CHAPITRE XII
Telles sont les œuvres rendues possibles par l'Évangile dans le sein des peuples chrétiens. La vie politique véritable est au milieu de nous. Pour la première fois dans l'histoire, la liberté d'un peuple, d'un peuple tout entier, vit, persiste et se développe avec accroissement, par la liberté même, de l'autorité, de l'union, de la stabilité. Le grand problème est résolu : l'ordre et la liberté vivent en même temps, et ces deux forces se soutiennent et se multiplient l'une par l'autre : Res antea dissociabiles. La vraie forme rêvée par les sages est réalisée sous nos yeux. Ici encore ce fonds évangélique,
qui subsiste dans les nations chrétiennes, nous a donné la science et, par la science, la liberté. Les hommes commencent à savoir enfin diriger les forces humaines, et à connaître l'art de les multiplier, en chaque nation, par l'union dans la liberté.
Mais je n'ai pas tout dit. Le but n'est pas la multiplication des forces dans chaque nation. Le but suprême, c'est de multiplier la force, toute la force humaine, pour chaque homme et dans chaque foyer. Ce que Dieu veut, et ce que nous voulons, c'est qu'il n'y ait plus parmi nous, comme le demande déjà Moïse, « un seul mendiant, ni un seul indigent », tant pour le pain du corps que pour le pain de l'àme. Ce que demande le Christ avec instance, lorsqu'il prétend que tout homme souffrant, c'est luimôme, ce qu'il demande, c'est qu'aucun être humain ne soit plus délaissé. Jésus-Christ, regardant les hommes, les voyait « abattus et foulés aux pieds [vexati et jacentes) » ; et il donnait sa vie pour les défendre et les relever. Eh bien ! la sève deTarbre du royaume de Dieu , qui est la sève de la justice, de la vérité et de la liberté, commence-t-elle aussi à s'étendre au-delà de la vie politique, qui n'est que vie du tronc, pour se ramifier dans les branches, vers ces points suprêmeset vivants, qui sont les fruits,
qui sont les germes, qui sont chaque homme et chaque foyer?
Grâce à Dieu, il en est ainsi. De grands progrès sont accomplis, et d'immenses progrès se préparent, toujours à condition que les hommes demeurent dans la loi.
A vrai dire, ce mouvement-là vient de loin. C'est le même mouvement que celui de l'affranchissement des communes. C'est le même mouvement que celui qui, aux onzième, douzième et treizième siècles, après la lutte pour la trêve de Dieu, couvre d'associations pour la défense commune et pour le secours mutuel tout le sol de l'Europe et surtout celui de la France. Ou plutôt, si l'on veut, comme nous le voulons, voir dans l'histoire universelle l'origine et le sens de ce mouvement, il faut savoir que c'est celui-là même dont un grand historien parle ainsi : « L'Europe entière, et notamment la France, marchent depuis quinze siècles dans les mêmes voies d'affranchissement et de progrès général. Ces voies ont conduit les peuples qui s'y sont le plus résolument engagés à ce haut degré de puisssance, de prospérité et de grandeur, que nous appelons et que nous avons le droit d'appeler la civilisation moderne. Cette civilisation est surtout le fruit de cette grande idée que tout homme par cela seul qu'il est
homme, a droit à la justice, à la sympathie et à la liberté. — Cette idée a sa source dans l'Evangile. C'est Jésus-Christ qui l'a fait entrer dans le cœur humain, pour passer de là dans l'état social (1). »
Les premiers fruits visibles de ce royaume de Dieu, dans l'état social, se manifestent, il y a sept ou huit cents ans, en Europe et surtout en France, par l'association sous toutes les formes. Mais les violents d'en haut, par le retour du pouvoir absolu, ont tout détruit ou dénaturé. Et les violents d'en bas ont achevé l'œuvre de leurs prédécesseurs par la loi (2) révolutionnaire quidétruitet la corporation qui était à détruire, et Y association qui était à fonder, ou plu-
(1) M. Guizot, l'Église et la Société chrétienne, p. 245.
(2) Loi du 14 juin 1791. Je sais fort bien qu'il existe une déclaration de l'Assemblée nationale du 19 novembre 1190, qui énonce que « tous les citoyens ont le droit de s'assembler paisiblement, et de former entre eux des sociétés libres, à la charge d'observer les lois qui régissent tous les citoyens. « Mais voici le texte de la loi du 14 juin 1791 :
« Art. 1. L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyensdu même état et profession étant une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.
