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CHAPITRE XIII

Grâce à Dieu, tous les devoirs se touchent et rentrent l'un dans l'autre, et s'il est vrai que l'homme qui viole la loi en un point la viole en tous, il s'ensuit manifestement que celui qui l'observe en un point l'observe en tous. Que si, par l'éducation personnelle vous avez fait grandir en vous l'être moral, si vraiment vous avez aidé, par votre effort libre, Dieu votre père à faire de vous l'homme qu'il voulait, il est clair que par cela même vous avez servi, non pas seulement la famille et la patrie, mais encore tout le genre humain.

Mais, s'il s'agit de la science du Devoir envers le genre humain, ici commence, pour

la plupart des hommes, la plus ténébreuse ignorance. Ici se trouve un point obscur dans l'opinion publique de tous les peuples, et cette erreur fondamentale déverse ses ténèbres sur tout le reste, et rend comme impossible toute la science du Devoir.

De quoi s'agit-il donc? il s'agit de l'aveuglement persistant avec lequel les peuples rejettent le beau mystère évangélique proclamé par saint Paul lorsqu'il dit : « Mystère du Christ, inconnu aux générations précédentes, aujourd'hui révélé. » Et quel est ce mystère? Le voici : « En Jésus-Christ, les nations sont cohéritières, solidaires et concorporelles ! » Elles sont les organes d'un même corps (1).

Et, parce que les nations n'ont pas su ou voulu comprendre ce seul point, elles continuent toutes et chacune, couvertes de sang et de larmes, à marcher dans l'ornière du vieux monde, guerres et révolutions, despotisme, anarchie, luxe et misère. Mars surtout est toujours debout, toujours armé, toujours souriant et glorieux, au milieu d'un nuage d'encens ; toujours rassasié de victimes, chargé

(1) In rrysteno Ghristi, quod aliis generationibus non est agnitum filiis hominum, sicuti nunc revelatum et sanctis apostolis ejuset prophetisin spiritu : Gentes esse cohœredes et concorporales, et comparticipes promissionis ejus in Christo Jesu per Evangelium. (Ephes., m, 4, 5, 6.)

d'or, gorgé d'or, dévorant à lui seul, dans le vide de l'idole, la moitié de la substance des peuples. A lui, depuis longtemps déjà, la moitié de l'impôt chez tous les peuples. Mais aujourd'hui l'on propose de lui donner tout. A ce prix, il maintient et il maintiendra, dans l'Europe chrétienne,, guerre et guerre civile, despotisme et révolution, centralisation léthargique et paupérisme, décomposition sociale, abaissement des esprits et des cœurs.

Mais gloire à Dieu ! L'heure est venue où il faut dire plus que jamais avec saint Paul : « Le mystère inconnu aux générations précédentes se révèle aujourd'hui. Les nations sont cohéritières, elles sont les organes d'un même corps (concorporales). » Oui, c'est ici le solennel progrès de la science du Devoir. Toute la science, en effet, est vraiment dans cette loi, qui définit le rapport nécessaire, universel, résultant de la nature de l'homme et de la société : « Nous sommes les organes d'un même corps. » On le sait pour la famille et peut-être pour la patrie, mais on ne le croit pas de peuple à peuple, et la violation de la loi en ce point viole la loi tout entière.

« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux »; c'est la loi d'homme à homme. Mais c'est aussi la loi

de peuple à peuple. Voilà le mystère inconnu, voilà le point qui nous arrête. Le monde ne peut faire un pas de plus, l'Europe ne peut pas sortir de la crise où elle se débat aujourd'hui, tant qu'il n'y aura pas, dans l'esprit public, un programme de justice compris de tous, fonde sur ce principe : Les nations sont cohéritières, solidaires etconcorporelles. Hommes et nations, vous êtes les organes d'un même corps.

Or voici, sans nul doute, les principes sur lesquels devra se former ce programme.

La patrie est sacrée comme la famille. Les nations sont voulues de Dieu; chacune est un organe utile ou nécessaire. Supprimer une nation, c'est mutiler le corps du genre humain. « Partager la France, disait un grand esprit, c'est vouloir supprimer une planète dans le système solaire. » Lorsque la France faillit périr sous Charles VII, Dieu intervint par notre vierge miraculeuse, Jeanne d'Arc, la plus noble peut-être et la plus glorieuse créature que notre belle France ait portée.

Et, puisque j'ai nommé ma patrie bien-aimée, certes il est simple de dire que nous tous, ses enfants, nous donnerions notre vie pour elle. Nous mourons par centaines de mille pour l'honneur seul de son drapeau! Et cela est beau, grand et vrai! Pourquoi? parce que la France est voulue de Dieu pour mener à son but le genre humain. Comme un homme meurt pour ses enfants, il meurt aussi pour la patrie, sa mère. Mais, je vous prie, la patrie d'autrui est-elle moins sacrée que la mienne? Non sans doute.

Voilà la question résolue. La patrie de tous est sacrée.

N'est-ce pas la Providence même quia groupé et distingué les races, et distribué les nations dans le corps de l'humanité, comme la nature, dans le corps vivant, sépare et forme les organes? La Genèse même l'entend ainsi, lorsqu'elle nous montre, dans le grand cantique de Moïse, « le Très-Haut distinguant les nations, « distribuant les fils d'Adam, comptant les « peuples et fixant leurs limites (1). » Et dans le Nouveau Testament, saint Paul introduit cette belle vérité en répétant les mêmes paroles :

(1) Quando dividebat Altissimus gentes, quando separabat fllios Adam, constiiuit terminos populorum juxta numerum filiorum Israël. (Cantique de Moïse, Genèse, xxxn, 8.)

« Dieu définit les frontières des nations? L)e- <( finiens terminas habitationis eorum (1). »

L'idée de patrie est une grande idée nécessaire, naturelle, providentielle, de tous les temps et de tousles lieux. L'antiquité en abusa et vécut dans l'égoïsme national, exclusif et féroce. Mais voici que l'universalité du Christianisme vient briser l'égoïsme de |race. L'Evangile, pour cela, détruit-il l'idée de patrie?

Le Christ, comme Bossuet en fait plusieurs fois la remarque (2), le Christ a aimé sa patrie. Cela suffit, c'est un sentiment immortel. Il a pleuré sur sa patrie et il est mort pour elle, comme l'Evangile le dit deux fois : « Il devait « mourir pour son peuple. Jésus moriturus erat « pro génie (3). » — « Il est bon que cet homme « meure pour tout le peuple (4). » L'Evangile, dont l'esprit est de ne rien détruire, mais de tout accomplir, l'Evangile, dis-je, entrant dans la famille, dans la patrie, comme dans chaque àme et dans le genre humain, sanctifie et bénit toutes ces choses. La famille existait, mais à peine. L'Evangile lui donne son honneur, son unité, sa consistance, sa sainteté. De même

(1) Actes, xvii, 26.

(2) Politique sacrée et Oraison funèbre de Le Tellier.

(3) Joan., xi, 51.

(4) Joan., xviii, 14. Expedit unum hominem mori pro populo.

pour la patrie. Dirons-nous qu'il vient rendre absolument indestructibles et immortelles toutes les nations qu'il a touchées? Non, mais comme il en centuple la consistance, qu'il les bénit : « Bcnedicendse sunt inillo nationes (1) », et leur donne la sève du progrès, je ne vois plus pour les nations chrétiennes cette nécessité de mourir et cette inévitable décadence, si visible dans l'islamisme et dans l'antiquité.

De là l'épouvantable et sacrilège perversité de l'esprit de conquête entre peuples chrétiens. De là, par exemple, l'inexpiable malédiction qui pèse, jusqu'à réparation complète, sur les empires qui ont, ainsi que s'exprimait Joseph de Maistre, perpétré l'exécrable partage d'une nation chrétienne, la Pologne (2).

Tant que ce point ne sera pas compris, l'Europe n'entrera pas dans la justice et dans la paix. Dès qu'il sera compris, les grands progrès commenceront. Et certes il ne suffit pas d'éviter l'assassinat de peuple à peuple, il faut en outre, si les nations sont en effet les organes d'un

(1) Genèse, xvm, 18.

(2) Voyez le beau, important et décisif travail du P. Lescœur sur la Pologne. Lisez aussi ces nobles paroles de M. Guizot : « Mais ces œuvres de la violence n'ont pu subsister, et nous les avons vues détruites presque aussitôt qu'accomplies ; celles-là même qui ont survécu, le partage de la Pologne, par exemple, demeurent frappées d'un anathème européen! » (L'Eglise et la société chrétienne, p. 106.)

même corps, il faut qu'une vie libre et commune circule de l'une à l'autre. Mais la providentielle et vivifiante communion des peuples se fait d'elle-même, dès qu'on cesse de les séparer par le fer et le feu. Aussitôt tous reprennent leur union, et chacun reconquiert toutes ses forces, ses forces multipliées par celles de tous.

