La morale et la loi de l'histoire
Que ne puis-je vous faire bien comprendre le but propre de tout ce traité de morale, le point simple que j'ai en vue, et où se dirigent mes efforts !
Ce but, c'est de changer le monde.
Attendez, et ne jugez pas.
Dieu veut changer le monde. Dieu opère, de siècle en siècle, ce changement, par la lumière de ia raison, et la force de son Evangile.
Je suis ministre de l'Evangile et disciple de la raison : travailler à changer le monde, c'est mon simple devoir.
Mais, vous l'avez compris, le monde, ou plutôt l'Europe, depuis bientôt un siècle, traverse
"I LES li \CLNES DE LA LIBERTE
la plus grande crise morale qu'aient jamais traversée les nations.
Le monde moderne entre dans son âge de liberté. La liberté, par cela même qu'elle est la liberté, c'est-à-dire le pouvoir de choisir, est la plus grande, mais aussi la plus redoutable des forces. Et qui sait ce qu'elle va vouloir?
Qui sait si elle va relever le genre humain ou le précipiter?
Ce doute semble un blasphème. Mais, depuis un demi-siècle bientôt que je vois marcher les trois peuples les plus avancés dans la voie, je suis forcé, bien malgré moi, de comprendre le doute. Quand on voit l'Amérique, dans la liberté sans limite, devenir la patrie avouée de l'esclavage, de l'esclavage croissant, et maintenu non plus seulement en fait, mais en principe, et proclamé comme juste et bon, avec la plus audacieuse impudence; quand on la voit ensuite, pour résoudre une question si simple, se précipiter dans la plus effroyable des guerres, suivie des plus terribles luttes civiles; quand on la voit enfin, malgré le grand et admirable exemple de quelques-uns de ses États> qui sont peut-être le point le plus moral et Je plus libre de la terre, devenir cependant la patrie de la violence sauvage et quotidienne d'homme à homme, de la vénalité la plus honteuse, du divorce toujours
croissant, et même de la polygamie, on est bien forcé de comprendre ceux qui demandent où nous conduit la liberté. Quand on voit l'Angleterre, dans la pleine liberté, malgré le noble caractère d'un très grand nombre de ses entants, fouler aux pieds résolument, si l'esprit de lucre l'ordonne, la justice visible et connue, et tous les droits de l'humanité; et quand on voit la France ne savoir faire encore, après un siècle d'épreuves, aucun usage de la liberté; ne s'en servir que pour rouler révolutionnairement d'un extrême à l'extrême opposé, et tomber, comme cet enfant de l'Evangile qui était lunatique, tantôt dans l'eau et tantôt dans le feu ; ou encore, comme ce possédé plus furieux, dont l'esprit se nommait Légion, tantôt chargé de chaînes, tantôt brisant ses chaînes, crier toujours, et se déchirer de ses mains; quand je vois les trois peuples les plus avancés dans l'émancipation mener ainsi la liberté, non seulement je comprends le doute, mais j'ai peur. J'ai peur que la liberté ne soit enfin déclarée impossible, et que le monde n'en vienne à dire ce que disaient, il y a peu d'années, les démocrates américains : « L'expérience des sociétés sans esclaves a été faite ! elle n'a pas réussi ! » J'ai peur, dis-je, ou que l'humanité ne s'affaisse à la fin sous le joug de la force, et que le monde entier, ainsi que le
demande Vico, ne finisse comme l'empire romain; ou bien qu'une sauvage anarchie n'ensanglante et n'abrège les derniers jours de l'humanité sur la terre. Aurons-nous, oui ou non, la liberté dans la justice et dans la vérité? C'est la question. Le monde finira-t-il parle triomphe ou par l'exil de la justice et de la vérité?
Écoutez bien. L'un et l'autre est encore possible. Il en sera ce que nous voudrons. Gela même constitue la crise. Nous sommes libres.
C'est maintenant qu'il s'agit de choisir.
Qu'allons-nous faire? Et qui décidera le choix et la marche du monde?
Eh bien! ce doute et cette difficulté ont été le ressort de ma vie, et sont devenus mon unique pensée. Voilà pourquoi je veux vous exhorter jusqu'à mon dernier jour, et vous convaincre, ô vous, cœurs et esprits vivants! afin que vous, vous-mêmes, vous décidiez la liberté du monde et la lanciez, triomphante et glorieuse, dans la justice, dans la lumière et dans la vie.
