CHAPITRE II
Science du devoir, science des lois de l'histoire, science de la liberté : voilà ce que nous nous efforçons d'enseigner. Mais surtout, plus encore que la science du devoir, nous essayons d'en donner l'amour, et de nous exhorter, nous d'abord, puis les autres, au respect et à la pratique de la loi. Nous essayons de nous réveiller par le spectacle de la loi morale en action dans l'histoire, par la vue des miracles qu'elle a produits, et par la prévision certaine des choses plus grandes encore qu'elle produira , si nous savons en affermir le règne dans nos cœurs. C'est donc aussi la science de l'espérance que nous poursuivons aujourd'hui.
Or ces miracles, et ces grandes choses qu'a produites et produira la loi. c'est, disions-nous, dans le spectacle du monde contemporain que nous voulons les contempler. Outre qu'il nous est à peu près impossible de détachernos ycuxdn saisissant tableau de la crise présente, c'esldu présent que nous sommes chargés. Là est notre devoir. Notre devoir est toujours la tâche d'aujourd'hui. Suivre Tordre de chaque moment est toute la méthode de la vie. Et l'Evangile blâme ceux qui ne savent ni comprendre le temps où ils vivent, ni reconnaître par eux-mêmes la justice du moment présent. Mais nous savons en outre que l'heure où nous vivons est la première où les grandes lois soient enfin devenues manifestes. En ce point de la vie du monde, en même temps que la loi du devoir, partout et en tout temps visible, nous pouvons contempler toute la suite de l'histoire, visible aux yeux des hommes aujourd'hui seulement.
Mais avant d'en venir à la méditation de ce spectacle, il faut dire ce qui est à la fois le point
d'appui de l'espérance et la cause de l'histoire, puis quels ont été les obstacles et les ressources du passé.
La cause de l'histoire, le principe du progrès, c'est le travail de l'homme agissant sons la loi.
On n'a point assez remarqué que la première parole de la Genèse relative au devoir de l'homme, c'est la loi du travail. Que signifient ces mots : « Remplir la terre et la dompter, replète terrain et subjicite eam? » Est-ce que l'homme domptera la terre sans travail? Le travail, selon la Genèse, n'est point un châtiment, c'est le devoir essentiel et primitif de l'homme. Avant la chute, l'homme est placé, dit le texte sacré, dans le Paradis de délices, pour le travailler, le cultiver et le garder : culture, travail et lutte! « Posuit eum in Paradiso vol/tptatis, ut operaretur et custodiret illum (1). » Voilà bien le travail avant la chute : Ut opéraretur. Après la chute, la Genèse emploie le même mot : Ut operaretur . L'homme reçoit pour mission de travailler la terre : Ut operaretur tenam (2). Quelle est, selon le texte, la différence? C'est que le second travail, celui de l'homme déchu, est annoncé comme devant
(n Gen.. ii. 15.
(2 Gen., m, 23.
être un rude labeur, une lutte cruelle contre l'obstacle, contre les ronces et les épines.
Eh bien ! le fait n'est-il pas sous nos yeux? N'y a-t-il pas des ronces et des épines?
Mais quelle en est la cause, selon l'Ecriture sainte? C'est un abus de la science du bien et du mal, c'est-à-dire une prévarication.
Or, si quelque chose est encore évident, c'est que l'obstacle, la cause de toutes les douleurs du travail, c'est l'iniquité. Otez, je vous prie, de la terre l'iniquité, et vous verrez ce que deviendra le travail. Ce sera le travail du Paradis terrestre (1).
(^l)On est douloureusement étonné de rencontrer dans un livre, d'ailleurs excellent, de M. Eugène Véron, des assertions telles que celles-ci : « C'est surtout la sottise de nos enseignements scolaires et des préjugés vulgaires qui perpétue soigneusement dans nos cerveaux la grande malédiction lancée sur le travail par la Bible ! »
Outre que je ne sais pas où l'on rencontrerait aujourd'hui, en France ou dans aucun pays chrétien, ces enseignements scolaires, propres à inspirer le mépris du travail, ou manuel ou intellectuel, il suffit, en ce qui concerne la Bible, de recourir au texte, pour y trouver, à la première page, comme nous le faisons, précisément le contraire de ces assertions. La Bible ne lance aucune malédiction sur le travail, puisque la première loi imposée à l'homme, avant la chute, c'est le travail : Replète terrain et subjicite eam, remplissez la terre et domptez-la, puis : Deus posuil eum in paradiso voluptatis, ut operaretur et custodiret illum. « Dieu a placé l'homme dans le Paradis de délices, pour le travailler {ut operaretur illum) et le garder. » Après la chute, après l'iniquité, c'est encore la même loi exprimée par le même mot : ut operaretur. Seulement ce travail s'exerce sur une terre que l'iniquité a couverte de la malé-
Donc, en tout cas, le travail est, d'après la religion comme d'après la raison, l'essentiel et primitif devoir de l'homme. C'est même l'unique devoir de l'homme. La Genèse n'en indique pas d'autre ; et si l'on sait ce qu'est le travail, si l'on sait que nous le devons à la terre, à l'humanité, à Dieu même, on comprend qu'en effet le travail renferme tout le devoir de l'homme. Le travail à l'égard de nos frères, c'est la justice, rude et noble labeur ! le travail à l'égard de Dieu, c'est la religion, travail béni, source des forces.