Pénétrons-nous de cette vérité : Que la vie de l'ensemble, la vie de FEurope, par exemple, et plus tard celle du monde entier, sera d'autant plus riche et forte que chaque nation sera plus libre, plus souveraine, plus solidement organisée, plus distincte dans son travail, plus saillante dans ses caractères : de même que la vie de chaque peuple s'enrichit etgranditparlenombre et la force des unités subordonnées, par la croissance de la vie libre et originale de chaque contrée, de chaque cité, de chaque famille et de chaque homme. C'est une loi générale : l'unité de circulation dans le tout fortifie et spécialise chaque organe, et la vie forte, distincte et libre de chaque organe fait la richesse

et la force du tout. Souvenez-vous de l'ancienne France, où la vie ne pouvait circuler de province à province, et où la loi mettait à mort les hommes qui prétendaient passer de l'une à l'autre le sel, le vin, le blé. Voilà bien les organes séparés! En sont-ils plus distincts? Non, puisqu'alors, pour se suffire, chacun veut produire tout, et que, pour produire tout, on force tout, l'homme et la terre. C'est l'histoire qui le dit, on arrachait les vignes en Guyenne et les pommiers en Normandie. Mais le tout en estil plus vivant? Hélas! non, on meurt de faim en Picardie, tandis qu'en Beauce on jette le blé aux animaux. Donc vie libre, distincte et forte sur chaque point, et liberté entière de transmission, c'est la loi de la vie de tous les organismes, moraux, sociaux, physiologiques et intellectuels. C'est la loi de la vie pour la famille dans la cité, et pour la commune dans l'Etat, et pour les nations dans le genre humain.

Et qu'ici l'on se garde de parler d'utopie et de rêverie, vaines paroles à l'usage de l'ignorance et de l'affaissement. 0 homme prudent, vous vous défiez du libre commerce de peuple à peuple, et vous n'attendez point la paix perpétuelle. Mais essayez, si vous pouvez, de contredire les deux aphorismes suivants que, quant a moi, je

pose avec autant de conviction qu'un théorème géométrique.

Voici l'un : La paix 'perpétuelle , universelle, est une limite vers laquelle peuvent et doivent converger, sans cesse et de toutes leurs forces, tous les peuples chrétiens d'abord, et puis le monde entier.

Et voici le second : Le libre échange universel et absolu est une limite, vers laquelle peuvent et doivent converger, et, par le fait, ne cessent de converger, avec une vitesse accélérée, tous les peuples du monde.

Niez ce double théorème si vous pouvez.

Mais tant que ces devoirs et ces lois, ou plutôt l'unique Devoir et l'unique Loi demeurent cachés à la masse des peuples, le petit nombre d'hommes qui les voient en sont réduits à dire à leur Patrie, comme Jésus même le disait à Jérusalem : « Ah! si, en ces jours qui te restent, tu savais ce qui peut te donner la paix : mais non, tout cela est caché à tes yeux! »

Le premier devoir de tout homme aujourd'hui envers sa patrie et l'Europe, c'est un devoir intellectuel : connaître et faire connaître la grande loi,, une et la même d'homme à homme, de peuple à peuple, de classe à classe, de gouvernant à gouverné. Nous sommes les membres d'un même corps. Il n'est pas vrai

que le bien de l'un soit le mal de l'autre; c'est le contraire qui est la vérité : le bien de l'un est le bien de tous. Dès lors toute la direction de la vie est changée ; la paix, le travail et la liberté remplacent la guerre, la misère et la révolution.

J'insiste, et je répète que le devoir social de tout homme aujourd'hui est surtout intellectuel. Il faut connaître la science du Devoir, la faire connaître, la développer, la répandre le plus promptement possible dans toutes les classes du peuple, chez tous les peuples. Il faut enfin démontrer clairement à tous les hommes, dans le détail, on le peut aujourd'hui, ce qu'est la grande désolation et abomination des révolutions et des guerres, ces furies encore tolérées par la stupidité du monde contemporain. Oui, dans la science du devoir social est l'espoir du prochain grand siècle, qui est notre sortie définitive du monde païen, et notre entrée dans la phase sociale du Christianisme. Oui, comme la science de la nature physique change aujourd'hui la figure extérieure du monde, de même la vraie science du Devoir saura changer la face du monde politique et social.

Il en sera ainsi parce que l'expérience et la science, qui se développent aujourd'hui, ramèneront les peuples au Mystère du Christ,

inconnu aux générations précédentes, aujourd'hui révélé ; savoir : « Nous sommes les organes d'un même corps », hommes et nations!

Ainsi ces choses se tiennent : la vie d'ensemble du genre humain, et la distinction radicale, solide et souveraine des nations naturelles voulues de Dieu. L'amour du genre humain est la condition du véritable amour de la patrie. L'amour croissant de la patrie est à son tour la condition de l'amour éclairé du genre humain et de la vie féconde circulant de tout peuple à tout peuple.

J'ajoute que le maximum de la force, de la gloire, de la vie d'un peuple, n'est possible que lorsque, dans son sein, chaque ville et chaque canton a le maximum de la vie et de la liberté. Une juxtaposition de provinces mortes et de villes absorbées dans le centre ne fait pas un organisme national vivant, puissant et grandissant.

Ai-je besoin de dire que le progrès d'un peuple n'est possible à son tour que par le pro-

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grès en tous sens de l'organe social primitif, naturel et sacré, la famille? L'unité, l'indissolubilité, la solidité de la famille, ses droits et son pouvoir, sa liberté, sa dignité croissante, voilà, certes, la condition nécessaire du progrès de la vie d'ensemble pour la cité, pour la patrie, et pour le genre humain.

Enfin, il est trop clair que la vie et la dignité de la famille, aussi bien que la vie et la force de la patrie et de l'humanité, dépendent du nombre d'hommes arrivés à l'état d'hommes libres, de personnes consistantes, possédant leur raison, leur volonté, leur cœur.

Donc, enfin, maximum de circulation, de communion et d'assistance entre organes de plus en plus distincts, de plus en plus nombreux, entre groupes de mieux en mieux constitués, entre corps et individus de plus en plus libres et forts dans leur vie propre, voilà la loi sociale, voilà la loi morale.

Il est donc absolument faux de penser que, pour augmenter la force de l'État, il faille diminuer la force, la liberté des individus, ou du moins qu'il faille détruire les unités intermédiaires entre les deux unités extrêmes, l'Etat et l'individu. Le contraire est la vérité. L'unité grandit par le nombre, le nombre par l'unité. Telle est la vraie loi de la vie : loi double que

l'on mutile jusqu'à présent, tantôt à droite, tantôt à gauche, en détruisant tantôt le nombre et tantôt l'unité, de manière à tuer en tout cas la vie, tantôt par l'anarchie, et tantôt par la tyrannie.

Que serait-ce si, dans l'unité bien établie, comme est celle de la France, le pays tout entier s'entendait pour oser enfin développer en tous sens la liberté, en d'autres termes la vie réelle, sur tous les points? C'est ce que demandait la France à l'unanimité, dans les cahiers de 1789 : « Quant aux corps administratifs ou Etats provinciaux, tous vos cahiers vous demandent leur établissement (1 ). » Mais c'est ce que la tyrannie centrale, dans son aveuglement, ne cesse de nous refuser jusqu'ici.

Il serait temps que la concorde des efforts vint remplacer chez les nations chrétiennes, surtout en France, l'affreuse tempête et l'odieuse lutte des despotismes etdes-révolutions.

(1) Rapport du Comité de constitution.

Il serait temps de démontrer à tous le détail, — et ces démonstrations, visibles comme le soleil, existent dans l'expérience et dans la science, — que toute révolution, en d'autres termes toute guerre civile, est à la fois désastre et crime. Briser la constitution du pays, renverser le gouvernement par l'émeute, pour amener le progrès politique et social, c'est même chose que de jeter une montre sur le pavé pour la régler. Et, d'un autre côté, le despotisme qui survient après le brisement n'est que cette même fureur aveugle qui, voyant la montre arrêtée et le ressort brisé, s'en passe, et marque l'heure avec les doigts sur le cadran.

Faible comparaison! car ce n'est pas sa montre, c'est sa tête, ce n'est pas sa tête, c'est la tête de sa mère, la tête de la patrie, que brise sur le pavé l'assassin parricide qui renverse les pouvoirs publics. Il faut vraiment toute la barbarie du monde contemporain pour tolérer, pour couronner la révolution et l'émeute. Tout roi, tout chef qui fuit devant l'émeute abdique. Le roi doit mourir à son poste comme un sergent. La nation veut être à l'abri d'un coup de main. Tout peuple a droit, je pense, à n'être pas pillé, ensanglanté à chaque instant par une troupe de

bandits quelconques. Ne fussent-ils point bandits, fussent-ils simplement fous furieux, ou bien mélange des deux espèces, le droit du pays est le même.

Oh! qu'il est temps, pour la France surtout, de sortir de la double folie, dictature et révolution, où nous nous débattons, sauf trente années, depuis un siècle! Plus de révolutions! plus de constitutions brisées, de gouvernement renversé ! Quelles que soient noi institutions actuelles, il faut les prendre telles qu'elles sont, comme point de départ; et puis, par une lutte incessante, intelligente et courageuse, sous la loi telle qu'elle est, les conduire où elles doivent aller. Donc, s'il s'agit, par exemple, de la nature du gouvernement et de l'organisation des pouvoirs, il faut partir du point même où nous sommes, quel qu'il soit, et de là, sans révolution ni violence, voir le but et marcher au but, savoir : Plein et entier gouvernement de la nation par la nation (1).