Vous, qui que vous soyez, ignorant, ou homme de génie, travaillant de vos mains, ou grand penseur gouvernant les hommes par la science et la parole, sachez-le bien, si vous le voulez avec force, la direction que va prendre le monde dépend de vous.
Oui, vous pouvez tracer la route, y marcher,
y conduire les autres. Vous le pouvez et le devez.
Ami, je tressaille de joie en écrivant ces lignes, car je sens que vous les comprendrez et que plusieurs les comprendront, et les garderont dans leur cœur. Elles iront réveiller des àrnes parmi ces multitudes découragées « qui passent sous le poids des soleils, et qui rentrent dans la nuit de la terre sans avoir connu ni leur àme ni le bonheur ». Vous, mes amis inconnus et enfants de mon cœur, qui naîtrez de ces évidences et de ces convictions, soyez bénis, et puissiez-vous multiplier! Vous qui travaillez de vos mains pour cultiver cette terre, vous lèverez la tête, vous connaîtrez votre âme; vous verrez la terre promise et le ciel.
Oui, courage! car notre droit, et même notre devoir, c'est de changer le monde, conformément à l'Evangile et à la raison.
C'est ainsi que la France, par son exemple, avait le droit et le devoir de renverser cet édifice de corruption, de spoliation, d'iniquité,
6 LKS RACINES Uli LA LJBEUTÉ
d'immoralité, qu'avaient construit surtout Louis XIV, et la régence, et Louis XV. Oui, l'éclatant soulèvement de conscience et de raison, qui a mis en poussière l'édifice, est une gloire pour l'humanité, et un grand honneur pour la France. La France, par ce solennel recours à la justice et à la raison dans les affaires humaines, s'est mise à la tête des nations dans leur marche vers l'organisation évangélique du globe. C'est un mérite, dit avec une profonde vérité la théologie, c'est un mérite d'avoir la foi. Eh bien! plus j'avance dans la vie, plus je découvre que c'est un mérite d'avoir véritablement la raison. C'est un mérite de croire au droit qu'ont la conscience et l'évidence de gouverner le monde réel, le monde politique et social, le monde entier. Et qui donc croit à la raison? Je ne rencontre aujourd'hui, je l'avoue, que des esprits qui n'y croient pas.
On n'y croit, ni en politique, ni en métaphysique, ni dans les choses humaines, ni dans les choses divines, ni dans les choses présentes, ni dans les choses futures.
Oh! si les hommes voulaient croire seulement à cette simple proposition : « L'œuvre de Dieu est raisonnable ! »
Quel est donc le grand mal du monde, sinon
que jusqu'ici peu d'hommes osent croire que l'œuvre présente de Dieu est raisonnable, et que, même en ce monde, la raison, la justice et l'évidence morale l'emporteront? Et quelle est donc la grande souffrance et le grand désespoir des âmes, sinon qu'elles n'osent pas croire que l'œuvre entière de Dieu est raisonnable, dans le présent et dans l'avenir éternel : que le mal et la mort seront vaincus ; que l'éternelle justice et l'éternelle félicité régneront dans la vie sans fin? Certes! Dieu ne donne pas la vie pour la reprendre, ne crée pas les êtres pour les anéantir, et ne donne pas l'amour pour l'insulter. Dieu ne constitue pas les liens sacrés des âmes pour les briser et s'en moquer. Il ne remplit pas les cœurs d'espérance, et les âmes de désirs infinis, pour les tromper. Les tendances vont au but. Pourquoi? Par cela même que l'œuvre de Dieu est raisonnable. Heureux donc ceux qui croient inébranlablement à la raison, aux droits de la raison dans le présent et l'avenir, parce que l'œuvre de Dieu est et doit être le chef-d'œuvre de l'éternelle raison!
Mais, je l'avoue, cette sorte de foi sublime, de foi entière en la raison que Dieu nous donne, implique, de fait, la foi évangélique. Il n'y a que les hommes profondément et radicalement religieux qui croient ainsi à la raison. C'est en
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même temps de la raison et de l'enthousiasme, de la foi et de la réflexion; comme la musique est en même temps de la géométrie et de l'amour.
