ,i, 28.
(2) S,ip., ix, 3.
(3) Matth., xi, 33.
ET LA. LOI DK LHISTOIUE 13
Mais n'est-il pas à croire que ces trois grands ouvrages, ces trois devoirs proposés au travail de l'homme, s'accompliront successivement? N'est-il pas probable que ce sont là les trois âges réels de l'histoire (1)? N'est-il pas visible que la lutte contre la nature pour la dompter est le commencement nécessaire du travail? que l'entreprise de disposer le globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice ne peut
(1) Vico croyait voir, dans l'histoire, trois âges se succéder ainsi : Ydge divin, l'âge héroïque et Xâ'je humain. Après quoi l'histoire, revenant sur elle-même, ramène un second âge divin, puis un second âge héroïque, et un second âge humain . Et les choses continuaient ainsi, et l'histoire s'avançait par cercles récurrents, selon le beau mot de Tacite : Nui forte rébus inest quidam velul orbis. C'est là ce que ce noble et vigoureux esprit nommait la science nouvelle, ou la science des lois de l'histoire.
Mais Vico n'a lait, selon moi, qu'entrevoir la possibilité de la science nouvelle.
Il voit bien qu'il doit y avoir une marche de l'histoire, par phases et par périodes récurrentes. Mais il a le tort d'introduire une « phase héroïque » qui ne répond à rien dans la réalité, et il omet cette granité phase de la lutte primitive, qui répond au travail de l'homme pour dompter la nature. Son point de vue est exclusivement politique. Il ne voit que l'un des trois mondes, le monde social, mais non l'ensemble de la vie humaine. Il aperçoit la Théocratie, Y Aristocratie et la Démocratie, et il voit dans ces laits politiques qui se sont ainsi présentés quelquefois « l'âge divin, l'âge héroïque et l'âge humain ». Non, ce ne sont pas là les trois phases de l'histoire, les trois âges de l'humanité. Remplir la terre et la dompter, constituer la société universelle par toute la terre dans l'ordre et la justice, trouver Dieu et le faire régner : telle est la triple tâche de l'homme. Alors seulement l'humanité entière pourra dire avec Jésus-Christ : Opus consummavi, quod dedisti mihi (Pater), ut faciam, (Joan , xvh, 4.) Ce sont là les phases de l'histoire, et les âges de l'humanité. C'est ce que j'espère démontrer.
venir qu'après un premier grand triomphe sur les forces de la nature? Mais n'est-il pas à croire aussi que le premier triomphe de l'homme sur la nature, et le premier triomphe de la justice dans l'ensemble de l'humanité, ne seront que triomphes imparfaits et partiels ? et l'homme, toujours plus ambitieux à mesure que son œuvre avance, ne sentira-t-il pas alors, plus vivement et plus profondément, le besoin d'une plus haute perfection, et le besoin de Dieu? N'est-il pas manifeste qu'un élan religieux plus puissant sortira de nos triomphes mêmes, à la vue des terribles obstacles qui resteront à vaincre? Gela même ne sera-t-il point un âge'de vigoureuse et splendide religion, de vie évangélique transfigurée? Mais est-ce qu'un élan réel vers Dieu, vers l'idéal et vers la perfection, par amour de l'humanité, est-ce qu'un tel élan du cœur du genre humain peut n'être pas une source nouvelle de forces magnifiques? Les forces conquises dans ce progrès vers Dieu ne seront-elles pas aussitôt appliquées à dompter plus décidément la nature et la terre, à mieux défendre la vie de l'homme, à dompter les venins, à reculer la mort (1)? Mais toute conquête de la vie de l'homme sur la mort
(1) Et si mortiferum quid biberint, non eis nocebit : super œgros manus imponent, etbene habebunt. » (Marc, xvi, 18.)
n'inspirera-t-elle pas tout aussitôt au genre humain une nouvelle audace pour chasser de la terre toute erreur et toute iniquité, et pour augmenter le triomphe de la justice universelle? Tous ces nouveaux triomphes accroissant toujours le courage, et en même temps l'indignation contre l'obstacle, l'homme irait chercher de nouveau, au sein du Père, de nouvelles sources de lumière et de force, de nouveaux rayons du soleil que le Père verse sur ses enfants, à mesure qu'ils le lui demandent. Ce seraient là les périodes récurrentes de l'histoire, les cercles du progrès, la marche de l'humanité vers la vie toujours plus abondante.