Pour une nation comme pour un homme, ce qui importe, ce n'est point le point de départ,

(1) Voici l'excellente conclusion du lumineux travail de M. Léonce de Lavergne sur la Constitution de 1852, p. 37 : « Somme toute, les grandes assises du gouvernement libre sont restées debout dans la constitution de 1852, et ce qui en reste suffit, depuis le décret du 24 novembre, pour reconquérir loyalement et pacifiquement ce qui nous manque : il ne s'agit que de vouloir. »

33 i DEVOIR ENVERS LE GENRE HUMAIN

c'est l'orientation. Le point du départ est donné. On part du point où l'on se trouve, et non d'un autre. Tout est dans l'orientation et dans la marche vers l'étoile. Avancez-vous vers la justice, vers l'ordre et vers la liberté? Ou bien marchez-vous vers l'iniquité grandissante, la corruption, la servitude et le désordre fondamental dans la fausse paix? voilà toute la question.

Depuis cent ans nous croyons tendre au but en procédant par élans furieux, suivis de prostrations. Mais, au lieu d'avancer, nous reculons. Lorsque, fatigués de bondir et de tomber sans cesse, nous consentirons à marcher, alors nous pourrons avancer.

Pour aller pas à pas, dans la lutte contre l'iniquité, l'un des premiers travaux à entreprendre est celui-ci. Il faut, par la plus courageuse publicité, attaquer et réduire l'audacieuse féodalité financière qui opprime aujourd'hui l'Europe et la France plus que tout autre peuple. Les droits féodaux, abolis en 1789, ne montaient qu'à l'insignifiante somme de vingt millions. Est-il vrai, commeonl'a soutenu, qu'aujourd'hui l'ensemble des prélèvements abusifs de notre féodalité financière s'élève au moins dix fois plus haut? Cette assertion, que je me borne à citer ici, mériterait d'être discutée jusqu'à parfaite lumière.

Ce qu'il faut obtenir ensuite, je veux dire dès demain, c'est la liberté de l'impôt, qui n'est possible que par la radicale discussion dans la plus vive lumière, par la pleine liberté d'élection et l'entière décentralisation. Sans cela, en tout temps, et par tous les pays, la parole d'Isaïe demeure vraie : « Vos princes sont les compagnons des voleurs! Principes vestri, socii furum (1) ! »

Ce point implique à peu près tout le reste, guerre ou paix, soit au dedans, soit au dehors. Plus je regarde l'histoire, plus je constate, à ma grande surprise, qu'à peu près tout est question d'argent. On gouverne pour saisir l'argent, non pas toujours par grossière convoitise, et pour l'argent directement. Mais l'argent, c'est le temps, c'est le travail, c'est donc la force. On veut la force, et l'on gouverne despotiquement pour saisir sans obstacle l'impôt énorme, grandissant, et plus ou moins clandestinement appliqué. De là, ce mot d'un homme de la science : « Le gouvernement... et ceux qui partagent avec lui! » C'est autour de ce point que luttent le pouvoir et la liberté. J'en viens donc à comprendre ce mot de l'Evangile : « Il y a deux maîtres, Dieu et

(1) haïe, i, 23.

l'argent. » Oui, Dieu et l'argent, justice et spoliation, voilà les deux pôles de l'histoire, les deux ressorts, les deux forces qui font tout ce drame.

Etudiez, je vous prie, l'histoire de la spoliation, seulement dans les deux derniers siècles de notre histoire de 1660 à 1864. Vous verrez que la liberté absolue de l'impôt, posée en pleine lumière, serait la régénération sociale. Ce seul point bride et contient tous les grands fléaux : guerre, luxe, paupérisme, révolution et centralisation.

La centralisation, essence même de la tyrannie! la centralisation, « aux jacobins si chère! » la centralisation, l'espoir, la passion dominante des tyrans, princes ou tribuns, tyrans en exercice ou tyrans en instance! Le tyran d'aujourd'hui, prince ou tribun, assemblée ou émeute, veut que l'Etat n'ait qu'une seule tête pour la brider commodément; et le tyran en espérance veut que l'Etat n'ait qu'une seule tête, pour la saisir d'un seul coup de lacet.

Mais, courage ! nous vivons dans un temps où la lumière commence. Toutes ces choses aujourd'hui sont connues et vont devenir populaires. Le détail de la science se fait. La spoliation est jugée, pénétrée dans tous ses replis, mise au jour dans toutes ses méthodes, directes

ou indirectes. L'heure est venue où il ne nous faut plus peut-être qu'un vigoureux élan des hommes de cœur dans toute l'Europe, pour renverser, chez tous les peuples civilisés, le règne de la spoliation, et tenir en respect par les mœurs et la loi, surtout par la lumière, le cruel et ténébreux esprit des hommes de proie. Puis, il faut dire aussi que la plupart des hommes pèchent plus par ignorance que par perversité. Ils ne savent ce qu'ils font. Quand donc les moyens innombrables de s'emparer du bien d'autrui, devant lesquels presque personne aujourd'hui ne recule, seront clairement et populairement reconnus comme vols proprement dits, — ce qui sera quand nous le voudrons bien, — alors non seulement la loi et la lumière publique, mais aussi la conscience des hommes réduira de beaucoup ces crimes, comme nous avons déjà réduit l'assassinat et l'enlèvement manuel et direct des valeurs. Ce seul progrès réprime le mauvais ressort de l'histoire, et provoque un éclatant progrès du règne de Dieu et de la justice. L'abolition du vol sera la régénération sociale. Abolir le meurtre et le vol ! je ne demande pas autre chose. La demande est modeste, et juste assurément, mais elle suffit.

Voici l'un des fléaux et l'une des hontes du

t. il 22

monde contemporain. Il y a une espèce de vol que les hommes acceptent encore : c'est le vol par l'Etat. Puis il y a une propriété dont le vol plaît aux hommes de loi, savoir : la propriété de l'Eglise (1), c'est-à-dire celle de toutes les richesses humaines qui, de compte fait, est le plus consacrée à Dieu, aux âmes, au bien universel du genre humain. Oh ! quel immense progrès social s'accomplira le jour où l'on saura clairement et décidément qu'il ne faut pas voler! Qu'il ne le faut dans aucun cas, sous aucune forme, sans aucune exception!

Mais ici je suis arrêté, encore une fois, par le découragement absolu des esprits. On ne croit plus au but, ni à la marche, ni au progrès : voilà le plus grand de nos maux. Eh bien! votre découragement même, ô aveugles

(1) C'est ce qui se pratique aujourd'hui même en plusieurs lieux avec la plus audacieuse impudence et la plus ténébreuse ignorance.

et endormis, ne nous découragera pas. Nous saurons vous réveiller, pauvres amis, et réveiller ces courages et ces cœurs dont, après tout, l'on n'a pas le droit de douter. Sachez que nous sommes à l'aurore des plus beaux siècles de l'histoire. La civilisation chrétienne arrive à sa majorité; J'humanité, depuis l'ère nouvelle, a bientôt traversé deux phases : Dieu veut nous faire entrer dans la troisième. Les longs efforts du monde chrétien, sa lutte de plus de mille ans contre le paganisme et contre la barbarie ; puis cet immense travail intellectuel qui réellement commence l'ère scientifique du genre humain; puis enfin la science positive de la vie des nations, qui se développe aujourd'hui et se montre identique à la science du devoir : toutes ces données de Dieu, tous ces efforts de l'homme vont aboutir, et je le dis encore, la société chrétienne arrive enfin à la possession et au gouvernement d'ellemême. Nous ne marcherons plus au hasard, comme on le fait encore en ce moment.. Nous verrons la route et le but; car ce sera le jour. L'agonie que nous traversons, cette décomposition définitive de toutes les monarchies d'ancien régime, c'est la crise qui commence l'âge de majorité des peuples européens. Ceux qui ne croient point à ces choses mourront

bientôt, et leurs fils les verront (1). Avançons donc.

Gouvernement de la nation par la nation, et non pas par un homme, voilà le but. Il est temps d'en venir à la forme idéale posée par la raison, par le génie, par l'Evangile, par les grands docteurs catholiques, essayée par le moyen âge, subsistant en principe, en désir et en germe, dans notre Europe depuis le douzième siècle. « La vraie organisation du pouvoir est celle où tous, dit saint Thomas d'Aquin, auront quelque part au gouvernement du pays.. Voilà ce qui donne la paix à l'Etat, car tous alors aiment leurs institutions et les défendent (2). » « Et il en est ainsi, dit-il, dans la

(1) Malgré les ténèbres profondes du moment présent, « je suis réellement persuadé, disait M. de Tocqueville, qu'au delà de cet horizon où s'arrêtent nos regards, se trouve quelque chose d'infiniment meilleur que ce que nous voyons. J'ai la conviction que notre société est fatiguée, mais non pas caduque. Je crois sincèrement que toutes les comparaisons qu'on fait entre nous et le monde romain sont fausses. Le christianisme, les lumières modernes, l'énergie latente qui se réveille à chaque instant, l'absence de l'esclavage, les liens de patrie, tout est différent... Non, il y a autre chose dans notre avenir que la Home des Césars, et parce que je ne vois pas le jour nouveau qui doit s'élever, je ne crois pas aux ténèbres. » {Correspondance, t. H, p. 407. Lettre du 11 septembre 1857.)