La Genèse donc ne pose pas à l'homme d'autre devoir que le travail, mais j'entends le
diction des ronces et des épines. Est-ce là, oui ou non, ce qui est sous nos yeux? Est-il visible, oui ou non, que la cause des ronces et des épines qui entravent le travail, c'est avant tout l'iniquité?
En tout cas, ce qui est sous nos yeux dans le texte de la Genèse, c'est que la Bible pose le travail comme l'essentiel et primitif devoir de l'homme. Ce qui est sous nos yeux dans le texte de notre auteur, au contraire, c'est la grande malédiction lancée par la Bible sur le travail. Nouvel exemple de la manière dont on traite aujourd'hui partout la religion du genre humain. Sans rien connaître et sans rien vérifier, on affirme, on juge, on condamne. Il faudrait une minute et un coup d'œil sur la première page du livre qui est sous notre main. On n'a point cette minute ni ce coup d'œil pour la vérité et, les yeux fermés, l'on condamne.
J'ai lu avec le plus vif intérêt ce qu'a écrit M. Véron, et j'en ai fait l'éloge public, que je maintiens. C'est un noble cœur qui est entré dans une voie de fécond travail. S'il veut bien lire mon livre, comme j'ai lu le sien, peut-être verra-t-il ce qu'est à l'égard de ces grandes questions l'éternelle religion du genre humain.
travail sous la loi, je parle du travail dans la justice, non dans l'iniquité : « Tune mangeras pas du fruit de l'injustice! » C'est encore aujourd'hui la nécessaire condition du travail.
Le travail de l'homme et sa loi, voilà, je le répète, la cause des faits, qui explique tout et produit tout. Or écoutez.
La loi, nous la savons : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faitesle pour eux. » Et la force, qui agit et qui doit agir sous la loi, c'est le besoin qui cherche, c'est la vie qui demande, c'est le désir qui interroge, c'est l'effort qui repousse l'obstacle, et qui frappe sur toute enveloppe pour l'ouvrir : c'est, en un mot, le travail qu'excite le besoin de la vie.
Or le commencement des merveilles, c'est que : « Qui cherche trouve, et qui demande reçoit », qui interroge est éclairé, et « et quiconque frappe voit s'ouvrir les portes (1) »,
(1) Matth., vu, S.
c'est-à-dire tomber les obstacles et disparaître les enveloppes, qui nous cachaient les biens que nous cherchons.
Il y a donc des biens, et des biens qui nous sont donnés ; et ils nous sont donnés à la condition du travail, c'est-à-dire à la condition de les chercher, de les découvrir, et de les prendre.
Je me trompe, il est une autre condition, qui est la principale : c'est que tout le travail doit commencer et continuer sous la loi : travailler les uns pour les autres : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faitesle pour eux. »
Travailler les uns pour les autres est la condition nécessaire, imposée à l'humanité, dès le premier jour, sous peine de mort, et de mort immédiate. Et cette condition nécessaire du commencement de la vie se trouve être en même temps l'éternelle condition du progrès pour toute la suite du développement humain. « Travailler les uns pour les autres », dit le plus grand des maîtres de la science sociale, « c'est la base de tout progrès économique du genre humain. »
Il y a donc des biens, il y a donc des lois, il y a donc des conditions d'une vie toujours plus abondante. On obtient ce que l'on veut, on trouve ce que l'on cherche. Il y a donc harmonie
entre les besoins et les biens. Des biens, des forces et des trésors, que nous sommes incapables absolument de concevoir ou de créer, préexistent autour de nous. Ils correspondent à ce que nous cherchons. Et les choses sont toujours ainsi. Les choses sont bonnes. Il y a donc au fond des choses une essentielle bonté, une essentielle sagesse, une prévoyance, une Providence. Et, ce qui commence à paraître aujourd'hui, c'est que les biens sont donnés sans limite, que les sources sont inépuisables, et que l'homme y pourra puiser toujours plus largement et plus facilement, selon son travail et sa foi.