La raison! On y croit moins encore qu'à l'Evangile. Je ne cesserai pas de redire le mot de Fénelon : « Nous manquons encore plus sur la terre de raison que de religion », et celui de Leibniz : « Ln temps viendra peut-être où les hommes voudront se mettre à la raison, plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici. » Eh bien! cette foi réelle, pratique, à la conscience, à l'évidence et à leur droit d'intervenir dans les affaires humaines, s'est véritablement éveillée parmi nous, il y a cent ans. En ce siècle, pour la première fois, un peuple entier a osé dire : « Cela doit être, cela sera ; cela ne doit pas être, cela ne sera plus. La France, et puis le monde, seront constitués et mis en ordre conformément à la raison. » Cette conviction et cette volonté sont en effet tellement audacieuses que, pour moi, qui, après y avoir bien pensé, ose en effet l'appliquer à l'ensemble des choses humaines, il m'arrive tous les jours d'exciter le sourire de supériorité des hommes d'expérience et de science qui admirent le mystique de ma foi, et la naïveté de mon espérance. N'ai-je pas, un jour, vu sourire un Américain, parce que je lui
LES BACINES l>K LA LIBERTE 3
disais que l'esclavage est immoral et déraisonnable, et que cette iniquité doit cesser? Il répondit en souriant : « C'est un Anglais qui vousa dit cela? » Le même jour, je parlais de llrlande à un Anglais : « Vous avez conversé, fit-il en souriant, avec des prêtres irlandais? » Parlez de la Pologne aux diplomates. Ils sourient. J'avoue que je réponds toujours à ces sourires d'en haut par des sourires descendus de plus haut encore. A moi de sourire le dernier!
Oui, dis-je, c'est un mérite, et un mérite évangélique, d'opposer la raison et l'évidence morale à la funeste et fatale tradition d'iniquité qui enveloppe le monde.
Le Christ reproche aux Pharisiens de violer le commandement de Dieu pour suivre leur tradition. L'esprit pharisaïque, c'est l'esprit qui refuse de passer du monde juif au monde évangélique, du paganisme au christianisme, et du vieil homme à l'homme nouveau. C'est le continuel abus des âmes que de vieillir dans l'habitude de l'état faux. C'est le mérite des âmes de se renouveler en Dieu, chaque jour (1), par la rupture de tous les liens d'iniquité, qui cherchent sans cesse à se rétablir dans chaque àme. Ce sera le mérite des peuples que d'arriver à
(i) Renova lur de die in (Hem, dit saint Paul.
une vie politique et sociale, assez libre et assez lumineuse pour se renouveler chaque jour dans la justice, en se dépouillant tous les jours des germes d'iniquité que l'égoïsme humain ne cesse pas de semer. Voilà ce qui distinguera le vieux monde et le monde nouveau.
Revenons à la France. Je le sais, ce fougueux appel à l'évidence morale, à la raison, à la justice universelle et à leur droit de régler toutes les choses humaines ne s'est pas maintenu, n'a pas persévéré dans l'ensemble de la nation, et d'ailleurs a été brisé, dès le premier moment, par la sanglante intervention delà violence et de la folie. On est retombé dans le doute, l'indifférence, le scepticisme politique, l'abandon des idées, des principes, l'abdication du gouvernement de soi-même et de la patrie. Mais, pourquoi? Précisément parce que cette foi ferme en la raison, en la justice, ne s'établit solidement et ne procède droitement que dans les âmes religieuses et pures. On parlait de justice et de raison, et l'on foulait aux pieds la religion et la morale! Mais, croyez-vous donc que les voluptueux et les impies, les libertins et les sceptiques, peuvent suivre la justice et la raison? Est-ce que les fous, fous de colère, de haine, d'orgueil ou de métaphysique, ont la raison? Les voluptueux, les impies, les furieux,
ont monté comme l'écume, et se sont étalés dans la tempête à la surface, et ils ont troublé tout. De grandes chutes, de cruels châtiments, de grandes humiliations étaient inévitables. Après l'épreuve, quand l'expérience nous aura bien appris à discerner le bien du mal, nous verrons ce que peut le seul ferme propos de faire régner parmi les peuples la raison, la justice et la paix.