(2) la, 2a> q. cv., art. 1. Corp. Circa bonam ordinationem principum in aliqua civitate vel gente duo sunt attendenda: quorum unum est ut omnes aliquam partem babeant in principatu : per hoc enim conserva tur pax populi, et omnes talem ordinationem amant et ciibtodiunt.

forme politique tempérée, mêlée de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, dans laquelle, au-dessous du chef unique qui préside [prsesii), se trouvent des chefs élus par tout le peuple, éligibles dans tout le peuple. » Et c'est là, dit le grand docteur « ce que la loi divine a institué pour le peuple de TMeu ».

Et telle est en effet la forme vers laquelle tous les peuples européens s'avancent. C'est cette forme constitutionnelle et représentative dont on a dit avec le plus parfait bon sens qu' « elle n'est ni anglaise, ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous les temps; car elle est la seule possible dès qu'on repousse la monarchie absolue (1) ».

Ce sera là la fin des dictatures et des autocraties dont l'Evangile a dit : « Les princes des nations les dominent et tiennent les peuples en leur pouvoir. Qu'il n'en soit pas de même parmi vous. » Ce sera l'ère de ce gouvernement évangélique dont il est dit : « Que celui qui veut être le premier parmi vous se fasse le serviteur des autres et leur ministre. » Le chef du peuple, qu'il s'appelle Président ou Roi, doit-il être autre chose que le ministre, le délégué, le mandataire de la nation? Cette

(1) M. ïhiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVII, p. 174.

forme de gouvernement existe réellement et dans sa vérité depuis deux siècles en Angleterre. Elle existe en Belgique depuis bientôt un demisiècle. La Belgique n'est-elle pas la plus solide et la plus libre des républiques? Ne jouit-elle pas de la vie communale la plus forte ? Et son Roi est-il autre chose qu'un Président, tout aussi loin de pouvoir exercer le gouvernement personnel que le Président même des États- Unis ? J'entendais dire un jour : « Cette forme est indigne d'un roi », et l'on ajoutait même : « Le roi qui n'est pas absolu n'est pas roi. » Je vois, ami, répondit-on, que vous portez encore dans votre tête la forme antique : « Rois pasteurs, conduisant les troupeaux qu'ils possèdent, ou par droit de conquête ou par droit de naissance. » Je ne raisonnerai donc point. Mais je vous demande s'il a jamais rien paru sur la terre d'aussi grand que THomme- Dieu, quand, dans sa majesté divine, il dit : « Le Fils de l'homme est venu pour servir, et ncn pas pour être servi (1) ! » Ainsi parle le Roi éternel et universel.

Ces rois, fils et sujets de la Patrie et de la Loi, qui n'ont pas le pouvoir de plier à leur volonté la nation, qui ne peuvent absolument

(1) Matth., xx, 28.

DEVOIR ENVERS LE GliNRE HUMAIN 343

rien qu'avec le peuple entier, qui sont les envoyés de la nation et la personnification de la patrie, qui font, en toute question de paix, de guerre, d'impôt, d'alliances et d'administration, tout ce que veut la volonté commune, régulièrement manifestée, sont-ils moins grands que Louis XIV ou que Napoléon? Ecoutez cette parole du divin Roi Universel : « Je ne puis rien faire de moi-même. Je décide d'après ce que j'entends, et je demeure dans la justice, car je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'envoie (1) ! » 0 sublimité sainte de l'Homme-Dieu! Lui donc, lui qui est Dieu, égal au Père, Dieu envoyé par Dieu, Denm de Deo, parle ainsi au Père qui l'envoie. Et pourquoi donc cet autre homme, qui certes n'est pas égal à la patrie, cet homme que la patrie envoie, qu'elle élève de ses mains, qu'elle montre au monde comme son ambassadeur et son drapeau vivant, pourquoi cet homme auraitil l'imbécile orgueil de se croire abaissé lorsqu'il prononcerait ces mots d'une majesté sublime : « Pour moi, je ne puis rien faire de moi-même, mais je décide d'après ce que j'entends, et je demeure dans la justice, parce

(1) Joan., v, 30. Non possum ego ameipso facere quidquam ; sicut audio, judico, et judicium meum justum est, quia non quaero -voluntatem meam, sed \oluntatem ejus qui misit me.

que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de ma Reine et Mère bien-aimée, la Patrie qui m'envoie. » Voilà la monarchie évangélique de l'avenir.

Oui, c'est alors que tous les fils de la patrie aiment et soutiennent cet homme qui est la patrie même personnifiée, non fictivement, mais réellement, puisqu'il ne fait rien de lui-même.

C'est alors que l'on voit, comme dans la fière et libre Angleterre, tous les fronts en toute occasion se découvrir au nom du roi, et toutes les assemblées s'ouvrir et se fermer par la prière adressée à Dieu pour le roi. Nous verrons renaître en Europe le respect politique, quand les nations, devenues libres, et en pleine possession d'elles-mêmes, ne diront plus : « Notre ennemi, c'est notre maitre », mais bien : « Notre maitre, c'est notre fils. »

Gouvernement de la nation par la nation, voilà le but ; y tendre avec courage, avec sagesse, avec persévérance, et par degrés, voilà le devoir des nations. Et mon devoir, c'est d'aider aujourd'hui la France, ma patrie, à parvenir au but.

Pour y venir, elle lutte depuis quatre-vingts ans. Mais elle lutte sans aucune sagesse, avec violence et précipitation. Elle renverse et elle

brise. Elle s'élance sur l'obstacle, et elle retombe meurtrie. Après un siècle de vains efforts, ne serait-il pas temps de sortir des langes de cette puérile vie politique, et d'apprendre enfin à marcher? Plus de renversement, plus de colère! Contre qui la colère? Nous la méritons tous. Tous, tous, nous sommes coupables ! donc, voir le but, se lever, et marcher, accepter le point où l'on est, la constitution telle qu'elle est, mais décréter qu'à partir de ce point, quel qu'il soit, on ira jusqu'au bout, savoir : Le plein gouvernement de la nation parla nation.

Et pourquoi serions-nous incapables d'efforts intelligents, de luttes légales, sans violence ni colère, mais suivies avec un courage indomptable? Sommes-nous incorrigibles et dénués de sens? Nous avons sous les yeux, dans la vie de l'Europe contemporaine, l'expérience des deux procédés : procédé de réforme violente, totale, subite; procédé de réforme paisible, partielle, et successive. On se souvient qu'il y a vingt ans les violents, en France, brisant la loi, envahirent l'Assemblée et demandèrent, entre autres choses, un milliard pour les pauvres. C'était absurde, impossible, inutile. Cette mauvaise aumône d'un milliard n'était rien. Mais ce que l'on semble n'avoir pas vu c'est que,

dans le même temps, en Angleterre, les pacifiques faisaient une ligue pour les pauvres aussi, et, sans violer la loi, sans un cri, sans une heure de tumulte, obtenaient ce qui suit : non pas le don chétif et immoral d'un milliard, pris à ceux qui ne le devaient pas ; mais le bénéfice annuel et perpétuel, et absolument légitime, d'un milliard, d'un milliard par an pour le peuple sur le prix de son pain. Voilà la vraie science du Devoir en action : la science de réaliser en effet le bien auquel nous portait la conscience. Lisez l'histoire de cette ligue admirable (1), l'un des plus glorieux faits de la vie des nations. Voilà la différence des procédés : d'une part, violence, stérilité ; de l'autre, paix et fécondité.

La raison et la science, la discussion, l'association et la publicité, voilà l'irrésistible procédé des vraies conquêtes politiques et sociales. C'est l'effort pacifique pour le bien que l'Evangile bénit par ces paroles : « Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre! »

Et l'effort pacifique connaît cette loi universelle et nécessaire, évangélique aussi : « A chaque jour suffît sa peine. » Et l'effort perse vé-

(1) L'histoire de cette ligue forme le troisième volume des œuvres complètes de Bastiat, l'un de nos grands hommes inconnus.

rant la connaît, et combat chaque jour, par l'austère vigilance, le mal du jour. On n'a plus de révolutions quand on sait les faire jour par jour. C'est par le procédé fécond, paisible, évangélique, courageusement et persévéramment appliqué à chaque heure, qu'à partir d'un point, quel qu'il soit, fût-ce la dictature, nous parviendrons au but : le plein gouvernement de la nation par la nation.

Mais qu'est-ce donc enfin que le gouvernement de la nation par la nation? Quelles en seront la forme et l'organisation? Nous l'avons dit : celle, à peu près, que nous avons depuis un demi-siècle, la forme constitutionnelle et représentative. Chef inviolable, Président ou Roi, ministres responsables; ceci est article de science. Deux chambres, diverses d'origine, opérant dans la pleine lumière de la publicité, et pourvues des moyens d'amener les ministres aux volontés de la nation, volontés constatées par une presse libre, et surtout par un suffrage universel effectif et non pas dérisoire; par un

suffrage universel, c'est-à-dire vraiment libre et vraiment éclairé (1). Nous en sommes loin. Mais, au fond, dès que la dictature ou l'anarchie ne nous paralysent plus, voilà où tend l'Europe entière. C'est là la forme, mêlée de monarchie, d'aristocratie élective et de démocratie ou de suffrage universel, que saint Thomas trouve la meilleure, parce que, tous ayant quelque part au gouvernement du pays, tout le peuple aime ses institutions et les défend.

