CHAPITRE II
LES RACINES DE LA LIBERTÉ [suite]
Oui, c'est la question : arriverons-nous à lu liberté?
La lutte autour de cette question, lutte des doctrines et lutte des faits, la violence des efforts contraires, et l'impossibilité qui nous arrête depuis un siècle, voilà enfin le propre caractère du moment présent. Sur l'océan du temps, c'est là le point même où nous sommes.
Dans le mouvement de progrès qui caractérise l'ère nouvelle, nous sommes entrés, depuis plusieurs siècles, dans la phase scientifique du genre humain. La science de la nature nous a, par la connaissance des vraies lois, donné la possession des forces. Conformément à la loi
de l'histoire, la vérité ici nous a donné la liberté. Mais la science, depuis un siècle, commence à dépasser le monde de la nature, et à entrer dans un monde plus haut, le monde humain. On en vient à la science des lois sociales : c'est ici même que nous sommes arrivés. Mais ce commencement de science sociale, nous ne parvenons pas, ce semble, à l'achever, et moins encore à l'appliquer. On dirait qu'un abime nous sépare du moment où, dans ce second monde, la vérité nous donnera la liberté. Voilà où nous sommes arrêtés.
Vous qui suivez et regardez la vie du monde contemporain, n'est-ce pas là, je le demande, ce qui est sous vos yeux?
Déjà un grand nombre d'esprits prétendent qu'on n'avancera plus, que cela est absolument impossible, et qu'il n'y a devant nous qu'un abime. Telle était à peu près la terreur des compagnons de Christophe Colomb et presque de FEuropecn tière, vers la fin du quinzième siècle. On soutenait qu'en avançant toujours dans l'Océan, au lieu de conquérir un monde, on allait arriver aux limites de la terre, et tomber dans le vide.
Et, de plus, à ceux qui espèrent, on objecte, avec une grande apparence de raison, que, si, dans le monde de la nature, la science des lois
nous a donné l'usage des forces, c'est que, précisément les forces de la nature obéissent fatalement à leurs lois, mais qu'au contraire, dans le monde humain, on a beau connaître les lois, l'homme est libre, et peut s'y soustraire. Qui donc peut espérer d'ordonner, de diriger et de discipliner les forces libres du genre humain?
C'est la réponse à cette difficulté, à la fois historique et logique, qui seule peut achever la science des lois sociales, et la pousser jusqu'au point de clarté où elle doit devenir applicable, et nous faire avancer dans la voie de la liberté.
Or cette réponse est avant tout ce que j'entends enseigner ici. Elle est dans l'Evangile. Mais, si tout cet ouvrage la peut faire comprendre, je n'aurai pas perdu ma peine.
Remontons donc au texte de la loi. L'Evangile dit : « Si vous demeurez dans ma loi, alors vous connaîtrez la vérité, et, par la vérité, vous irez à la liberté. »
Je dis que, si la grande loi, déjà glorieuse-
ment vérifiée dans notre conquête du premier monde, ne se vérifie pas jusqu'à présent dans nos efforts pour conquérir la liberté dans le monde des forces humaines, ce ne peut être que pour une seule raison. C'est que la condition n'est pas remplie. Si vous demeurez dans ma loi : tel est le point de départ nécessaire. Sommes-nous demeurés dans la loi; la loi dans laquelle il faut demeurer pour arriver, dans chacun des trois mondes, à la vérité, et, par la vérité, à la liberté? Si on n'a pas rempli la condition, rien à prétendre. Mais, si on l'a remplie, tout est gagné.
Et, s'il s'agit du monde social, c'est un énoncé identique. Si, en effet, l'on pratique la justice, ou si du moins l'on demeure avec foi dans la bonne volonté de la justice, il est bien clair que cette pratique elle-même sera déjà, implicitement, la vérité sociale, et la vraie liberté.