Et l'on peut commencer à comprendre que le tout de la vie et de son progrès, le principe de l'histoire, la cause, la loi de tout le développement humain, sont déclarés en ces termes d'une grandeur et d'une simplicité divines, dans cette conclusion du premier discours de Jésus :
« Demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez; frappez, et il vous sera ouvert. Car qui demande reçoit; qui cherche trouve; et l'on ouvre à celui qui frappe. Quel est donc celui d'entre vous, si son fils lui demande du pain, qui lui donne une pierre i — ou un serpent, si l'enfant demande un poisson? Si donc
vous, tout méchants que vous êtes, savez donner à vos enfants ce qui est bon, à combien plus forte raison votre Père, qui est dans le Ciel, donne ra-t-il les vrais biens à ceux qui les lui demandent? Donc tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux : c'est là la loi (1). »
Je le répète, la loi de la vie, et le tout de la vie, sont magnifiquement déclarés dans ces paroles du Christ, qui résument le discours sur la montagne. Si elles vous semblent trop simples et trop naïves, c'est que vous ne comprenez pas.
Les simplicités primitives, d'ordinaire, sont lesformulescomplètesdelascienceconsommée.
Nous avons ici en substance toute la science relative à la cause de l'histoire.
La cause visible et immédiate des faits et du progrès, c'est le travail de l'homme opérant sous la loi. Mais la cause invisible, première et nécessaire, c'est l'existence des biens; c'est l'ordre de l'univers qui met les biens sous la main de l'homme ; c'est la sagesse providentielle qui les donne au travail sous la loi; c'est le père, en un mot, qui donne à ses enfants ce qu'ils cherchent, et ce qu'ils demandent.
(i) Matth., vil, 12.
La cause première est Dieu.
Dieu est la cause première du progrès de l'histoire, comme il est cause première de tout mouvement de raison, de tout mouvement volontaire, de tout fait intellectuel et moral, comme il est cause première de tout être et de tout mouvement physique.
C'est ce que l'esprit humain, aujourd'hui, commence à voir dans le détail, en toute précision scientifique.
Je parle de la science entière, et non pas de la science mutilée.
Je sais bien que la science mutilée essaye, aujourd'hui même, un nouvel effort d'athéisme, comme il arrive de loin en loin dans les mauvais jours de la science. Je sais que l'on s'efforce d'appliquer l'athéisme à l'histoire. Mais je connais le résultat de ces efforts. Le lecteur en pourra juger par l'étude, que je joins à ces pages, du plus récent travail entrepris dans ce but.
Voici la philosophie de l'histoire, au point de vue de l'athéisme et du matérialisme contemporains.
Ouvrons Y Histoire de la civilisation en Angleterre, par Henri Thomas Buckle. (Traduction française de M. A. Baillot.)
Dans sa longue Introduction à l'histoire de la civilisation en général, Introduction qui forme le premier volume de l'ouvrage, l'auteur, comme nous, cherche les lois de l'histoire.
Il se propose le problème suivant (page 10) : « Arriver à découvrir les principes qui gouvernent le caractère et la destinée des nations. » Résoudre « cette importante question (page 14), qui, en réalité, est le fond même du sujet : Les actions des hommes, et, par conséquent, des sociétés, sont-elles gouvernées par des lois fixes, ou sont-elles le résultat du hasard ou d'une intervention surnaturelle? »
A mesure que les hommes connaissent mieux la nature, dit l'auteur, — « la doctrine du hasard s'évanouit, et l'on reconnaît que chaque événement est lié à son antécédent par un rapport inévitable, et que, par conséquent, le monde enlier forme une chaîne obligée, dans laquelle chaque homme peut certainement jouer son rôle, mais sans pouvoir, en aucune façon, déterminer par sa volonté la nature de ce rôle (p. 16;. »
Or « la doctrine du hasard dans le monde extérieur correspond à celle du libre arbitre dans le monde intérieur (p. 18). »
« La théorie du libre arbitre est une hypothèse métaphysique (p. 20). »
« Nous rejetons (p. 26) le dogme métaphysique du libre arbitre, et nous sommes amenés à conclure que les actions des hommes, étant déterminées uniquement par leurs antécédents, doivent avoir un caractère d'uniformité, c'est-à-dire doivent, dans des circonstances précisément identiques, résulter toujours précisément de la même manière. »
Tel est, aux yeux de l'auteur, le premier principe de la philosophie de l'histoire. Telle est sa première découverte dans la recherche, vraiment scientifique, des lois de l'histoire : c'estquel'homme n'est pas libre, et qu'il agit toujours et précisément d'une manière purement nécessaire et fatale.