Cette forme, la meilleure selon tous les sages de tous les temps, est-elle sans déceptions, sans abus ni mensonge? Non, mais elle comporte tout cela moins que toute autre (2). Cela suffît. Puis les moyens de la rendre toujours plus vraie, et de moins en moins imparfaite, sont connus; c'est d'instruire et de moraliser,

(1) « Le pouvoir n'a le droit de se dire libéral que lorsqu'il accepte sérieusement la liberté au lieu de s'en faire un moyen de charlatanerie et de mensonge; les peuples ne sont libres que lorsqu'ils ne sont pas dupes ; il n'y a pas de charlatanerie plus méprisable ni de duperie plus ridicule que l'invocation continuelle du nom de la liberté, quand elle n'est ni également répartie, ni efficacement garantie. » (M. Guizot, l'Église et la Société en 18ô1.)

(2) « Ce qui caractérise le gouvernement représentatif, c'est de désintéresser les révolutions en facilitant les réformes, avantage inappréciable, et qui, à lui seul, suffirait pour faire de ce gouvernement le plus grand bienfait comme la plus grande nécessité des temps modernes, » (Odilon Barrot, De la centralisation, p. 190.)

c'est de former des hommes, des hommes libres par la lumière, par la morale et par la religion.

Le plein gouvernement de la nation par la nation, c'est la loi même de la vie sociale; c'est le contraire de la tyrannie centralisatrice, oppression de la masse par un centre, possession du tout par un point ; c'est le contraire de cet esprit de mort qui détruit les unités subordonnées, qui absorbe les hommes, les familles, les provinces et les villes dans l'idole abstraite de l'Etat, ou plutôt dans le grand prêtre de l'idole, prince ou tribun, assemblée ou émeute; c'est la vie de la grande unité nationale cherchée dans la force et la vie des unités subordonnées. Plusieurs cœurs et plusieurs raisons consistantes dans la famille, quelle vie et quel bonheur î Beaucoup de familles libres, connues, solides, suivies, enracinées dans la cité, et nobles delà vraie noblesse, quelle force, quelle richesse et quelle dignité! Beaucoup de villes, libres aussi, et consistantes, avec lesquelles le centre doit compter, ayant leurs traditions et leurs institutions, leur industrie, leur supériorité relative sur un point, leur dignité municipale, leur souveraineté locale : quelle richesse et quelle force ! Puis au-dessus de ces richesses et de ces forces, l'admirable et puissante unité

de la patrie! Quelle beauté! Quelle grandeur! Oh ! que la patrie sera belle, quand nous voudrons !

Voilà donc une ébauche du programme de justice qu'il faut connaître et propager. Voilà notre devoir envers le genre humain et la patrie. Puissions-nous bientôt, au lieu de nous déchirer entre nous, nous tendre la main les uns aux autres pour nous soutenir dans ce travail, qui est le devoir de ce siècle !

Mais il est un dernier devoir de l'homme envers le genre humain, sans lequel tout le reste est vain ou plutôt impossible.

Voici ce grand devoir envers le genre humain : il faut constituer son unité. L'unité c'est là le dernier vœu du Christ : Sint iinum ! Constituer l'unité suprême, clef de voûte de tout l'édifice, cette unité, sans laquelle tout retombe toujours; ne pas empêcher Dieu qui l'a construit; aider Dieu dans ce sublime ouvrage : voilà, aujourd'hui même* plus que jamais, le {grand devoir de l'homme envers le genre humain !

Les peuples, jusqu'ici, n'ont presque jamais su enter l'amour que sur la haine. Il leur faut une indignation pour établir un enthousiasme! Amour de la patrie et haine de l'étranger ; justice aux pauvres et mort aux riches !

Il est temps de sortir de ces notions déchirées du devoir. Aimer tous les hommes comme soimême, voilà la loi évangélique, et notre formule sans limite y répond : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. »

La science complète nous le démontre : le bien de l'un est le bien de l'autre, le mal de l'un est le mal de l'autre. Nous sommes tous membres d'un même corps, et tout est maintenant si lié que quiconque veut la gloire de sa patrie doit vouloir celle de tout le genre humain. Le mot sublime de saint Ghrysostome est intelligible aujourd'l ui : Vous n'aurez pas à rendre compte de vous-même seulement, mais bien du monde entier (1)!

Dans cette idée de l'unité universelle, dans cet amour de tout le genre humain, réside peutêtre, pour notre siècle épuisé, la plus grande ressource des individus et des peuples.

Il y a là, pour ranimer le cœur des hommes,

(1) Non de vestra tantum salute, sed de universo orbe Tobis ratio reddenda est.

une force dont on ne connaît pas encore toute la puissance.

Les idées les plus hautes, les plus vastes, sont aussi les plus populaires, les plus claires, les plus efficaces. Je crois que le plus grand moyen de régénération morale et religieuse qu'il y ait aujourd'hui, ce serait d'annoncer et de montrer aux peuples, par le détail, et de prêcher en chaque village de tout pays chrétien, que le temps est venu où Dieu exige enfin des aînés de l'humanité, qui sont les peuples européens, l'accomplissement du grand devoir de l'homme, savoir : la mise en ordre du globe entier dans la justice, dans l'union, dans la paix (1). Vous ferez des hommes vertueux par cette doctrine, vous réveillerez dans les âmes le sens de tous les devoirs.

Nous reverrons des enthousiasmes plus grands que celui des croisades, quand les peuples auront compris que le tombeau du Christ, c'est le globe, et qu'il le faut délivrer aujourd'hui.

Pour un tel but, on sera sobre, chaste, dévoué, courageux, et l'on donnera sa fortune et sa vie. On l'a fait autrefois, on le fera encore.

(1) Deus, qui sapientià tuà constituisti hominem.... Ul disponat orbem lerrarum in œquilale et jus ti lia. (Sap., x, 2 et 3.)

Le bras de Dieu n'est pas raccourci ni le cœur de l'homme rétréci. Pour un tel but beaucoup de divisions s'effaceront, beaucoup de haines se calmeront, et l'on verra des hommes, des classes, des peuples, des sectes passer de la haine à l'amour, de l'opposition à l'union.

Croyons donc aux signes des temps, et comprenons que ce temps-ci est, après la venue du Seigneur, la crise la plus solennelle de l'histoire. Cette phase nouvelle de l'ère nouvelle que tout annonce, nous la trouvons clairement indiquée dans les trois paroles du Seigneur, qui sont la loi du développement de l'histoire : « Si vous pratiquez ma parole, vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez à la liberté (1). »

En chaque àme, l'effort pour la justice mène à la vérité; la justice et la vérité mènent à la liberté. Et c'est aussi, nous le savons, la loi du

(1) Joan., vm, 31 et 32. Si vos manseritis in sermone meo, vere discipuli mei eritis, et cognoscetis veritatem, el verilas liberabii vos.

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développement des sociétés. Les phases de l'ère nouvelle se développent d'après cette loi.

La crise présente, qui remplit les hommes ou d'enthousiasme ou de frayeur, 'selon la face des choses qu'ils considèrent, c'est le commencement d'une nouvelle phase de l'ère nouvelle, la phase de liberté.

Tous sont d'accord, dépuis un demi-siècle, sur l'immensité de la crise. Depuis Joseph de Maistre jusqu'au dernier de nos grands publicistes, tous parlent d'une crise fondamentale et d'une transformation. « Ce n'est pas d'une modification, mais d'une transformation du corps social qu'il s'agit... On sent que l'ancien monde finit (1). » Gela est vrai, un monde finit. Oui, ce monde mixte qu'en un sens tout nouveau l'on peut appeler le moyen âge, ce monde encore couvert de la trace des Césars, ce monde mêlé de droit païen et de droit chrétien, ce monde finit.

« On sent que l'ancien monde finit, dit l'ad-

(1) « Ce qui est clair, c'est qu'on s'est trompé depuis soixante ans en croyant -voir le bout de la révolution. Il est évident aujourd'hui que le flot continue à marcher, que la mer monte; que non seulement nous n'avons pas vu la fin de l'immense révolution qui a commencé avant nous, mais que l'enfant qui naît aujourd'hui ne la verra probablement pas. Ce n'est pas d'une modification, mais d'une transformation du corps social qu'il s'agit,.. On sent que l'ancien monde finit. » (M. de Tocqueville, Correspondance, t. I, p. 460.)

mirable publiciste; mais quel sera le nouveau? Je crois que cela dépasse l'intelligence de tous. Les plus grands esprits de ce temps-ci ne sont pas plus en état de le dire que ne l'étaient ceux de l'antiquité de prévoir l'abolition de l'esclavage, la société chrétienne, l'invasion des Barbares, toutes ces grandes choses qui ont renouvelé la face de la terre (1). »

Pourtant il ne faut pas exagérer l'ignorance de cet avenir, et c'est notre devoir d'en rechercher la connaissance, je dirai même la science de toutes nos forces et de tout notre esprit.