Mais alors tout revient à savoir si les hommes aimeront en effet la justice, s'ils peuvent la pratiquer plus qu'ils ne la pratiquent, si l'on modifiera le cœur humain, s'il est enfin quelque moyen d'améliorer et d'élever la masse des hommes.
Eh bien ! c'est ici même qu'intervient l'Evangile, pour répondre que l'on peut, que l'on doit améliorer la masse des hommes, et qu'on y
parviendra. C'est là précisément la bonne nouvelle évangélique, qui annonce que l'on peut 'effacer et détruire le péché. Et l'Evangile, qui n'est pas seulement une loi, mais encore une lumière, et, qui plus est, une force, l'Evangile est intervenu, depuis bien des siècles déjà, non pas seulement par des discours, mais par une vertu efficace, pour détruire en effet l'iniquité dans les cœurs et parmi les nations.
L'Evangile ne montre pas seulement l'obstacle, mais il montre et il ouvre la source même des forces. Il donne le détail des moyens par lesquels nous pouvons enlever l'obstacle, et appliquer les forces au progrès de la vie réelle des nations.
Nous avons parlé de l'obstacle qui nous arrête. L'obstacle, c'est l'iniquité se manifestant sous deux formes, le meurtre et la spoliation; c'est l'iniquité, opérant dans lésâmes par le vice, pour dégrader et arrêter la vie du genre humain.
Mais l'Evangile, présent à tous les temps et à tous les lieux, nous montre, pour aujourd'hui
môme, la forme propre de l'obstacle qui, en ce siècle, empêche les hommes d'arriver, dans le monde social, par la vérité à la liberté.
La forme particulière que prend en ce moment l'obstacle chez les peuples civilisés, la voici : c'est que nous sommes devenus riches.
Nous sommes devenus riches, c'est une grande force, qui peut et qui doit nous aider à conquérir la terre promise. Mais cette force, nous n'en savons pas encore faire usage pour conquérir ce monde nouveau où nous devons entrer. Maîtres des forces de la nature, nous ne deviendrons maîtres des forces sociales que si nous savons employer, selon la loi de Dieu, cette puissance matérielle, que nous avons conquise. Que si nous ne savons user, pour le progrès du monde, de ces pauvres richesses matérielles, comment serons-nous dignes de recevoir du Père le redoutable et immense pouvoir des forces de la vie sociale? Méditez ces paroles d'Evangile : « Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes. Celui qui est injuste dans les petites choses le sera aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez pas été fidèles dans l'usage des faux biens, qui vous confiera les véritables ? Si vous n'avez pas été fidèles dans l'emploi de ces for-
ces étrangères, qui vous confiera les vôtres propres (1)? »
Sachez-le, la conquête du premier des trois mondes, le monde de la nature, doit nous aider à conquérir le second, qui est le monde social. Mais jusqu'ici nous tournons en obstacles les forces qui viennent de nous être données.
Nous sommes ce riche de l'Evangile qui vient de faire une immense récolte, et qui, à la vue de l'opulente moisson, s'écrie : « Mon âme, nous avons de grands biens, reposonsnous, buvons, mangeons et jouissons! — Insensé! cette nuit même on va te redemander ton âme, dit l'Evangile, et pour qui seront tous ces biens (2)?
« Tel est, dit toujours l'Evangile, quiconque est riche pour soi, et n'est pas riche pour Dieu. »
Être riche pour soi, c'est n'être riche que pour jouir. Etre riche pour Dieu, c'est être riche pour le bien des hommes, pour la jus ticejet pour la liberté.
(i) Qui fidelis est in minimo, et in majori fldelis est : et qui in modico iniquus est, et in majori iniquus est. — Si er^o.in iniquo mammona fidèles non fuistis : quod verum est, quis credet voljis? — Et si in alieno fidèles non fuistis : quod vestrum est, quis dabit vobis? (Luc, xvi, 10-12.)
(2) Luc, xn.