Toui cela serait fait déjà sans la fureur de l'esprit stupide et féroce qui prétend faire régner la justice absolue et la raison, par la force, par la haine, par l'émeute permanente, le despotisme, l'échafaud, la terreur, le poignard, et aussi et surtout par le mépris de Dieu. Voilà le grand ennemi du peuple, et de l'Europe entière. Tant que cet immonde esprit ne sera pas jugé par la masse des peuples modernes, comme je le juge ici, aucun progrès de la justice, de la liberté, de la paix, de la moralité, de la prospérité, n'est possible. On roulera dans le despotisme et la guerre, dans la révolution, la haine et la défiance, dans le découragement, la platitude et l'inertie croissantes.
Mais, les peuples n'étant point incurables, j'espère qu'un jour le monde entier comprendra l'évidence que je viens d'énoncer.
Qu'on me permette de reproduire, ici cncpre, la principale raison de l'espérance. Je ne fais point une œuvre littéraire. J'enseigne. Je veux inculquer aux esprits des vérités aussi fécondes qu'elles sont certaines, et leur donner, malgré les opinions rebelles, l'espérance et la conviction. Je suis donc obligé de répéter et de corroborer sans cesse les assertions fondamentales. La puissance efficace de la répétition finit par vaincre l'esprit inattentif, et, lorsque c'est la vérité qu'on persévère à répéter, elle pénètre à la fin l'intelligence longtemps dédaigneuse et fermée.
Eh bien, n'est-il pas visible déjà que la raison et la liberté ont grandi sur la terre? Malgré les désolantes iniquités, et les étonnantes ignorances qui déshonorent encore le monde, est-il possible de comparer, dans l'ordre de la justice et de la vérité, les temps anciens aux temps modernes? Nous vivons dans une ère nouvelle, ceci est évident. Seulement, quelques-uns, par un étrange mirage, croient voir que l'ère nouvelle ne commence que depuis un siècle. C'est
une erreur ! L'ère nouvelle de notre histoire commence précisément l'an un de cette chronologie, qui bientôt sera celle de l'humanité tout entière.
Il est certain qu'au moment même où l'histoire s'est divisée ainsi en monde ancien et en monde nouveau, le fondateur de l'ère moderne a dit : « Maintenant est la crise de ce monde : Nuv xpt'tn; lerrlv to3 xôtuou toutou. » Il déclarait cette crise. Il s'en disait l'auteur, et la voyait, dit-il, commencer sous ses yeux. Et puis il est certain, nous ne saurions assez le répéter, que le Révélateur de ce progrès nous a donné la loi du développement du monde moderne, tel que nous le voyons s'opérer dans l'histoire de vingt siècles. Par ces paroles : « Si vous demeurez dans ma loi, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté »>, il dit la cause et la condition du progrès, la justice ; puis la loi des phases du progrès : justice, vérité, liberté. Ces paroles sont la loi de l'histoire, et nous le voyons de nos yeux.
Nos yeux voient que, par une lutte de dix siècles, le christianisme s'est établi, c'està-dire qu'une partie des hommes, le monde oc cidental, est demeurée dans la parole du Christ. C'était la première phase de l'ère nouvelle.
Mais, à partir du onzième siècle, nous voyons
commencer, dans cette partie du genre humain qui est resté dans la parole du Christ, un très grand effort de justice, suivi d'un mouvement dépensée publique, tel que le monde n'en avait jamais vu. Il faut bien remarquer que, du douzième au dix-neuvième siècle, c'est un même élan des esprits, un même effort commun pour atteindre la vérité. Les objets ont changé, il le fallait; mais c'est le même esprit, et la même àme du monde moderne cherchant la vérité. On dut, avant tout, chercher Dieu, et commencer par la théologie et la philosophie. On résuma la splendide philosophie grecque qui représente tout le passé de la raison humaine et, avec un bonheur que la vérité seule peut donner, on adapta cette raison humaine résumée à la divine lumière évangélique. Cette greffe a pris. Et ce fut là l'introduction réelle, nécessaire, efficace et féconde qui commençait l'ère scientifique du genre humain. C'était le début de la seconde grande phase, de la phase scientifique du monde, qui veut la vérité connue dans la clarté. « Si vous demeurez dans ma loi, vous connaîtrez la vérité. » Mais ce .jui suit est plus visible encore aux yeux de tous. C'est le fruit qu'a porté cette greffe.