Mais voici d'autres lois.
Et d'abord, « cette grande loi sociale (p. 39), que les actions morales des hommes sont le produit, non de leur volition, mais de leurs antécédents... Que les délits des hommes (p. 38) sont le résultat bien moins des vices du criminel individuel que de la condition de la société dans laquelle cet individu est jeté. » Et l'on peut dire avec tel savant : « L'expérience démontre en effet, avec toute l'évidence possible, cette opinion, qui pourra paraître paradoxale au premier abord, que cest la société qui prépare le crime , et que le coupable n est que V instrument qui l'exécute. (Ibid.)
« Cette vérité » (p. 42), que les actions des hommes résultent uniquement, précisément, nécessairement, de leurs antécédents, « cette vérité, pour ceux qui la comprennent, est à la fois la clef et la base de Vhisloire. »
Tel est, selon cet esprit mutilé, le principe fon
damental de la philosophie de l'homme et de l'histoire. La négation de la liberté est la base et la clef de V histoire!
Je ne puis qualifier ce livre que comme un phénomène de décomposition morale et intellectuelle, où tout, à très peu de chose près, est dénué de sens. C'est un tissu d'assertions absurdes; et quand, de loin en loin, l'auteur essaye quelque raisonnement, il montre qu'il ne sait pas même ce que peut être un raisonnement.
Par exemple, par quel raisonnement arrive-t-il à nier le libre arbitre? Le voici. Il affirme que le libre arbitre est une hypothèse métaphysique qui n'a jamais été prouvée.
A quoi l'on peut répondre par une autre assertion, savoir : que l'hypothèse physique de l'existence des corps n'a jamais été démontrée.
Si l'on prétend que l'existence des corps n'est nullement une hypothèse, mais un fait, un fait que nous voyons, je réponds que notre liberté n'est nullement une hypothèse, mais bien un fait, un fait que nous voyons et que nous sommes.
Donc le fait de la liberté, que nous voyons et que nous sommes, est sans comparaison plus clair et plus assuré que le fait de l'existence des corps.
Quiconque ne voit pas cela ne voit rien. Telle est notre assertion, opposée à l'assertion de l'adversaire.
Mais, après l'assertion, voici le raisonnement de M. Thomas Buckle, pour renverser ce qu'il résume très bien, comme étant la doctrine du libre arbitre : « Tout homme, dit cette doctrine, sait et sent qu'il est un agent libre, et aucune subtilité d'argument
ne peut détruire la conscience que nous avons de posséder un libre arbitre. » A quoi l'auteur oppose ce raisonnement :
« La doctrine du libre arbitre repose sur deux suppositions (p. 21).
« Ces deux suppositions sont :
« 1° Que la conscience est une faculté (il s'agit de la conscience de nous-mêmes, ou du sens intime);
« 2° Que les inspirations de cette faculté sont infaillibles.
« Or la première supposition, quoique peut-être vraie, n'a jamais été prouvée ;
« Et la seconde est incontestablement fausse. »
Tel est le raisonnement de M. Buckle, pour renverser ce qu'il pose lui-même, comme étant la tbèse du libre arbitre : « Tout homme sait et sent qu'il est un agent libre. »
Quel rapport y a-t-il entre cette thèse et ce raisonnement?
Qui est-ce qui soutient cette proposition inutile, stérile, purement verbale et même fausse : « La conscience est une faculté? » Personne.
Qui est-ce qui soutient que la conscience est infaillible? Personne.
On peut se tromper par la conscience ou sens intime, tout comme parles sens extérieurs. S'ensuitil que le sens intime, ou nos sens extérieurs, ne nous donnent aucune certitude?
Donc, pour renverser le fait du libre arbitre, ce fait universel, expérimental, perpétuel, et plus certain que l'existence des corps, M. Buckle introduit dans le débat deux propositions fausses que personne ne soutient.
Mais c'est encore l'un des bons raisonnements de ce penseur.
Achevons dé le juger en étudiant, dans son texte, la manière dont il établit que la morale ne sert à rien.
L'auteur veut établir la philosophie de l'histoire et les lois de l'histoire que voici.
Principe fondamental : L'homme n'est pas libre. Toutes ses actions sont un résultat nécessaire, uniquement et précisément déterminé par les antécédents.
D'où suivent ces corollaires :
La religion ne sert à rien.
La morale ne sert à rien.
Le gouvernement ne sert à rien.
Ni l'art ni la littérature ne servent à rien.
La science seule sert à quelque chose.
Or, voici comment l'auteur démontre que la morale, non pas seulement la théorie morale, mais la pratique morale du bien ou du mal, ne sert à rien et ne produit rien.