Oui, certes, la face de la terre sera encore renouvelée, mais parles mêmes moyens, savoir r abolition de l'esclavage, l'invasion des Barbares, la société chrétienne.

L'abolition de l'esclavage : d'abord de l'esclavage proprement dit, par toute la terre, et surtout dans son existence effrontée aux Etats- Unis d'Amérique, — ceci est déjà fait, — et puis par l'abolition du servage dans toute l'Europe, par l'abolition du travail servile, du paupérisme et de la misère : et cela, non par une autre organisation fondamentale des sociétés ; mais bien par d'autres mœurs et par une autre éducation intellectuelle, morale et religieuse*

(1) De Tocqueville, Correspondance, t.'J, p. 461*

L'invasion des Barbares signitie, parmi nous, depuis, longtemps, l'avènement de la démocratie, avènement inévitable aux yeux de tous. Mais, si l'invasion des Barbares transformés par le christianisme a été le salut du vieux monde, pourquoi donc n'en serait-il pas ainsi de la démocratie?

En effet, qu'appelons-nous démocratie? Serait-ce le pouvoir absolu posé sur une masse uniforme d'individus bien égalisés? Ceci n'est point démocratie, mais dictature. C'est le retour à l'antiquité, le césarisme, négation de l'histoire moderne, abolition de l'ère nouvelle; c'est l'empire romain, le Bas-Empire, la plus basse, la plus honteuse et laplus désastreuse des formes politiques (1).

La démocratie que j'espère est celle où tous les citoyens prennent part au gouvernement

(1) « J'ai entendu en Angleterre, dit M. de Tocqueville, les chrétiens de toutes les dénominations préconiser les institutions libres non seulement comme nécessaires au bien, mais à la moralité des sociétés, et je n'ai pas eu une seule fois sous les yeux cette sorte de monstruosité morale, qui se voit aujourd'hui sur presque tout le continent, où ce sontles nom" mes religieux qui préconisent le despotisme, laissant à ceux qui ne le sont pas l'honneur de parler en faveur de la liberté. » {Correspondance, t. Il, p. 394.) Ces assertions ont leur vérité, mais me semblent exagérées. La monstruosité morale, ou plutôt intellectuelle, existe, mais moins répandue. D'ailleurs ceci était écrit en 1857. Il n'en est plus de même en 1868, après tant d'expériences nouvelles. — Mais maintenant que dire des expériences de 1871, qui semblent reculer indéfiniment l'époque où nous serons capables de liberté? {Note de la S" édition,)

du pays par Y élection et par V éligibilité, et où tout le gouvernement est bien celui de la nation par la nation, et non plus par un homme, ni par un groupe.

La démocratie que j'espère n'est autre chose que le développement ultérieur de cette société chrétienne, « que les plus grands esprits de 1' « antiquité n'ont pu prévoir », et que les grands esprits de notre temps sont trop lents à prévoir dans le détail des développements nouveaux que l'Evangile peut lui donner. Pourtant ils les attendent et ils les veulent, et souvent même ils les annoncent.

L'augmentation du nombre des hommes libres, libres de l'esclavage du vice et de l'erreur; l'accroissement du nombre des citoyens capables de se gouverner eux-mêmes, dans le respect des lois, et de participer au gouvernement de l'Etat, voilà ce que j'appelle l'avènement de la démocratie.

Et cet avènement, je ne puis trop le répéter, ne saurait s'opérer par changement brusque, mais bien par transformation progressive. Ce n'est pas une révolution, c'est un progrès, qui ne peut s'obtenir que par une marche lente, patiente, laborieuse et savante: par voie de révolutions quotidiennes et légales, sous l'influence de la bonne volonté publique et de la

raison commune, et à mesure que s'accroîtra le nombre des âmes libres.

Tout autre procédé est absolument impuissant, subversif, ridicule, absurde, démontré tel par l'expérience et la raison. Nous essayons ces autres procédés depuis cent ans. Où nous mènent-ils? A l'incendie et à regorgement.

Faire des âmes libres, c'est la seule et unique ressource, si nous voulons entrer dans l'âge de liberté du genre humain, et avancer dans l'ère sociale évangélique, qui est la vraie démocratie.

Mais quoi! n'y a-t-il donc que des moyens si lents de nous guérir? n'y a-t-il pas quelques heureux moyens d'avancer vite?

Je le crois. Notre état présent est une crise, et les malades sortent des crises en quelques heures, morts ou guéris. Eh bien! voici ce que je sais.

Un acte de foi vigoureux, un réveil religieux et moral dans notre Europe, peut terminer le tout en peu d'années, par un éclatant triomphe de la vie.

Et, ce qui me comble de joie, c'est que je trouve de tous côtés, dans l'instinct prophétique des âmes, l'annonce d'un pareil événement.

Ecoutez quelques-unes de ces prophéties :

« Gomment savons-nous, dit J. de Maistre, qu'une grande révolution morale n'est pas commencée (1)? Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe qui n'attende en ce moment quelque chose d'extraordinaire... N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses (2) ? »

« Plus que jamais, il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs (3). »

Et le prophétique écrivain aperçoit l'essentiel caractère de cet état futur : « Tout annonce « je ne sais quelle grande unité, vers laquelle « nous marchons à grands pas (4). »

Et il parlait ainsi il y a soixante ans, avant qu'on pût soupçonner que notre globe allait être ramené à l'unité par le mouvement et l'électricité. Et il aperçoit le moyen : un réveil

(i) Considérations sur la France, p. 73.

(2) Soirées de Saint-Pétersbourg , onzième entretien.

(3) Ibid.

(4) lbid.

et un renouvellement religieux. « Nous touchons, dit-il, à la plus grande des époques religieuses (1)... Il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses : ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire (2). »

Et il va jusqu'à dire que la crise est déjà commencée, et jusqu'à désigner le peuple qui en sera le plus grand instrument. Il voit que « la nation française doit être l'instrument de la plus grande des révolutions (3) ».

Beaucoup de voix annoncent ce réveil religieux, ce rajeunissement de la vie chrétienne et cette grande unité : « Nous verrons, a dit un profond historien, nous verrons une nouvelle exposition du christianisme, qui réunira tous les chrétiens, et qui ramènera les incrédules eux-mêmes (4). » Dieu soit loué! Je connais cette exposition. Elle est dans mon esprit et dans mon cœur, et dans ma science et dans ma foi. Cette exposition victorieuse, ce sera le catholicisme compris. Et je vois le chemin par où les frères dispersés en tous sens rentreront, et par où les ennemis même reviendront.

(1) Le Pape. Disc, prélim., p. 3.

(2) Considérations sur la France, p. 73.

(3) Soirées de Saint-Pétersbourg , onzième entretien.

(4) Uanke, Histoire de la papauté, fin.

Et ce retour de la pensée européenne à l'unité, cette réunion dans la science et la foi, dit un autre historien philosophe, sera plus importante dans ses résultats spirituels que ne le fut, il y a trois cents ans, la découverte d'un autre hémisphère, ou du véritable système du monde, ou que ne le fut jamais toute autre découverte (1). »

Que de fois l'un des derniers de nos grands écrivains a développé ces idées : « Le Christianisme, dit-il, parait être descendu au tombeau; il aura sa résurrection, et c'est sur la base du Christianisme que sera reconstruite, après un siècle ou deux, la vieille société, qui se décompose à présent (2)! »

Certes, si jamais crise morale, intellectuelle, religieuse et sociale a été prévue et prédite, non seulement par les grands hommes, mais encore par le pressentiment des peuples, c'est celle que traverse ce siècle, celle que l'esprit évangélique et la résurrection religieuse des âmes peut seule terminer par la vie. Mais la marche du monde est aujourd'hui presque arrêtée par l'erreur désastreuse de ceux qui prétendent traverser la crise sans l'Évangile ou contre l'Evangile. Nous man-

(1) Schlegel, Histoire littéraire, fin.

(2) Chateaubriand.

quons toujours les moments et les inspirations.

La démocratie véritable, la seule qui peut créer, dans l'ordre et dans la liberté, ce monde nouveau que l'on attend, c'est la démocratie évangélique, celle qui consiste à multiplier les âmes libres, celle qu'annonce le Sauveur quand il fait la promesse de liberté, disant : « La vérité [vous rendra libres. » Il ajoute aussitôt : « L'homme de péché est esclave du péché! Si le Fils de Dieu vous délivre, vous serez vraiment libres (1). »

Augmentez donc le nombre des hommes véritablement délivrés de l'esclavage du vice et de l'erreur, voilà le fond de la question et le progrès de la démocratie : c'est en ce point qu'il faut s'unir.

C'est en ce point qu'il faut s'unir, c'est en ce point qu'on s'unira, et qu'enfin se fera ce que Ton nomme, en trois mots qui me déplaisent profondément tels qu'ils sonnent aujour-

(1) Joan., vin. Veritas liberabit vos... omnis qui facit peccatum, servus est peccati... Si ergo vos Fiiius liberaverit, vere liberi eritis.

d'hui, mais que j'accepte pour me faire entendre, si on me laisse les expliquer, savoir : La réconciliation de l'Église et de la Révolution (1).