« Art. 2. Les citoyens d'un même état et profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaire, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. »
tôt à renouveler. Depuiscetempsjusqu'en 1866, c'est-à-dire depuis près d'un siècle, l'association est bannie de nos lois. Mais « aujourd'hui enfin, elle vient de faire son apparition dans le Code en qualité de personne civile, après y avoir si longtemps figuré comme proscrite (1) ».
Et sur ce point, qui est le plus important de tous, je parle de l'association des forces, nous voyons revenir à l'œuvre « cet esprit que nous appelons l'esprit nouveau, ce même esprit d'ambition sociale, de développement général, de justice, de sympathie et de liberté expansées qui, depuis quinze siècles, possède et pousse en avant l'Europe entière (2). » Sous le retour de l'impulsion divine, nous pouvons dire aussi : « Levez les yeux, et voyez les campagnes qui se préparent pour la moisson. » Ce n'est pas encore, je l'avoue, la grande moisson d'été; c'est l'herbe verte qui sera le blé: c'est le printemps et ses promesses, la fleur des premiers fruits, lablancheurdes vergers. Maisnous ne savons pas encore, — l'année n'étant pas assez avancée, — si les retours de glace, et les colères du ciel, et les maladies de la terre, ne vont pas dévorer les germes.
Voici pourtant ce qui se voit déjà.
(1) M. Jules Simon.
(2) M. Guizot, l'Eglise et la Société chrétienne, p. âT9.
Grâce à Dieu, nos yeux voient le commencement d'un progrès social plus important que ne fut, il y a sept siècles, l'émancipation des communes.
Nous avons la lumière de la science, qui doit détruire l'effroyable loi du vieux monde, ainsi formulée par la Bible avec indignation : « Le riche travaille, et à la fin il se repose dans l'abondance des biens.
« Le pauvre travaille pour un salaire toujours réduit, et à la fin il manque de tout. »
Nous savons aujourd'hui que cette loi fatale n'est pas loi naturelle, mais loi factice, ouvrage d'iniquité, ainsi faite « par la malice des hommes ». Malice des hommes, en effet : car partout, dans l'ancien monde mixte dont nous commençons à sortir, les plus riches, trop souvent dénués de science et d'amour, ont fait la loi contre les pauvres et les petits.
La vraie loi naturelle et providentielle des sociétés, à laquelle, par le fait, force demeure à la fin dans l'ensemble, est plutôt celle qu'énonce saint Paul : « Fiat œqualitas, que l'éga-
lité s'établisse. » La science voit que, si vous supprimez l'injustice, c'est-à-dire la spoliation, ou violente ou légale, « ce qui résulte de la loi naturelle des sociétés, c'est le rapprochement indéfini de tous vers un niveau qui monte toujours et s'égalise sans cesse. »
La science sait etelle montre ce qui empêche la consolante réalisation de cette loi : c'est l'anéantissement mutuel desforces par l'oppression, la contention, et toutes les formes de la guerre et de la destruction.
La science enfin connaît la cause, la voie, la méthode du progrès sous la loi. Et la méthode n'est autre que ce que la nature impose aux hommes sous peine de ne pas vivre, dès qu'il y a sur la terre deux hommes, savoir : l'association des efforts, l'union et la division du travail. C'est la grande loi fondamentale, loi de justice, axiome moral, loi de l'histoire : « Travaillez les uns pour les autres : » ou : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous faites-le pour eux. r> C'est en un mot l'association. Et la science ne dit pas que l'association soit une méthode nouvelle, inventée, ou à inventer aujourd'hui, puisqu'elle affirme que c'est l'arrangement nécessaire, et le point de départ que la nature impose d'abord aux hommes sous peine de mort.
Et la science a pu s'écrier par la bouche de son plus éloquent interprète : « Je vous adjure de dire, ô vous qui croyez aujourd'hui inventer l'association, si la société actuelle, moins ses abus et ses entraves, c'est-à-dire à la condition de la liberté, n'est pas la plus belle, la plus complète, la plus durable, la plus universelle, et la plus équitable de toutes les associations (1) ! »
Mais la science va plus loin. Après ce magnifique éloge de la grande association naturelle et providentielle, dans laquelle se trouvent tous les hommes, sans le savoir ou le vouloir, elle étudie maintenant de plus près les détails de la féconde idée, et toutes les formes, savantes et libres, du principe d'association. La famille, la commune, la patrie, sont des formes d'association, moitié nécessaires, moitié libres. Mais il y a les formes purement libres d'homme à homme, selon le but, le travail, l'entreprise que l'on veut poursuivre en commun.