Lisez la page 195. Vous y voyez d'abord ces lignes parfaitemement vraies et incontestables, qui anéantissentmanifestement d'avance l'absurde conclusion où l'on veut arriver, savoir : que la morale ne sert à rien.
« Si, en premier lieu, nous demandons qu'estce que le progrès, la réponse semble fort simple : C'est un double progrès, moral et intellectuel; le premier se rapportant plus étroitement à nos devoirs, le second à notre connaissance. Voilà une classification qui a été souvent établie, et que personne n'ignore; et, en tant que l'histoire est
l'exposé des résultats, il n'y a pas de doute qu'un peuple ne fasse pas de progrès réels, si, d'un côté, l'accroissement de son industrie est accompagné d'un accroissement de vices, ou si, de l'autre, tout en devenant plus vertueux, il devient aussi plus ignorant. Ce double mouvement moral et intellectuel est essentiel à l'idée même de civilisation et renferme toute la théorie du progrès mental. Consentir à faire son devoir, voilà la partie morale ; savoir comment l'accomplir, voilà la partie intellectuelle : aussi plus ces deux parties sont étroitement liées, plus grande est l'harmonie avec laquelle elles fonctionnent, et plus les moyens sont soigneusement adaptés à la fin, plus le but de notre vie sera complètement rempli, et plus solide sera le fondement que nous poserons pour l'avancement ultérieur du genre humain. »
Voilà donc qui est bien établi : il faut que les deux mouvements, moral et intellectuel, soient étroitement liés, fonctionnent en harmonie ; il faut la marche simultanée des deux pour le progrès réel.
Il semble que tout est dit. Nullement; car le texte, delà même page, continue ainsi :
« Ici se présente une question très grave, à savoir : de ces deux parties, ou éléments, du progrès mental, quel est le plus important? Car, le progrès lui-même étant le résultat de leur double action, il est nécessaire de constater quel est celui qui agit le plus puissamment. »
Peut-être ne voyez-vous pas où est la gravité de la question, ni pourquoi, les deux éléments devant toujours marcher ensemble, il est si nécessaire de
savoir lequel des deux est le plus puissant. Consentez néanmoins à cette recherche, qui peut avoir son intérêt spéculatif. Lisez la suite du chapitre et son résumé au commencement du chapitre suivant.
Quel sera votre étonnement, si, après avoir vu au commencement votre auteur affirmer de toute sa force, et comme tout à fait hors de doute, qu'il ne saurait y avoir de progrès, sans progrès des deux éléments, il prétend vous avoir donné (p. 257) la preuve incontestable que ni les préceptes moraux ni le sens moral, ni la bonne volonté du bien, ni la pratique morale des bonnes actions, « n'ont pas le moindre effet sur le progrès du genre humain (p. 258) »!
Écoutez ceci (p. 200) :
Quant « aux motifs de la morale, et aux préceptes de ce que l'on appelle l'instinct moral, nous voyons tout de suite combien petite est l'influence que ces motifs ont exercée sur les progrès de la civilisation ».
Je n'admets pas cela. Mais on peut, sous quelques rapports, le soutenir. Avançons.
« Quoique la perfection morale ait plus de charme et d'attrait pour le commun des hommes que la perfection intellectuelle, cependant, il faut avouer qu'à considérer le résultat final, elle est beaucoup moins active, moins durable et moins féconde en avantages réels... (p. 293). »
Après avoir posé cette assertion, l'auteur se félicite, ainsi qu'il suit, de la rigueur de ses déductions :
« Sans doute ces conclusions n'ont rien de bien
satisfaisant (p. 204), et ce qui les rend encore plus choquantes, c'est qu'il est impossible de les réfuter. »
Continuant à établir « la supériorité des acquisition intellectuelles sur le sens moral (ibid.) », il dit (p. 210) : que « le sens moral est absolument incapable de diminuer les persécutions religieuses», et que, quant à la guerre, « coutume barbare qui disparaît rapidement devant notre science » (ceci était écrit avant 1866), « le sens moral n'a contribué en quoi que ce fût à cette grande amélioration (p. 212). »
Ces deux assertions, évidemment fausses, relatives l'une à la persécution religieuse, l'autre à la guerre, démontrent, selon l'auteur, cette assertion absurde : que le sens moral n'a aucune influence sur le progrès de la civilisation.
Ainsi déjà, selon l'auteur, ni les préceptes moraux, ni le sens moral, ni la perfection morale des caractères, ne contribuent en rien au progrès de l'humanité.
Maisenfin restent lesactions réelles des hommes, les actes moraux, bons ou mauvais. Tant que l'on n'en vient pas à la pratique et aux effets, à l'action elle-même, je comprends encore que tout le reste soit d'une stérilité relative.