Il s'agit aujourd'hui d'acheter avec nos richesses la justice et la liberté. L'Evangile nous le dit en ces termes : « Employez ces richesses injustes à vous faire des amis (1). » Nous sommes aujourd'hui possesseurs de richesses injustes, parce que nous ne les appliquons pas au grand travail de Dieu, qui consiste à nous faire des amis, dans la justice et dans la liberté.
Gomment y parvenir? Saint Paul va nous l'apprendre dans cette épitre qu'il faut appeler l'épitre de la liberté (2). Ecoutez-le. Car voici véritablement la lumière du moment présent.
« Frères, dit saint Paul, vous êtes appelés à la liberté : Vos in libertatem vocali estis, fratres (3). Mais prenez garde! »
A quoi donc faut-il prendre garde! À ne pas appliquer la liberté à contre-sens.
« Si vous ne savez, dit saint Paul, que
(1) Luc, XM.
(2) (Jalat., iv, 31. Qua lilierlate Chrislus nos liberaviL
(3) Galat., ▼, 13.
vous mordre et vous dévorer entre vous, vous vous détruisez l'un par l'autre (1). »
Que faut-il donc? Le voici : « Soyez les serviteurs les uns des autres : Servite invicem. Et portez les fardeaux les uns des autres : Aller allerius onera porlate. Toute la loi est dans un seul point », ajoute encore saint Paul : Omnis lex in uno sermone impie tur. Quel est ce point? h Traiter son prochain comme soi-même : Proximum sicut te ipsum (2). »
Mais est-ce que tout ceci n'est pas l'évidence absolue? Et n'est-ce pas là, en même temps, la propre formule de toute l'économie sociale : « Facio ut facias, do ut des »; mutualité de services : « Servite invicem »? N'est-il pas visible que les hommes se tuent, s'écrasent et se dévorent les uns les autres par la lutte et le choc des efforts, mais que, s'ils se servaient les uns les autres, — servite invicem, c'est la simple justice, — l'incalculable quantité de forces humaines qu'anéantit la lutte, venant, tout au contraire, à subsister, à croître et à multiplier, on ne verrait plus de limite à la grandeur des progrès possibles du genre humain?
(1) Qaod, si invicem mordetis et coraeditis, videte ne ub invicem consumamini, (Galat., v, 1§.)
(2) lbid , 14.
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Vous le voyez : la même question, la même difficulté revient toujours. Voulons- nous, pouvons-nous pratiquer la justice plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici? Il le faut : « Si votre justice, dit l'Evangile, n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (1). » C'est donc un changement de l'àme humaine qu'il faut. Il faut croire à la possibilité de se régénérer, c'est-à-dire qu'il faut croire à l'Evangile, qui est lui-même l'enseignement solennel de cette nécessité et de cette possibilité. 11 faut croire à cette bonne nouvelle. Il faut pratiquer l'Evangile. Il faut vouloir la transformation qu'il exige, la régénération qu'il donne. Transformez-vous, car le royaume du ciel approche : Pœnitemini et crédite Euan~ gelio quoniam appropinquavit regnum cœlorum. Il faut renaître pour entrer dans ce monde nouveau : Nui cuis renatus fueril. non potest inlrare in regnum cœlorum.
Je ne fais qu'énoncer ici, sans essayer de
les expliquer ni de les démontrer, ces grandes
' affirmations évangéliques. Je dis seulement
qu'ici même est le nœud réel et pratique de
1) Nisi abundaverit justifia vestra plus quam Scribarum et Pharisœorum, non intrabitis in regnum cœlorum. (Mattb.,
toutes les innombrables et insolubles difficultés du moment présent. Si nous croyons, et si nous pratiquons, nous connaîtrons la vérité, qui dénouera ces difficultés, et par la vérité nous irons à la liberté. Sans cela nous n'entrerons pas dans la terre promise de la liberté. Nous mourrons en la regardant.