Telles sont, ô amis, les questions que nous essayerons de résoudre. Mais, — je le dis d'avance, — j'ai, surtout depuis peu d'années, la grande joie de voir, toujours plus clairement, qu'elles se résolvent dans le sens de la foi et de l'espérance. Elles se résolvent dans le sens de l'admirable loi évangélique : « Vous connaîtrez
la vérité, et, parla vérité, vous irez à la liberté. » Oui, dans tous les ordres de choses, nous connaîtrons la vérité, et la vérité bien connue nous donnera la liberté. Nous connaîtrons les lois des trois mondes qui sont. Nous connaîtrons les lois de la nature, les lois de l'homme, et les lois de Dieu, je veux dire les lois qui sont Dieu. Par la connaissance de ces lois, nous saisirons les forces. Nous saisirons les forces de la nature, qui, cessant de nous écraser, nous aideront de leur puissance indéfinie. Nous saisirons le gouvernement de nos forces propres; et les forces humaines qui s'anéantissent aujourd'hui, en très grande partie, dans la lutte et la contradiction, se multiplieront par l'accord sous la loi. Nous saisirons la force de Dieu; et c'est à quoi tout l'Evangile et toute la religion nous appellent. Au lieu de nous briser presque tous contre Dieu, nous vivrons dans la force et dans la vie de Dieu. C'est alors que le mot de saint Paul deviendra deux fois vrai : In ipso vivimus, et movemur, et samus (1).
Et tous ces biens nous seront donnés à une seule condition : « Si nous demeurons dans la loi » ; et cette loi n'est pas autre chose que l'axiome moral absolu, nécessaire, évident :
(1) Act., xvn, 28.
« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »
Tel est le texte éternel de la loi, loi de la vie du genre humain dans toutes ses phases, depuis le premier jourjusqu'à la fin des temps, jusque dans la vie pleine de l'immortalité. C'est la loi de l'histoire, en même temps que la loi morale absolue.
Et c'est pourquoi, voulant exposer la Morale et sa loi, c'est-à-dire la science du devoir; voulant surtout exhorter et mes frères et moi-même à l'amour du devoir, au respect et à la pratique de la loi; voulant aussi « nous consoler ensemble (1) » de la tristesse présente, j'ai remplacé le Traité de morale abstraite, que nui n'aurait pu lire, et que je n'aurais pu écrire, par le spectacle de la loi morale en action. J'étudie la loi de l'histoire, et j'y trouve l'espérance ou plutôt la vue même des admirables et divins progrès qui attendent la société universelle « si nous demeurons dans la loi ».
1) Simul consolari. (Rom., i, 72.) Consolamini invicem. (Thess., iv, 17/
Pour moi, je trouve dans cette contemplation, depuis longtemps et surtout depuis peu d'années, de telles lumières, de telles magnificences, de telles joies et de telles nouveautés, qu'il me semble y apercevoir, superposée à la science antique du devoir, une science nouvelle, dont je m'efforce de balbutier ici le premier enseignement.
Qu'on me pardonne si ce n'est là qu'une illusion, ou plutôt si, comme je le crains, je ne puis à peu près rien transmettre du spectacle qui est véritablement sous mes yeux. Là, je n'admets pas l'illusion. Ce que je vois existe. Mais je suis peut-être incapable de le montrer. Et ce qui peut assurément n'être qu'espérance vaine, c'est l'entreprise dépeindre ces magnificences, et d'enseigner ces nouveautés.