En tout ordre de choses, germes et racines sont invisibles, mais fleurs et fruits saisissent
les yeux. Ici la fleur, le fruit, c'est la splendeur éblouissante et la fécondité incomparable des sciences, physiques dans leur application. Il est absolument certain que la pensée moderne pénètre et dompte la nature. Nous connaissons ses lois, nous conquérons ses forces. Cela ne s'était jamais vu parmi les hommes. La science ici, comme on l'a si bien dit, devient active et conquérante. Sur ce point, très certainement, nous connaissons et appliquons la vérité. Mais cet immense élan de la pensée, — le premier élan public, populaire et commun de la pensée du genre humain, — qui a cherché d'abord la science de Dieu, qui ensuite a cherché et trouvé la science de la nature dans son premier domaine, qui prouve par leur application palpable les vérités qu'il tient, ce grand élan ne s'arrête pas, et jamais ne s'arrêtera. Aujourd'hui, en notre siècle même l'esprit des hommes vient de s'emparer, sans délaisser les objets précédents, d'un autre objet, savoir : la société. La science de l'homme en sociélé est aujourd'hui le point essentiel et nouveau. C'est même la science qu'il nous est nécessaire, indispensable, de conquérir pour passer outre.
Veuillez considérer ce qu'il faut appeler l'ordre du moment présent. Il s'agit, dis-je, de
passer outre. Il s'agit d'achever, ne fut-ce que sommairement pour cette fois, la phase de vérité scientifiquement connue, afin d'entrer dans l'autre phase de l'ère nouvelle que désignent ces mots : «. La vérité vous rendra libres. »
Or, s'il est quelque chose de manifeste à tous les yeux, c'est qu'il y dans notre Europe, surtout depuis un siècle, un souffle de liberté qui remue les nations, mais que les hommes sont bien loin de comprendre, et qu'ils pervertissent, jusqu'ici, presque toujours, presque partout. Quand l'âge de liberté atteint un homme, cet homme tout d'abord en abuse : heureux si un jour ou bientôt il arrive à comprendre les devoirs de la liberté! Et c'est ce que fait aussi le monde moderne, au moment où commence cette phase nouvelle de l'ère nouvelle, cet âge de liberté, prévu par la loi de l'histoire : « Et, par la vérité, vous irez à la liberté. »
En effet, ce n'est pas la passion, ce n'est pas la colère, ni le tumulte, ni la violence, qui nous donneront la liberté : la vérité nous la donnera, nulle autre cause ne peut produire la liberté.
Si nous devenons chaque jour plus libres à l'égard des forces fatales de la nature, qui autrefois nous écrasaient; si nous les dominons
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et les faisons travailler pour nous, et si nous les tenons en main, comme les plus vigoureux, les plus dociles, les plus infatigables des serviteurs : c'est qu'ici, dans ce premier domaine de la nature, nous avons découvert la loi, nous connaissons la vérité, nous l'appliquons. La science « active et conquérante » nous donne la liberté (1).
Or, la même voie, précisément, nous reste à suivre à l'égard des forces sociales. Les lois Je la société bien connues et scientifiquement appliquées, comme nous appliquons celles de la nature, nous donneront la liberté. Les forces fatales des masses humaines, de ces océans ^ju'on appelle des nations, où ne cesse de mûrir la tempête de concupiscence, dans les ténè-
(1) Au moment <ù s'impriment ces pages, j'ai la joie de •encontrer, sous la plume d'un savant illustre, les mêmes )ensées sur « la scipnee active et conquérante... que t'anti- [uité n'a pas pu connaître.. , et qui est l'œuvre des moderîes » ... « La physique et la chimie, dit M. Claude Bernard, mt conquis la nature inerte ou minérale, et chaque jour lous voyons cette conquête s'étendre davantage. La physioogie doit conquérir la nature, vivante; c'est là son proilème, ce sera là sa puissance.
« La pensée scientifiqre des anciens n'a donc pu être que le découvrir et de constater les lois qui régissent les phélomènes de la nature, tandis que la pensée scientifique exlérimentale moderne doit être d'expliquer ces phénomènes, t de les maîtriser au profit de l'humanité.