Veuillez bien comprendre ceci. L'ancien monde, avant 1ère nouvelle, a pour propre caractère l'esclavage. L'homrrc antique est l'esclave de la nature et, plus encore, l'esclave de l'homme. L'esclavage est une conséquence à peu près nécessaire de l'état de la nature humaine, telle qu'elle est avant la régénération chrétienne. La nature écrasait les hommes, parce qu'ils étaient incapables alors de la connaître et de la dompter. Puis les hommes s'écrasaient entre eux. parce que, par le fait, il y a des forts et des faibles, et que les faibles sont écrasés, c'est-à-dire sont pour le moins esclaves, si le fort ne sacrifie pas sa passion devant le droit d'aulrui. Or. est-ce que
V homme animal peut seulement connaître le droit d'autrui, et, supposé qu'il le connût, peut-on penser qu'il se sacrifiera devant cette vue spéculative? Regardez seulement les hommes de joie et les hommes de proie, types des espèces de l'ancien monde, qui sont encore aujourd'hui parmi nous.
Cette forme de la nature humaine est ce que le christianisme appelle, en toute raison et en toute science, Y homme animal, ou Y homme charnel, et il annonce la possibilité d'un autre état humain, celui de Y homme spirituel.
Ne vous semble-t-il pas que saint Paul, toujours dans cette épitre de la liberté, a bien décrit ces deux états, par la simple énumération de ce qu'il nomme : les fruits de la chair, et les fruits de ï esprit?
Les fruits de la chair, dit-il, sont bien visibles. « C'est l'impudicité, la luxure, la servitude sous les idoles. Ce sont : le poison et la haine, la contention, la jalousie, la colère, les querelles, les dissensions, les sectes, l'envie et l'homicide et, enfin, l'orgie du vin et de la table (1). »
Oui, la chair a bien ces trois âges : la
(1) Galat., vi, 19, 20, 21.
luxure est son adolescence; la haine et l'homicide, son âge viril; l'orgie du ventre, sa fin déshonorée.
« Mais voici les fruits de l'esprit : l'amour, la paix, la patience, la bonté, l'indulgence, la longanimité, la mansuétude, la foi, la modestie, la continence, la chasteté (1). »
Oui, certes, l'esprit a ces trois âges.
L'amour est son adolescence, la bonté son âge mûr, et la sainteté dans la foi, sanctuaire éternel de l'amour et de la bonté, est sa glorieuse consommation.
Voilà la chair et voilà l'esprit, l'homme charnel et l'homme spirituel.
Vous portez en vous ces deux hommes.
Lequel des deux voulez-vous cultiver en vous?
A laquelle des deux races voulez-vous donner votre vie?
C'est ici que l'on comprend enfin saint Paul, lorsqu'il nous dit : « Prenez garde! Vous êtes, mes frères, appelés à la liberté. » Mais cette liberté qui survient sera-t-elle liberté de la chair? Allez-vous en user pour vous déchirer, vous dévorer et vous anéantir les uns les autres? Ou bien sera-ce la liberté de l'esprit,
(i) Galat., vi, 22, 23.
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de cet esprit qui est amour, et qui a pour loi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », ou, ce qui est même chose : « Soyez les serviteurs les uns des autres : Servite invieem »?
Si vous êtes dans la chair, servirez-vous les autres? Traiterez-vous le prochain comme vous-même? Mais quand même vous le voudriez, vous n'avez même pas, si vous êtes dans la chair, la liberté de faire ce que vous voudriez : Et non quœcumque vultis illafaciatis{\).
Que faut-il donc? Le voici manifestement. 11 faut, si l'on veut être à la justice, crucifier notre chair avec ses vices et ses concupiscences (2).
Voilà l'essence de la morale chrétienne, et de toute morale. Dompter ses vices, extirper ses concupiscences, c'est-à-dire crucifier sa chair, pour pouvoir traiter son prochain comme soi-même, et devenir parmi les hommes, par le travail et la justice, serviteur et non pas oppresseur, ni spoliateur, ni bourreau : voilà le devoir absolu et l'indispensable justice.