Si, par la Révolution, vous n'entendez pas la violence et l'émeute, la haine, la rage aveugle, la persécution religieuse, le brisement des lois et des constitutions, le pouvoir absolu d'une capitale sur tout un peuple, d'une assemblée sur la capitale, et d'un meneur sur l'assemblée; si par révolution vous n'entendez pas la terreur, le sang, Fanarchie et la guerre civile, et, à la fin, le sommeil sous la dictature; si vous n'appelez pas révolution ce stupide et satanique esprit « qui détruit parmi nous, depuis un siècle, toutes les plus belles espérances du genre humain (2) » ; si, au contraire, vous appelez révolution le grand progrès social que Dieu veut en ce siècle, dans l'ordre, la justice, la liberté, l'égalité; si, par révolution républicaine, vous entendez le gou-

(1) « Ce qui m'a le plus frappé de tout temps dans mon pays, mais principalement depuis quelques années, dit notre illustre publiciste,ç'a été de voir rangés d'un côté les hommes qui prisaient la moralité, la religion, l'ordre, et de l'autre ceux qui aimaient la liberté, l'égalité des hommes devant la oi. Ce spectacle m'a frappé comme le plus extraordinaire et le plus déplorable qui ait jamais pu s'offrir aux regards d'un homme : car toutes ces choses que nous séparons ainsi sont, j'en suis certain, unies indissolublement aux yeux de Dieu. » (Tocqueville, Correspondance, t. I, p. 432.).

(2) M. Guizot.

vernement de la nation par la nation, et non plus par un homme ou un groupe; si, par révolution démocratique, vous entendez la grande et prompte augmentation du nombre des âmes libres, des âmes justes, des cœurs religieux, des raisons consistantes, et des volontés décidées dans le bien ou dans le devoir; si, par révolution sociale, vous entendez l'abolition, par les mœurs et la science du devoir, l'abolition de plus en plus complète du vol et de l'homicide, deux points simples, modestes en apparence, mais qui vont loin : alors l'Eglise accepte la révolution et se croit même chargée de l'accomplir.

Pourquoi faut-il que le grand nombre des plus ardents apôtres du progrès ignorent absolument ce qu'est l'Eglise !

A la fin et bientôt, j'espère, l'impossibilité, déjà démontrée selon moi, d'accomplir les progrès social sans l'Eglise, leur ouvrira les yeux. Quand les hommes de conscience et de cœur verront toujours reculer devant eux l'avènement des masses à la lumière, à la sagesse, au bien-être, à la dignité et à la liberté, ils chercheront ce qui manquait à l'œuvre, et finiront par dire de l'Eglise ce que Jésus dit lui-même aux pharisiens qui le rejettent : « La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissent est devenue la

clef de voûte de V édifice. » Oui, clef de voûte de l'édifice social universel, c'est là précisément le rôle que l'Église catholique peut seule remplir dans le monde nouveau, ou, pour parler plus simplement, dans ce grand changement social qu'attendent tous les esprits.

0 amis de la liberté, amis de la justice et de la délivrance de ces grandes masses humaines si souffrantes, si enfouies dans les ténèbres et la misère, écoutez bien ceci :

La complète organisation de la société humaine sur le globe demande la liberté croissante des unités subordonnées, individu, famille, cité, patrie, en même temps que l'union croissante de toutes ces choses entre elles dans l'unité universelle du genre humain. Cette unité du tout, comprenez-le, est la condition nécessaire à la perfection des détails et du sens complet des parties. Le point vivant élémentaire du monde aocial, l'individu, attend, pour être entier, sa vie dans l'unité du tout.

Les nations, non plus que les hommes, n'auront jamais toute leur consistance propre, toute

leur grandeur et toute leur force, que retrempées dans l'unité du genre humain. Or, il n'y a, dans toute l'histoire, qu'une tentative unique de société universelle. Elle se nomme YÉglise catholique, mot grec qui signifie précisément la société universelle. Cette société, superposée, de fait, à toutes les races et à toutes les nations, ne détruit ni ne subordonne les unes aux autres les nations ni les races. Elle est, dans ses démarches, le contraire même de toutes les autres tentatives d'unité. Il ne s'agit plus ici de la force, opérant la domination, allant à l'absorption. C'est l'unité pour tous, dans la liberté de chacun, que prétend apporter l'Église. Elle agit, non comme un centre quidomine, absorbe, étouffe, mais comme une étincelle, un esprit, une vie, un feu qui traverse les masses et les groupes, et suscite sur chaque point la vie propre en créant l'unité du tout.

Et ceci est le caractère même du monde nouveau : liberté des nations dans l'unité du genre humain. C'est là enfin « ce mystère du Christ, inconnu des générations précédentes, aujourd'hui révélé : les nations sont cohéritières, solidaires et concorporelles (1). »

(1) L'espèce d'absorption partielle des forces de l'Église et de la papauté par l'Italie et surtout par Rome est un très gra^e abuSj mais n'est qu'un accident;

Mais qui donc peut créer l'unité? Qui peut porter la société universelle, si ce n'est Dieu lui-même? Qui donc peut se faire entendre de tous? Qui donc peut être Pasteur et Père de la totalité du genre humain? Dieu seul.

Lisez la parabole évangélique du Pasteur suprême de la Bergerie unique (1). Vous y voyez ceci : Dieu seul, qui est le centre et la source des âmes [ego sum ostium ovium), Dieu seul peut se faire entendre de toutes (vocem ejus audiimt), et réunir ainsi le genre humain. 11 connaît chaque âme par son nom (vocat eas nominatim) .11 poursuit chaque brebis perdue comme si elle était seule dans tout le troupeau, et c'est pourquoi il les réunit toutes. Tous les groupes d'hommes, si séparés qu'ils soient, « il faut qu'il les ramène à l'unité, etsavoix les ramènera, et il n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul Pasteur (2). » Oui, notre Père, dans son assemblée propre, l'Eglise de Dieu [assemblée de Dieu, ecclesia Dei), notre Père seul, Pasteur unique et véritable, pour réunir et rassembler toutes les nations et toutes les races, et les développer toutes dans la vie

(1) Joan., x, 1.

(2) Pesez cet admirable texte : « Et alias oves habeo quœ non sunt ex hoc ovili; et illas oportet me adducere, et vocem meam audient, et fiet unum ovile et unus Pastor. »> (Joan., x, 16.)

et la liberté grandissantes (ut vitam habeant, et abundantius habeant). Ions les autres, qui sont venus (quotquot autem venerunt), qui se sont fait nommer Pasteurs et Pères, qui ont voulu conduire et réunir les hommes, étaient des mercenaires et des dominateurs, des voleurs et des assassins. (fures et latrones), qui ne venaient que pour prendre, pour perdre, pour égorger (fur non venit nisi ut furetur, et mactet et perdat). Tels sont tous ceux qui ont rêvé et entrepris l'empire et la domination universelle, ou la religion par le sabre, comme Mahomet. Ils opéraient par le mensonge et par la force. Mais ces voix mercenaires ne pouvaient attirer les âmes, ni réunir les hommes. Les âmes fuyaient, parce qu'elles ne connaissaient pas ces voix (fugiunt...quia non noveruntvocem alienorum).

Quelle splendeur de lumière versée sur le but suprême de l'histoire !

Or tout cela est rigoureusement scientifique. La pleine vie personnelle de chaque homme sera donnée dans l'unité universelle. L'extrême détail répond à l'ensemble dernier. L'entière liberté de chaque homme n'est possible que dans la société œcuménique, dans l'assemblée de Dieu, où réside, préside et inspire le Père de tous, celui qui connaît chaque homme par son nom. Tout souffrira, nations, patrie, pro-

vince, cité, famille, individu, tant que la clef de voûte de l'édifice entier ne sera pas posée, posée dans l'âme et posée dans le genre humain. La clef de voûte, c'est l'unique bergerie, c'est l'unité universelle, c'est l'Eglise catholique, c'est l'assemblée de Dieu, Ecclesia Dei. Amis, je vous eu supplie devant Dieu, pesez ces choses : elles sont le mot suprême et la consommation de la science sociale, et impliquent le plus grand des devoirs; l'ignorance de ce point, aujourd'hui même, arrête le monde.

L'Eglise de Dieu, dis-je, est la clef de voûte. Et en effet, il n'y a pas d'autre unité en qui jamais les hommes pourront s'unir. Jésus- Christ a réellement formé, — le fait est sous nos yeux, — une société universelle, visible, organisée, qui subsiste et s'étend depuis bientôt vingt siècles, qui couvre de son réseau le globe entier, et qui se nomme l'assemblée de Dieu.

Avant cette assemblée de Dieu, il n'y avait sur terre aucune société des esprits, libre, visible, constituée, indépendante, fondée sur la conscience, la raison et la foi, et appelant tout le genre humain. C'est la plus belle œuvre de Dieu. Il se fit, dans l'humanité, en cette heure solennelle où Dieu créa l'Église visible, ce grand progrès que la sagesse reproche à la t. u 24

plupart des hommes de ne pas opérer en eux-mêmes : « Combien peu d'entre nous en viennent à distinguer leur corps de cette masse de chair! » Oui, bien peu d'hommes ont une raison distincte et libre, une volonté indépendante de la masse des instincts, et qui forme dans l'âme un pouvoir propre et consistant. C'est là ce que le Christ a établi pour le genre humain tout entier.