Mais les actions, les grandes, belles et bonnes actions des hommes, ne servent-elles à rien? Et les mauvaises actions, les crimes, les guerres, la spoliation, l'homicide, et tous les résultats du crime, tout cela n'a-t-il point d'eflet, mauvais ou bon sur la vie de l'humanité?
Non.
« Les actions des méchants (p. 252) ne produisent qu'un mal passager; les actions des bons, qu'un bien passager : bientôt le bon et le mauvais disparaissent, neutralisés par les générations suivantes. »
Bien plus (p. 256; : « Le «e»s moral et les passions des hommes, étant opposés à ceux des autres hommes, sont contre-balancés par eux : de sorte que, dans la généralité des affaires humaines, on n'en voit l'effet nulle part.
« Nous avons donc la preuve incontestable que les actions des hommes (bonnes ou mauvaises ne produisent pas le moindre effet sur le genre humain (p. 257). »
Voilà les conclusions de ce penseur, de cet observateur, de cet historien, qui, précisément dans cette même page (257), se plaint de ce qu'avant lui « malheureusement l'histoire a été écrite par des hommes entièrement au-dessous de leur tâche ! »
Ainsi, quand chacun sait et voit que le vice tue la plupart des hommes, et ruine les individus et les peuples, on soutient que les mauvaises actions n'ont pas la moindre influence sur l'ensemble. Quand la cruelle iniquité des oppresseurs, des spoliateurs, des bourreaux, de tous les serviteurs du mal et de tous les esclaves du vice, neutralise, depuis le commencement du monde, l'immense travail des humbles et des bons, qui apportent plus qu'ils ne prennent, voici que, selon ce penseur, l'iniquité de ceux qui prennent plus qu'ils n'apportent n'a pas le moindre effet sur l'ensemble de la vie humaine. Et quand le prodigieux effort des
bons, qui, chargés de l'écrasant fardeau des brutes, ont cependant marché, ont cultivé une partie de la terre, multiplié le genre humain, et, avec l'aide de Dieu, créé les sciences et imprimé au monde d'immenses élans ; quand le travail inaperçu des masses, joint au travail héroïque des grands cœurs quoique sans cessé dévoré par les parasites et les lâches, quand tout cela, pourtant, ne cesse pas de lutter contre l'effroyable ennemi, et finit cependant par vaincre : on affirme que tout cela n'a pas lé moindre effet sur l'ensemble du genre humain.
11 y a plus encore, car voici la conclusion suprême de l'auteur. C'est que, si le progrès de la civilisation consiste dans le triomphe des lois mentales sur les lois physiques, le progrès ultérieur de la civilisation consiste dans le triomphe des lois intellectuelles sur les lois morales.
Il faut lire ce texte étonnant :
« De même que c'est le triomphe des lois mentales sur les lois physiques qui marque le progrès de la civilisation, de même le triomphe des lois intellectuelles sur les lois morales marque ce progrès (P- 225). »
Je crois que ces citations suffisent pour juger la valeur de la philosophie de l'histoire au point de vue de l'athéisme.
Mais que l'on me permette ici de m'exprimer en toute franchise.
Je demande s'il n'est pas temps de reconnaître que nous avons aujourd'hui, vraiment, trop de tolérance pour les sots.
Je me souviens qu'un jour, dans le salon de Mme Récamier, — MM. de Chateaubriand, Bal-
'anche, Reboul, Ampère étant présents, — un sot prit la parole, et allait commencer un discours. Il avait à peine dit trois mots, que le ton, le style, le geste, la pensée, avaient arrêté tout, et brusquement appelé l'attention. On se regardait en silence, en souriant. Mais, sans perdre un instant, d'un seul mot, avec une grâce inimitable, la maîtresse du salon avait déjà désarmé l'orateur. Celuici parut réfléchir quelque peu, sans comprendre, mais il sortit bientôt et ne revint plus. Certes, nul n'avait attenté à aucun de ses droits d'homme ou de citoyen. Mais pourtant il ne revint pas, et c'est peut-être cette preuve tardive d'intelligence qui explique comment il avait pu être introduit. On comprend qu'un salon serait anéanti le jour où un seul esprit faux, sot, orgueilleux et bavard, y serait établi.
Ne pourrait-on donc pas trouver aussi, dans la république des lettres, un moyen de faire taire ces sortes d'esprits, ou tout au moins, — toujours sans blesser leurs droits d'hommes ou de citoyens, — de réserver des heures, des lieux, des groupes où ils n'entreraient pas ? Faut-il toujours subir de pareils interlocuteurs?