Nouveautés, ai-je dit. Oui, sans doute, et dans le sens le plus vrai du mot, c'est-à-dire, dans le sens même de l'Evangile : « Tout écrivain, dit l'Evangile, connaissant le royaume du ciel (omnis scriba doc tus in regno cœlorum), est semblable au père de famille qui tire de son
trésor les choses anciennes et les choses nouvelles [nova et vetera) (IV » Et quel est ce père de famille, sinon le Père qui est au ciel, et qui par Jésus-Christ, dit l'Evangile en ce même lieu, annonce les choses cachées depuis le commencement du monde (2)? Quelles sont ces choses nouvelles, ces choses cachées depuis le commencement, sinon celles dont Jésus dit ailleurs : « J'ai encore bien des choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant (3)? »
Gomment donc, et quand donc, ces nouveautés et ces mystères seront-ils révélés? l'Evangile nous l'apprend encore. C'est quand viendra le Saint-Esprit. « Lui, vous enseignera tout (4)... Lui vous enseig-nera toute vérité. » Mais comment? Le voici : « 11 vous fera comprendre toutes les choses que je vous ai dites (5) » et que vous ne pouviez alors porter. — « Lui me clarifiera, car il prendra ce qui est mien, et vous l'annoncera (6). » C'est donc une transfiguration dans la lumière, que Jésus-Christ annonce pour la simplicité des textes.
(1) Matth ., xin. 52.
(2) Matth., xiii, 35. Eructabo abscondita.
(3) Joan., xvi, 12.
(4) Joan., xiv, 26.
(5) Joan., xvi, 17.
(6J Ille me clarificabit : quia de meo accipiet, et annuntiabit vobis. (Joan., xvi, 14.)
11 y a donc, dans l'Evangile, clos vérités, des nouveautés, et des lumières cachées, que la suite de la vie de l'Église, c'est-à-dire de la société universelle véritable, dontl'Esprit-Saint est l'Inspirateur, doit amener un jour à la lumière publique : Et quod in aure audilis, prœdicate super tecla (1). Ce qui était d'abord murmuré à l'oreille retentira au-dessus des villes, jusqu'au haut des maisons.
Si les discours du Christ sont véritablement, comme l'ont dit ses disciples, « les paroles de la vie éternelle », c'est-à-dire « les loi éternelles de la vie », elles doivent répondre à tout point de la vie, à tous les moments de l'histoire, à toutes les crises du genre humain, à toutes les nouveautés des découvertes de la science.
Or toutes les nouveautés dont je parle, et que je voudrais enseigner, sont des nouveautés d'Evangile; ce sont des sens nouveaux, ou même anciens, des paraboles antiques. J'ai tout puisé dans les paroles du Christ. La science nouvelle des lois de l'histoire est tout entière clans l'Evangile. C'est l'Evangile lui-même commenté dans l'une de ses faces, à la lumière des faits nouveaux qui se développent dans le
(1) Matth., x, 27.
monde. J'ai l'immense joie, à mesure que j'avance dans la vie, et que je connais mieux l'état réel du genre humain, de voir toujours plus clairement que Jésus-Christ est « la lumière du monde ». Je vous dis, et je m'efforcerai de vous le faire voir de vos yeux, je vous dis qu'il y a, dans cet Evangile inconnu, en même temps que la science du de voir, il y a, dis-je,la science nouvelle des lois de la vie des nations, et la science des lois de l'histoire. Il y a là, comme doit l'impliquer la vraie science de l'histoire, la prévision de tout l'avenir du genre humain (1). « Lui vous enseignera tout... Il vous dira les choses qui surviendront. »
Oui, il en est ainsi. Et ces lumières, nécessaires au monde, et suffisantes à toute sa vie, maintenant et dans tous les siècles, sont tellement nouvelles et immenses, que celui qui les aperçoit dans la lettre de l'Évangile doit dire avec l'un des plus grands esprits de notre temps : « Il est impossible d'admettre qu'un mortel ait pu avoir la science des lois de l'humanité, telle qu'elle se trouve dans l'Évangile (2). »
Jésus-Christ est la lumière du monde. Il est le vrai roi de l'histoire et le guide de tout l'avenir;
(1) llle... dnceliit vos omnem veritatem, et quae ventura sunt annuntiabit. (Joan., xvi, 13.)
(2) Bastiat.
et nous avons dans la lumière qu'il donne, et dans les divines forces que cette lumière nous apprend à saisir, des ressources inépuisables pour un progrès sans fin, et pour un avenir plus magnifique qu'aucun homme ne saurait le rêver.