Pourvoir spirituel de l'assemblée de Dieu, pouvoirs propres d'une société d'esprits, et non d'une société armée, pouvoir de la conscience et de la raison, distinct et libre au sein des masses humaines, dépendant enfin de Dieu seul, indépendant de toute force extérieure, Etat, peuple ou César : voilà l'Eglise, l'unité suprême, l'indispensable clef de voûte de l'édifice entier des sociétés, pierre divine dont la force de résistance, la profonde et libre influence devient chaque jour plus nécessaire, à mesure que les peuples arrivent à l'âge de liberté ; clef de voûte , en qui seule peuvent tenir ensemble , en ordre, en paix et en stabilité, toutes les nations, de plus en plus libres et fortes, toutes les parties et les pouvoirs de l'État, de plus en plus distincts, et enfin tous les hommes, de plus en plus développés dans leur personne morale, dans leur vie propre, dans leur libre con-

DEVOIR EiNVERS LE GENRE HUMAIN 371

science et leur libre travail. La consistance et la vie grandissante de toutes les unités subordonnées dépendent du règne et de la force de l'unité suprême.

Hélas! que dire des hommes qui, en ce siècle, attaquent l'Eglise, salut nécessaire de ce siècle? Que dire des scribes du peuple (scribas populi) et des seigneurs du peuple [seniores populi), qui veulent, comme les premiers persécuteurs du Christ, détruire la clef de voûte de l'édifice universel? Que dire de ceux qui attaquent avant tout l'unité de l'Eglise, cette merveille qu'il faudrait inventer et créer si elle n'était donnée? Que dire de ceux qui, allant droit au centre, s'occupent de renverser ou d'étouffer le chef visible de l'Église, vicaire du Christ, gardien vivant de l'unité? Que dire de ceux qui, aujourd'hui encore, pensent aux Églises et aux clergés d'Etat, cette abomination fondamentale qui est la négation de l'ère nouvelle et le retour à la déification de César ; abomination qui efface la loi première du monde nouveau, celle d'où sort et sur qui repose la liberté du genre humain : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César » ; abomination qui détruit ce que Dieu a créé : savoir : le pouvoir propre de la société des esprits, l'avènement de l'âme, de la conscience,

de la raison et de la foi ; abomination désastreuse et honteuse dont la plus légère trace déshonore et corrompt les peuples (1), et arrête pour des siècles la réunion du genre humain dans la justice et la vérité ? 0 hommes, qui que vous soyez, prenez garde! le monde n'est pas un jouet! le monde, c'est l'arche sainte! Les imprudents qui touchent à sa marche sacrée sont perdus! « La marche de Dieu sur la terre et son effort pour le salut des peuples » sont assez contrariés déjà par nos aveuglements et nos ingratitudes. Nous avons manifestement en Europe des siècles de retard! N'augmentez pas l'affreux chaos d'obstacles qui nous arrête!

0 mon Dieu, ramenez-nous à la lumière, à la bonne volonté, à la paix, à la joie de l'effort commun dans le devoir. Le devoir ne peut pas tromper. Conduisez donc enfin vous-même, droit à son but, notre chère patrie, qui tourne depuis bientôt un siècle autour du point qu'elle cherche. Le retard de la France, aujourd'hui brisée de fatigue, auète l'Europe, et par l'Europe le monde entier ! Ranimez-nous, bientôt, ô notre Père, et rendez-nous la vue de

(1) Il n'y a rien peut-être de comparable, dans toute l'histoire des peuples européens, à la masse de déshonneur que H«nri VIII a fait peser sur l'Angleterre pendant plus d'un demi-siècle.

notre Étoile, par un seul mot enfin compris : La loi!

La loi morale, loi du progrès, loi de l'histoire, la loi de relation de tous les hommes entre eux et de tous les groupes d'hommes, est celle dont l'Evangile a dit : « Voici la loi, hœc est enim lex : Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Tout ce qui est humain, individus, familles, cités, sociétés libres, patrie, humanité, tout cela doit s'aimer, se soutenir, vivre ensemble et travailler ensemble, comme organes d'un même corps.

Si vous demeurez dans cette loi, vous irez à la science, et par la science vous irez à la liberté, c'est-à-dire à l'essor des forces.

Vous irez à l'essor des forces de la nature, sur la terre remplie et domptée.

Vous irez à l'essor des forces humaines, dans la vie politique et sociale mise en ordre sur toute la face du globe.

Vous irez à l'essor des forces divines, c'està-dire à la liberté des enfants de Dieu, quand

par la foi lumineuse et active, par la science religieuse et l'effort religieux des âmes, vous puiserez dans le sein du Père, source infinie de toutes les forces ; — comme le travail des mains, dirigé par la science, sait exploiter aujourd'hui pourl'homme la force indéfinie de la nature.

Les forces divines résoudront des problèmes et triompheront des obstacles que la force des deux mondes créés, — nature, humanité, — ne peuvent ni résoudre ni vaincre. Et, comme nous le dit l'Évangile, quand vous aurez cherché d'abord le règne de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroit. Le reste, c'est la terre, de mieux en mieux domptée, et c'est la société de plus en plus libre dans la justice et dans la paix.

La vie réelle de Dieu, plus abondante dans le cœur et dans l'esprit des hommes, entreprendra sur la nature et sur la société un nouvel ordre de conquêtes. Si nous avons, en notre siècle, conquis les forces de Tordre minéral, nous chercherons à conquérir et la science et le gouvernement des forces de la vie de nos corps. Si nous avons donné dans notre siècle un premier grand essor aux forces humaines et sociales, et, par un premier effort de justice, posé entre les hommes ce commencement de l'amour qui consiste à ne pas s'égorger, nous

déploierons alors des forces humaines plus profondes, parla transfiguration de l'amour et par la transformation du courage.

Et ces nouvelles conquêtes, éveillant de nouveaux besoins dans le cœur des enfants de Dieu , ne cesseront d'accroitre leur ambition, leur faim et leur soif de justice, leurs larmes et leur douleurs sur les maux qui subsisteront, mort, maladie, défiance, ignorance et péché. Et dans cette ambition et cette douleur, les aînés et les plus avancés d'entre nous iront au Père, dans un nouveau réveil, lui porter des prières plus ardentes. Ils lui rappelleront l'incroyable grandeur des promesses : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom , vous l'obtiendrez (1). — Rien ne vous sera impossible (2). — Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. lien fera même de plus grandes (3). »

Ils rappelleront ces promesses, et en obtiendront les effets.

Ainsi le cercle des progrès se poursuivra toujours, en s'élevant toujours. La terre ira toujours en s'approchant du Ciel. Et je persiste à croire aux magnifiques paroles du cœur et du

(1) Ut quodcumque petieritis Patrem in nomine meo, det vobis. (Joan., xv, 46.)

(2) Nihil impossibile erit vobis. (Math., xvn, 19).

(3) Qui crédit in me, opéra, quœ ego facio, et ipse faciet, et majora horum faciet. (Joan., xiv, 12.)

génie des saints : « Dieu nous ordonne, dit l'un des Pères du monde nouveau, de faire de notre terre un Ciel (1). » Un autre dit : « Si l'on demeurait dans la loi, la république chrétienne ferait par sa félicité l'ornement de cette terre d'aujourd'hui, et la patrie des enfants de Dieu monterait peu à peu vers la vie éternelle, pour y régner sans fin (2). »

Grâce à Dieu, cette marche sacrée a déjà commencé sous nos yeux.

Et de plus nous savons aujourd'hui déterminer le point de l'océan du temps où se trouve le vaisseau qui porte l'humanité. Or, nous nous trouvons arrivés au point même que voici :

Après un nombre suffisant de siècles, passés, depuis le commencement de l'ère moderne, dans la bonne volonté de la justice et du travail, les aines de l'humanité sont parvenus à la science des forces physiques. Ils ont conquis ces forces et commencent à les appliquer à la transformation industrielle du globe.

Puis ils sont entrés dans la science du monde social, et les voici mis en demeure de commen-

(1) IlXïjv xal rrpo tou oûpavou tyjv yT,v oùpavov èxî/.e'jTe izoïrpcti. (S. Chrysostomi in Math. Homil. XIX.)

(2) Et terras vitse praesentisornaretsuafelicitateRespublica, et culmen vitai a?ternae beatissime regnatura conscenderet. (S. Augustin., de Civitale Dei., lib. Il, cap. xix.)

cer à mettre en ordre, dans la justice, le globe entier.

Mais ils sont arrêtés dans l'accomplissement de leur premier devoir, et surtout dans l'accomplissement du second, parce qu'ils hésitent dans la foi, n'avancent point dans la science religieuse, et qu'ils ne se doutent pas des forces divines, ni de la liberté des enfants de Dieu.

Ainsi :

La tâche industrielle glorieusement commencée, et dans la science et dans l'exécution, mais loin encore d'être achevée, et de s'étendre au globe entier;

La tâche sociale commencée dans la science, et quelque peu dans l'exécution;

L'impossibilité d'aller plus loin tant qu'un réveil moral et religieux ne nous apprendra pas à nous aider de la force de Dieu :

Tels sont les trois grands traits qui déterminent le moment de l'histoire où se trouve aujourd'hui parvenue la marche de l'humanité.

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