Quoi! voici qu'aujourd'hui cette espèce de gens, pourvu qu'ils soient athées, et qu'ils annoncent audacieusement quelque énormité inouïe, sont accueillis, salués, applaudis, souvent par les meilleurs! Qui donc m'a présenté M. Thomas Buckle, je veux dire son Introduction philosophique à l'histoire de la civilisation? Cet ouvrage m'est venu sous le plus noble, le plus gracieux et le plus intelligent patronage, présenté comme un immense
travail, d'une force et d'une science accablantes, renversant tout sur son passage, et commençant à entraîner l'Angleterre entière sur ses pas.
Or, d'après ce qu'on vient de lire, on voit qu'il suffisait d'un seul coup d'œil pour classer cet infortuné.
Qu'on me permette d'ajouter qu'il est vraiment honteux pour l'Angleterre d'être, en effet, le pays du monde où Ton accueille le mieux cette espèce d'écrivains.
Mais ne parlons plus de M. Buckle, qu'en tant qu'homme je ne connais pas, et dont la volonté pratique, j'espère, fut meilleure que l'intelligence. Parlons du fruit de ses doctrines. Ces doctrines travaillent à créer peu à peu parmi nous ce que notre clairvoyant Alexis de Tocqueville appelait « une sorte d'espèce humaine nouvelle! >> Oui, par suite de groupements intellectuels, toujours suivis dans le même sens; par suite de l'association exclusive des esprits partiellement développés, se multipliant l'un par l'autre, il se passe, en psychologie, un phénomène comparable à la multiplication des fractions : le produit est toujours moindre que les facteurs. J'aperçois aujourd'hui des générations intellectuelles d'individus qui, regardant comme nul tout ce qui n'est pas leur secte, ne vivent, ne pensent et ne s'unissent qu'entre eux, et produisent ainsi des variétés psychologiques de plus en plus partielles et abaissées. Nous sommes véritablement arrivés à des types d'une infériorité inattendue. Nous découvrons qu'il te*d à se former une humanité inférieure, une humanité derechule, dégradée, mutilée de l'idée de Dieu, de l'âme, du
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devoir et de la liberté, de la conscience et de la raison, mais portant d'autant plus de fermeté féroce, comme Béhémoth, pour le blasphème, la négation, la destruction.
C'est cette race qui nous donne sa philosophie de l'histoire, dans le livre dont nous venons de montrer le fond.
Il est grand temps que ceux qui veulent l'intégrité de la nature humaine se réveillent et deviennent attentifs.
Ici je veux seulement expliquer l'état d'esprit qui, pas suite de science incomplète, arrive à ne pouvoir comprendre le Père qui donne les biens, qui, dans sa providence et sa bonté, est la cause première de l'histoire.
Je ne parle pas des esprits qu'aveugle la passion, ou que le vice déprave, et qui se rendent indignes ou incapables d'adoration ou de piété. Je parle des esprits qui portent en effet, dans leur intelligence, une certaine conception scientifique de l'univers, incompatible avec l'idée du Père, avec toute idée de bonté, de sagesse, de providence, de prévoyance. J'ose dire que je connais à fond cet état intellectuel. C'est l'éblouissement de l'esprit arrivant pour la première fois à l'état scientifique, à la vue claire, à la vue personnelle des premières assises de la science. En ce point du progrès intellectuel, quelques-uns ont la faiblesse et le
grand tort, dans l'orgueil ou la joie de cette lumière propre, de rejeter avec mépris toute lumière empruntée, et de nier toutes les vérités d'héritage. Bien plus, ils ont l'étrange témérité, à la vue des premières assises de la science, de nier tout le reste, et cet immense ensemble de l'édifice qu'ils ne sauraient apercevoir.
Or, quel est le premier degré de l'état scientifique de l'esprit? C'est manifestement la conception des lois. Bien comprendre qu'il y a des lois, et que toute chose est soumise à sa loi, c'est le premier pas de la science.
Mais quelles sont les premières assises de la science ? Il se trouve qu'elles répondent, comme il est juste et nécessaire, aux premières assises de la réalité. Dans la genèse de l'univers, il est certain que ce qui a paru d'abord, c'est l'ordre purement physique, métallique, mécanique et mathématique. G'estla matière soumise à l'obéissance absolue et passive, sous les lois mécaniques et géométriques. C'est la fatalité et la nécessité. La liberté n'est que la fin et le couronnement de l'œuvre.