Or presque tous les hommes, comme Jésus- Christ lui-même, sont ouvriers ou laboureurs (2), et la plupart aussi, comme Jésus- Christ encore, n'ont pas le commencement de
(1) Bastiat, Harmonies, p. 14.
(2) Nonne hic est faber? Cet homme n'est-il donc pas un ouvrier? (Marc, vi, 3.)
lapropriété, « unlieupourreposerleurtête(t)». Jusqu'ici nous voyons la grande masse humaine par trop pauvre et découragée, abattue et foulée aux pieds, ne sachant pas défendre le fruit de son travail, soit contre le voleur du dehors, soit contre le voleur, plus cruel, du dedans, c'est-à-dire contre la sensualité fiévreuse, qui dissipe tout à chaque instant. Nous voyons audessus de cette masse un trop petit nombre de riches, souvent devenus riches par ruse, violence, oppression et spoliation, souvent aussi devenus riches par le travail, mais ne se doutant point de l'emploi des richesses, ni des devoirs de cette grande force.
Mais, grâce à Dieu, voici, pendant que l'ignorance et la défiance ingrate croient encore que les choses sont et seront toujours ainsi, voici que la vérité s'accroissant enseigne, dans une admirable lumière, et la science de l'emploi des richesses, et la méthode de multiplication des riches par la justice, et l'art de donner à la masse humaine, qui laboure et travaille des mains un pain moins rare et moins amer, avec un lieu pour reposer la tête. La science en vient à regarder chaque homme et chaque
(1) « Le Fils de l'homme n'a pns un Jieu où reposer sa tête. » Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet, (Luc, ix, 58.)
foyer, et à clairement enseigner à toutes ces multitudes Fart de monter, dans la paix et dans la justice, par le travail, par tous les biens, matériels et moraux. La science, comme l'Evangile, les appelle à la vie toujours plus abondante : Ut vilam habeant, et abundantius habeant.
Or quelle est la méthode? Quel est cet art de monter plus haut, vers le travail fécond, et vers la vie plus abondante?
Cette méthode et cet art ne sont autre chose que la pratique, en tout cas nécessaire, mais devenue ici savante et libre, de la grande loi fondamentale de l'homme et de l'histoire, l'asscciation des efforts. Mais il ne s'agit plus seulement de cette association nécessaire, primitivement organisée par la nature, mais bien de l'association développée dans tout le détail de la science, appliquée dans la liberté, et adaptée au travail de chaque homme et à chaque forme de travail.
Et l'on n'enseigne plus seulement ces choses comme vérités spéculatives : on en vient à les pratiquer; et nous en voyons vivre dans la réalité, aujourd'hui même, d'admirables commencements. .
Depuis trente ou quarante années, nous connaissons par expérience et l'immense force et la nècessitç de l'association industrielle pour l'entreprise des grands travaux qui domptent la terre et décuplent la richesse des nations. Mais voici que, depuis vingt ans, l'on essaye l'association comme méthode de justice, comme moyen d'équitable répartition des richesses aquises par l'ensemble, et enfin comme moyen de progrès intellectuel et moral (1).
(1) « L'avenir, disait, il y a bien longtemps déjà M. Louis Reybaud, appartiendra, c'est du moins notre espoir, à l'association. Seule, elle pourra apporter un remède efficace aux vices de la culture morcelée, à l'éparpillement des forces sociales, aux chocs quotidiens dans lesquels elles s'absorbent, aux sacrifices que conseille une concurrence déréglée. Elle aura seule la puissance de terminer la longue querelle qui se perpétue entre le principe de liberté et le principe d'autorité. Rien n'estencore prêt pour son avènement; gouvernements et peuples, personne n'est mûr, tout résiste, et pourtant un besoin d'union, de concert, se fait sentir de mille côtés. Partout où l'association a offert quelque sécurité, on est allé vers elle sans efforts, avec abandon. La dette publique, les banques, les grandes entreprises com^ merciales et industrielles, sont le produit de cet instinct, de ce besoin. Sur une échelle plus réduite, le principe règne dans le domaine des affaires. Les capitaux se cherchent et se groupent, les intérêts se combinent et se coalisent. L'association a aussi pénétré dans les sphères morales, et pour des fins toutes de sentiment. En haut, se forment des
Et voici ce qui vit aujourd'hui sur divers points du monde chrétien.
Ce ne sont, je le répète, que commencements et promesses de printemps. Les riches moissons vont-elles venir? Le printemps sera-t-il trompeur? Nous ne pouvons le voir encore.
Mais enfin, voici ce qui est aujourd'hui :
« Aux États-Unis, dans la Nouvelle-Angleterre, dit le plus autorisé des économistes américains (1), et particulièrement dans le Massachusetts et le Rhode-Island, les associations se sont développées, plus qu'en aucun autre pays du monde.