« La civilisation moderne, en conquérant par la science la uiture inorganique et la nature organisée, se trouvera plaée dans des conditions nouvelles, entièrement inconnues nx civilisations antiques. C'est pourquoi il nVft peut-être
bres de l'ignorance et de la colère, et où les hommes, jusqu'aujourd'hui, s'écrasent l'un l'autre par milliers et milliers, ces forces, quand elles seront bien connues dans leurs lois, et appliquées selon leurs lois, deviendront, dans nos mains, comme celles de la nature, des pouvoirs magnifiques et féconds pour le progrès du monde dans l'ordre et dans la liberté.
Ceci est l'avenir, le reste est le passé. Appuyés sur ce glorieux passé de l'ère nouvelle, essayons de prévoir, de comprendre, d'appeler de nos vœux, de propager par nos travaux, la phase nouvelle où nous devons entrer: « Et, par la vérité, vous irez à la liberté. »
pas toujours logique d'invoquer l'histoire des peuples anciens pour supputer les destinées des peuples nouveaux. L'humnnité semble avoir compris aujourd'hui que son but est non plus la contemplation passive, mais le progrès et l'action. Ces idées pénètrent de plus en plus profondément dans les sociétés, et le rôle actif des sciences expérimentales ne s'arrête pas aux sciences physico-chimiques et physiologiques; il s'étend jusqu'aux sciences historiques et morales. On a compris qu'il ne suffit pas de rester spectateur inerte du bien et du mal, en jouissant de l'un et en se préservant de l'autre. La morale moderne aspiré a un rôle plus grand : elle recherche les causes, veut les expliquer et agir sur elles; elle veut en un mot dominer le bien et le mal, faire naître l'un et le développer, lutter avec l'autre pour l'extirper et le détruire. On le voit donc, c'est une tendance générale, et le souffle scientifique moderne... est éminemment conquérant et dominateur. » Le Problème de la physiologie générale, par M. Claude Bernard.;
La vérité dans l'ordre social, la connaissance précise, scientifique, expérimentale, des lois sociales et des forces sociales, tel est, avonsnous dit, l'objet dont cherche à s'emparer aujourd'hui même l'esprit humain. Et cette belle science n'est pas à faire : elle est faite en très grande partie. Seulement il y a des lacunes qu'il faut combler, et il y a la clef de voûte de l'édifice, laquelle n'est pas encore scientifiquement connue.
Le premier grand trait de lumière qui a frappé les yeux, c'est que la société, comme la nature, a des lois que l'homme n'a pas faites, que Dieu a faites, et qui agissent sans nous et avant nous. Ces lois, dès l'origine, produisent les phénomènes sociaux, comme l'attraction produit les mouvements des astres. Et l'harmonieet la simplicité, la beauté, la sagesse, visibles dans le mouvement des mondes, sont peutêtre moins admirables que l'harmonie et la simplicité, la sagesse, la beauté des grandes lois naturelles qui gouvernent les sociétés. S'il n'y a au ciel qu'une seule force, une seule loi,
l'attraction et sa loi, il n'y a dans la vie sociale < aussi qu'une seule force, une seule loi : la force, j c'est la volonté de l'homme; et la loi de la vo- 1 lonté, c'est la justice.
La loi, dis-je, c'est le simple précepte qui termine et conclut le Discours sur la montagne et dont l'Evangile dit : « Voici la loi. » Ce précepte, pris au sens littéral et à la rigueur, est, en toute précision scientifique, ne cessons de le répéter, la loi simple applicable à tous les détails de la science :
« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux, c'est la . loi. »
Oui, c'est la loi que, par le fait, les hommes sont forcés d'accomplir, dès le premier moment, sous peine de mort. Et, par le fait, en voici les effets, dans la société humaine, quelle qu'elle soit, dans tous les siècles et par toute la terre.
L'effet constant et universel de la loi, de 1. loi partiellement appliquée, malgré les incessantes perturbations qui la troublent partout, est celui-ci :
C'est que tout homme en société reçoit des autres, pour son travail d'un jour, plus qu'il ne saurait produire seul dans toute la durée de sa vie. Tous reçoivent chaque jour de tous,
LES BÀCWES DE LA IJBERTÉ 21
pour le travail du jour, cet incomparable salaire.