Qu'est-ce qui est ici douteux? Est-ce là le devoir, oui ou non? Est-ce là la justice? Est-ce là ce mysticisme destructeur de la nature humaine que vous reprochez à ce fantôme de
1 Galat., v, 17.
'2) lbid., 24.
christianisme que vous a fait votre ignorance?
Vous prétendez qu'on vous propose de détruire la nature humaine et d'anéantir la raison quand on vous demande d'extirper vos vices pour ne pas dévorer vos frères et ne plus vous anéantir l'un par l'autre.
Osez-vous soutenir qu'on vous propose de détruire le corps quand on vous dit de supprimer le vice ?
Est-ce que la chair veut dire le corps? Estce que la sensualité signifie la même chose que les sens? Et n'est-ce pas saint Augustin qui dit : « Aliud est libido sensualitatis, aliud vivacitas sentiendi, autre chose est la corruption sensuelle, et autre chose l'heureuse vivacité des sens »?
Est-ce que notre théologie ne condamne pas les faux mystiques qui entendent retrancher quoi que ce soit de la nature humaine? C'est le vice qu'il faut retrancher, et, si l'on peut, la concupiscence.
Est-ce que tout ceci n'est pas la lumière même? Au moment où je vous le dis, vous êtes forcé de me comprendre. Mais, après avoir lu ces lignes, allez-vous commencer à monter de la chair à l'esprit, par le crucifiement des vices et des concupiscences?
Allez-vous seulement essayer de comprendre
ce que l'Évangile nomme la régénération, cette renaissance de l'homme charnel, qui, sans quitter son corps apparemment, renait de l'esprit, et devient l'homme spirituel?
Ne comprendrez-vous pas que, sans cette renaissance, vous ne pouvez entrer dans le royaume de Dieu; que ce vieil homme, homme de convoitise et de péché, ne peut absolument que continuer le régime de la guerre, de l'oppression, de la spoliation, de l'esclavage et de l'écrasement de l'homme par l'homme? Depuis qu'on blasphème l'Évangile et qu'on se rit de la vertu, et qu'il ne s'agit plus que de jouir, ne recueillez-vous pas déjà quelques fruits de la chair, laquelle se prend à refleurir? N'avezvous pas en ce moment en France l'une des plus puissantes organisations de rapine qui aient jamais en aucun temps, ravagé aucun peuple? Et n'avez-vous pas eu hier même, aux Etats-Unis, le plus effroyable spectacle de destruction humaine dont fasse mention l'histoire du monde? Qui a versé ces torrents de sang? L'homme animal, l'homme charnel, l'homme apostat de l'Evangile, essayant un effort suprême pour ressaisir l'àme du vieux monde, la nécessaire institution de l'esclavage, sans laquelle le monde de la chair, gouverné par Satan, ne saurait vivre en joie!
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Mais vous qui lisez ces lignes, et qui avez compris ce commencement, ne pouvez-vous comprendre ce qui suit?
Frères bien-aimés, qui avez faim et soif de la justice, qui voulez sortir du vieux monde, qui voulez voir régner l'esprit de l'Evangile, qui sentez que le monde aujourd'hui est appelé à la liberté, qui savez que la vraie liberté n'est point celle de la chair et du vice, où les hommes se détruisent l'un l'autre, et où les forces sont anéanties dans la lutte, mais bien celle de l'esprit, où les hommes se servent l'un l'autre, et où leurs forces s'ajoutent et se multiplient par l'union: vous, dis-je, vous allez, je l'espère, comprendre de plus en plus clairement l'Evangile et la loi de l'histoire.
Attachons toujours nos regards sur le spectacle prodigieux que nous offre le moment présent. Je répète que ce point unique, bien compris, nous donne tout.
Il nous montre, dans son effort et dans sa lutte, le plus difficile et le plus fécond des mou-
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vements de l'humanité. C'est ce mouvement libre en vertu duquel, l'homme, après la conquête de la terre, refuse de s'endormir dans ce prcmiermonde, et se décide à monter plushaut.