Or, ce qui est encore certain, c'est que l'ère scientifique du genre humain, dans laquelle nous entrons depuis peu de siècles, a commencé, selon l'ordre vraiment naturel, par constituer les sciences de ce premier degré :
mathématique, mécanique, astronomie, physique. Et ce qui n'est pas moins certain, c'est qu'aujourd'hui, en particulier, beaucoup d'esprits sont constitués en cet état, j'allais dire en cette diathèse scientifique, que l'on peut définir Y état métallique de l'esprit, « Lame, dit Bossuet, a le pouvoir d'être conforme à tout. » L'àme, ici, s'est rendue conforme au granit, c'est-à-dire à la base métallique, élémentaire et primitive qui doit un jour porter la vie, et puis la liberté, dont elle sera l'esclave et l'instrument. Or j'avertis les penseurs qui se constituent et s'isolent dans l'état mental que je me permets d'appeler l'état métallique de l'esprit, je les avertis qu'ils se trompent. Ils sont manifestement exclusifs, et ils courent le danger de se mutiler pour toujours. J'en connais des exemples. Ils n'ont vraiment que le commencement tout élémentaire de la science. Ils demeurent dans l'état où était la terre, avant la vie et avant l'homme. Et s'il fallait, de ce point de vue, qualifier ces intelligences, je ne pourrais pas même leur dire ce qu'un jour répondit M. Royer-Gollard à un homme qui niait l'existence de l'àme : « Donc, Monsieur, vous êtes un animal. » Je me verrais forcé daller plus loin et de leur dire : « Messieurs, vous êtes des pierres! »
De bonne foi, la pierre est-elle tout? La base minérale de la vie existe-t-ellc donc seule? Est-ce que l'univers, sous vos yeux, n'est pas entré en de tout autres sphères? Toutes les couches de la vie sont survenues, et ont couvert le sol élémentaire et granitique des débris et des monuments d'une vie de moins en moins inerte. Et voici maintenant l'homme, la raison et la liberté, la personne, l'amour et. la bonté!
Amis, pourquoi rester dans cet état physique, fatal et mécanique? Elevez-vous à l'état vital ; élevez-vous de règne en règne ; entrez dans les périodes de la vie de moins en moins inconsciente et inerte ; montez jusqu'à l'état conscient, lumineux, personnel, de la raison et de la liberté.
Mais qui donc aujourd'hui est monté, par la science, jusqu'à ce sommet? Qui donc est arrivé, par la vérité, jusqu'à la liberté? Qui donc possède la pleine et universelle conception de l'ensemble, jusqu'à la conception de la personne et de l'amour? Qui donc, comme Jésus-Christ, a su remonter jusqu'au Père, et a pu dire aux hommes : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (1)? »
(1) Joan., xx, 17.
Quand la science, après beaucoup de siècles, sera remontée, en effet, jusqu'au Père qui est dans le Ciel, jusqu'au Père et à la bonté, à la sagesse et à la Providence, jusqu'à l'amour, qui est assurément le principe et la fin des choses, alors on comprendra que le tout de la vie était dans ces simples paroles : Cherchez, demandez et frappez, travaillant avec équité, l'un pour l'autre, et tous les biens vous seront donnés par votre Père qui est au ciel. Alors, les esprits scientifiques, devenus complets, et conformes à tout l'univers et à Dieu même, reviendront, mais dans une lumière magnifique, aux formules des petits, des humbles et des simples, qui, avec émotion etadoration, disent : « Mon Père! » Ils verront que les bons cœurs étaient, depuis le commencement du monde, en possession de cette vérité substantielle et entière que les penseurs partiels, commençants de la science, étaient hors d'état de saisir.
Si vous entrevoyez quelque lumière dans les pages qui précèdent; si mes affirmations ont le bonheur d'exciter en quelque chose votre attention, accordez-moi, je vous le demande, une heure de votre temps. Faites le facile travail que voici : apprenez par cœur et, dès le début de cette lecture, veuillez graver fortement dans votre mémoire, mot pour mot, les paroles
d'Evangile qui déclarent le tout delà vie; et croyez que vous aurez fait un bien grand progrès quand vous commencerez à Les comprendre (1). C'est à quoi je veux vous aider, et m'aider moi-même en méditant de plus en plus avec vous sur toutes ces choses.
(1) Voici ces paroles dans le texte : c'est la conclusion du discours sur la montagne. Elle sont en français ci-dessus :
« Petite, et dabitur vobis; quaerite, et invenietis; puisa te, et aperietur vobis. Omnis enim qui petit, accipit; et qui quœrit, invenit; et pulsanti aperietur.
« Aut quis est ex vobis homo, quem si petierit filins suus panem, numquiJ lapidem porriget ei? Si ergo vos, cum sitis mali,nostis bona data dare filiis vestris : quanto magis Pater vester, qui in cœlis est, dabit bona petentibus se? Omnia ergo qusecumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hsec est enim lex, etprophetae. » (Matth., vu, 7-12.)