Telle est la force de l'organisation sociale, naturelle et providentielle, que Dieu fait vivre avant que l'homme ait pu penser à faire des lois..
Et tels sonlles effets, si les hommes observent la loi, mais non pas s'ils la violent. S'ils cherchent avant tout la justice, tous ces biens leur seront donnes : Quœritc ergo primitm regnum Dei et jiislitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis. Ces biens seront donnés, ou diminués, ou retirés, en proportion de la quantité 3e justice ou de la quantité d'iniquité qui régnera parmi les hommes.
Mais voici où commence la partie de la science qui, par la vérité, peut mener à la iberté. De même que nous conquérons chaque our, de plus en plus, les forces de la nature, ;n découvrant leurs lois et en les appliquant, ;t que cette liberté consiste, d'abord, à ne point ;tre écrasé par ces forces, et puis à les dompter, jt à les faire travailler pour nous ; de même, lors • jue nous connaîtrons les forces sociales et eurs lois, et que nous saurons et voudrons )béirà ces lois, alorsnoussaurons conquérirchajue jour, de plus en plus, la liberté à l'égard les forces humaines, laquelle consistera
d'abord à n'être point écrasés l'un par l'autre, puis à trouver dans le lien social la multiplication indéfinie, — je sais ce que je dis, — la multiplication indéfinie de toutes les forces et de tous les biens. L'homme deviendra pour l'homme une force, et non plus un obstacle ou un fardeau. Chaque homme deviendra vraiment l'humble et obéissant serviteur des autres, au lieu d'en être l'oppresseur, le spoliateur, le tyran.
Mais déjà, remarquez-le bien, ce que j'annonce ici pour l'avenir se trouve jusqu'à un certain point réalisé dans le passé. En toute forme sociale, déjà l'homme est pour l'homme une force. C'est précisément ce que prouve ce fait immense et général, que, dans toute so-: ci été, chacun reçoit, pour prix de son travail du jour, plus qu'il ne pourrait seul produire en toute sa vie.
Mais voici le point capital. C'est que ce résultat, prodigieux cependant, ne suffit pas, et n'est pas encore la justice, ni la liberté, ni ce: que veulent et peuvent produire les lois providentielles que Dieu impose aux sociétés. Que m'importe, en effet, que tel homme, qui seul serait mort de faim en trois jours, reçoive clans la société . où il est, pour le travail du jour,, plus qu'il ne peut produire en toute sa vie, si
tout ce qu'il reçoit, l'empêchant de mourir de faim en trois jours, le laisse mourir de misère en trois ans? Or c'est ce qui arrive aujourd'hui, chaque année, à des milliers d'hommes, même chez les peuples les plus prospères. Eh bien! je ne suis nullement satisfait de ce sursis accordé à ces condamnés. C'est leur grâce que je veux. Je veux que nul ne meure de faim.
Ce qui m'indigne," le voici. Placés dans cette merveilleuse association, créée de Dieu, capable de multiplier, au-delà de toute prévision, toutes les forces humaines; soumis uniquement à la loi la plus simple, qui n'est autre que l'axiome moral absolu; membres d'une organisation tellement souple et prévoyante, et féconde en ressources, qu'elle pardonne sans cesse les mille fautes quotidiennes commises contre sa loi ; comblés de l'inexplicable indulgence d'une vitalité magnifique, à laquelle il suffit qu'une partie du peuple obéisse, pour que l'ensemble se soutienne ; membres de ce vigoureux corps, presque inexterminable, qui ne demande que cet étrange minimum de justice : Ne pas tuer, ne pas voler, et qui, même en ce point, n'exige pas tout, mais seulement la modération dans l'homicide et dans le vol : ce qui m'indigne, dis-je, c'est que ces hommes, placés dans ce second paradis terrestre à réparer et
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à reconquérir, et obligés, pour y parvenir, à une si modeste justice, persistent cependant, aujourd'hui même, parle meurtre cl le brigandage pratiqués en des proportions gigantesques, à détruire tous les biens pour une très grande partie du peuple, dans chaque nation. Voilà l'obstacle à la liberté. Voilà les forces humaines qui se neutralisent et s'écrasent, au lieu de se multiplier et de se délivrer, et de grandir ensemble, pour devenir plus fortes que tout obstacle.