Nous avons conquis la nature. Il s'agit d'employer cette force, non pas à nous corrompre dans l'orgie ou à nous détruire par la guerre, mais bien à conquérir le monde social à la justice et à la liberté.
Le travail enrichit et la richesse corrompt. C'est une loi empirique du vieux monde qui, avant l'ère nouvelle, n'avait point été prise en défaut. L'homme charnel ne pouvait pas s'élever plus haut. Grandeur et décadence, petit effort pour monter un peu, puis une chute, c'étaient alors tout le mouvement. C'est l'àme de l'homme antique qui, dit Platon, « oscille de la plus basse à la moyenne région, mais finit toujours par tomber, ne sachant pas se rattacher à la plus haute, qui est divine et immuable. »
Mais aujourd'hui, nous, hommes de l'ère nouvelle, qu'allons-nous faire? Nous voici riches; l'humanité, pour la première fois depuis son origine, est parvenue à l'opulence, et cela depuis cinquante ans. Qu'allons-nous faire de nos grands biens? Allons-nous nous corrompre ou allons-nous nous élever! Le moment est vraiment solenneL
Je vois les traces des deux tendances. Le commencement de corruption et de rechute éclate à tous les yeux. Chacun voit ceux qui disent : « Mon àme, nous avons de grands biens : reposons-nous, buvons, mangeons et jouissons. » Chacun voit bien l'orgie des bandes qui ont juré d'épuiser la richesse des nations pour jouir. Mais il faut voir aussi s'il n'y a pas d'autres signes des choses qui surviendront. Nous allons en trouver, je l'espère.
Si nous regardons mieux, si nous nous dégageons de cette triste manie de voir toujours le mal et de n'apercevoir jamais le bien, surtout dans le présent, nous apercevons un spectacle propre à soutenir l'espérance. Non, toute la sève du christianisme n'est pas éteinte dans le seinderhumanité. Non, tout esprit évangélique n'est pas perdu.
L'Evangile, vie et loi de l'histoire, montre à qui sait le lire, dans une splendide lumière, les devoirs du moment présent.
La richesse est le moindre des biens. Mais si
nous sommes fidèles clans l'usage que l'on en doit faire, ce bien nous sert à en conquérir de plus grands. La richesse est un bien étranger à la nature propre de l'homme : mais, si nous sommes fidèles dans l'usage de ce bien étranger, — si in alieno fidèles fuistis (1), — il nous sert à reconquérir les grands biens, qui sont les nôtres propres, — quod vestrum est (2). — Il nous sert à conquérir notre âme et à déployer les grandeurs et les splendeurs de la nature humaine.
Il me semble qu'un seul mot dit tout : Employez ces richesses à vous faire des amis. Et ne semble-t-il pas que l'on commence de plusieurs côtés à vouloir pratiquer ce conseil?
N'oubliez pas en quoi consiste la conquête du premier monde, le monde de la nature. Elle consiste en ce que nous trouvons, dans les forces de la nature, autant d'esclaves que nous voulons. Or, écoutez : la conquête du second monde à laquelle nous marchons, en vertu des lois de l'histoire, si nous savons obéir à la loi, doit consister, d'après l'Evangile, à nous faire de chaque homme un ami, s'il se peut : « Et moi, je vous le dis : Employez vos ri-
(l)Luc, xvi, i2.
(.2) Ibid.
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cliesses injustes à vous faire des amis (l) » Oui, il faut que la nature soit notre esclave, et que les hommes soient nos amis.
Nous allons voir quel peut être le sens pratique et scientifique, applicable à la vie sociale, de la parole évangélique : « Employez vos richesses à vous faire des amis. » Après quoi nous aurons le bonheur de comprendre que déjà bien des efforts ont été faits dans notre monde contemporain, « pour que les hommes soient nos amis ! »
(1) E o dico vobis : Facile vobis ;miicos de mninmona iniquitalis. (Luc. , xvi, 9.)