Mais ici, ai-je dit, intervient la partie de la science qui, bien achevée, si nous la voulions appliquer, commencerait à nous mener vers une plus abondante liberté.
Quand la lumière pénétrera tous les mystères d'iniquité ; quand on saura, comme on commence à le savoir, ce que coûte une révolution, ce que coûte une guerre, ce que coûte chaque cadavre couché sur le champ de bataille ; quand les effets du luxe, homicide lui aussi, auront été bien mesurés; quand l'escroquerie, savante, légale et illégale, aujourd'hui en plein règne, sera clairementdémasquée par la science, et populairement connue dans ses formes et dans ses méthodes ; quand on calculera ce qu'un réseau de spoliation financière, savamment étendue sur un peuple, [peut détruire de familles
et faire mourir d'hommes chaque année; quand cette partie de la justice sera vulgairement connue, et enseignée, ce sera là, sansaucun doute, un grand pas vers la liberté. Les peuples sauront mieux se défendre contre la ruse des spoliateurs et l'audace des tyrans, les lois rendront impraticable une grande partie du mal, et les mœurs une autre partie; et puis le nombre des voleurs sans le savoir, qui opèrent aujourd'hui, sera certainement réduit, lorsque tout vol sera partout qualifié par son nom.
Or, disons-le à l'honneur de l'esprit humain, toutes ces lumières, dès aujourd'hui, sont dans la science. Elles vont devenir populaires, et ces clartés seront des pas vers la liberté,
Oui, des pas vers la liberté; mais prenons garde. Les peuples avancent vers la liberté, ils en approchent, et ils la voient de plus en plus clairement devanteux. Mais ils la voient comme les Hébreux voyaient la terre promise. Ils la voient de leurs yeux, mais n'y entreront point, tant qu'ils n'auront que la science seule. Ils auront la clef de la science, comme l'Evangile dit des Pharisiens, mais n'y entreront point.
Evidemment, il faut appliquer la science pour qu'elle serve. Ce n'est pas la théorie pure, c'est la science, appliquée, la science active et conquérante qui fait agir pour nous les forces
de la nature, et développe, dans l'ordre matériel, la liberté de l'homme.
C'est donc aussi la science de la justice qu'il s'agit d'appliquer. Ce sont les forces humaines qu'il s'agit de dompter par leurs lois, dans leurs effets nuisibles, puis de développer, par leurs lois, dans leurs effets utiles, effets mille fois plus magnifiques que ceux des forces de la nature. Mais voici la difficulté : les forces humaines sont des forces libres, et libres dans le cœur de chaque homme. On fait de la chaleur et de l'électricité ce qu'on veut, quand on connaît leurs lois. Car ce sont des forces fatales, qui obéissent toujours absolument. Que serait-ce si l'électricité, dans chaque atome, était libre de désobéir à sa loi? Hélas! alors elle serait humaine, et, pour lui faire accomplir les merveilles que nous voyons, il faudrait lui donner la foi, la volonté de la justice, la science de la justice, l'amour des hommes, la crainte de Dieu.
Voilà précisément le problème à résoudre à l'égard des forces humaines. C'est la liberté dans chaque âme, la liberté morale, qui seule peut donner la liberté sociale, qui seule peut faire que les individus soient moins souvent écrasés par la masse, et qu'au contraire les masses, agissant d'un même mouvement et dans l'har-
monie de la loi, chaque homme puisse voir sa force propre multipliée par celle de tous.
Mais pour cela, il faut, évidemment, faire entrer dans chaque àme, ou dans un très grand nombre d'àmes, la foi, la volonté de la justice, la science de la justice, l'amour des hommes, la crainte de Dieu.
Eh bien! où en sommes-nous, si tel est le moyen, et si tel est le but? Qui donc croit à ce but, et se confie à ce moyen? Qui donc, lisant ces lignes, y verra autre chose que paroles vides ou rêves naïfs ?
Pour moi, c'est là précisément la clef de l'avenir et la racine et la source de la liberté. Et c'est ce dont j'espère convaincre, malgré tout, quelques esprits et quelques cœurs.