« Dans ces Etats, on peut dire que la terre est couverte de sociétés [chartered companies) appliquées à toute espèce de travaux. Toute commune est une association, qui administre ses routes, ses ponts, ses écoles, sous la surveillance de ceux qui payent, et le tout par conséquent est bien administré. Les académies, les églises, les lycées, les bibliothèques, les caisses d'épargne et de crédit, sont administrés par des sociétés anonymes, et s'y trouvent en
sociétés de charité et de philanthropie; en bas, des sociétés de secours mutuels. Les symptômes sont donc consolants, et, si notre cœur ne nous trompe, l'avenir sera beau. » Ces lignes étaient écrites il y a quarante ans, et c'est un grand honneur de les avoir écrites alorsi
(1) M. Carey, voir M. StuartMill, Principe d'économie politique, tome II, p: BU.
nombre proportionné aux besoins de la population. Chaque district a sa banque locale, dont le capital appartient aux habitants du voisinages, et est administré par eux. Il en résulte le meilleur système de banques qui existe au monde. Dans le Massachusetts seulement, nous voyons cinquante-trois compagnies d'assurances, sous diverses formes, répandues sur toute la surface du pays. Les fabriques sont élevées et conduites par des sociétés du même genre, dont le capital est divisé en actions, et tous ceux qui ont une part quelconque dans le travail et la gestion sont actionnaires, ou ont la perspective de le devenir avec de l'activité, de la prudence et de l'économie. 11 y a des associations charitables en grand nombre, toutes sous la forme de sociétés anonymes (incorporated). Les navires employés à la pêche sont en actions, et appartiennent à ceux qui s'en servent. Le matelot du navire qui va pêcher la baleine compte , pour une grande partie de son salaire, sur le succès de la pêche. Tout capitaine d'un navire qui fait le commerce de la mer du Sud en est propriétaire pour une partie, et l'intérêt qu'il a dans l'armement l'excite au travail et à l'économie. Ce système est le plus complètement démocratique qu'il y ait au monde : il donne à tout travailleur, à il 19
tout matelot, à tout ouvrier, homme ou femme, une perspective d'avancement, et il produit exactement les résultats que l'on est en droit d'en attendre. Dans aucune partie du monde, le talent, l'activité et la prudence n'ont une récompense si assurée et si large (1). »
Si de la Nouvelle- Angleterre nous passons à l'ancienne, nous y trouvons l'exemple le plus glorieux de l'association de ceux qui gagnent leur pain, jour par jour, et à la sueur de leur front. Puis nous voyons cette admirable tentative créer l'émulation féconde sur toute la surface du pays.
On lit partout l'histoire, devenue classique à
(1) « Les faillites et les fraudes des sociétés anonymes d'Amérique, qui ont causé tant de pertes et de scandale en Europe, n'ont pas eu lieu dans la partie des États-Unis à laquelle s'applique l'extrait que nous venons de citer. Ces fail^ lites, ces fraudes( ont eu lieu dans d'autres États, dans lesquels le droit d'association est beaucoup plus embarrassé par des restrictions légales, et dans lesquels, par suite, les sociétés commerciales ne sont comparables, ni en nombre ni en variété, à celles « de la Nouvelle-Angleterrei » (M. Jobn Stuart Mill, Pinncipes d'économie politique, art. 2, p. 511-513* citant M. Carey.)
bon droit, des Équitables Pionniers de Rochdale, ces quarante ouvriers qui, il y a vingt ans, parvenus à mettre en commun sept cents francs, entreprennent avec ce capital, soutenu d'une foi indomptable, la transformation matérielle, intellectuelle et morale du sort des ouvriers (1).
D'autres riront, je le veux bien, de la simplicité naïve, et dénuée de toute littérature, qui rédigea les statuts de la société.
Dès le premier jour, ces quarante hommes, bientôt réduits à vingt par la défection des moins forts en présence des premiers obstacles, osent d'abord annoncer ceci :
1° Etablir un magasin pour la vente des provisions et des vêtements, au comptant et à prix réduits ;
2° Construire et acheter des maisons saines commodes pour les associés;
3° Fabriquer des produits les plus nécessaires, pour augmenter le bon marché, et fournir de l'ouvrage aux associés sans travail ;
4° Acquérir des terrains à partager en propriétés individuelles entre les associés;
o° Consacrer une partie des bénéfices futurs
(1) Voyez Jules Simon, le Travail, 3" édit., p. 223. — Baudrillart, la Liberté du travail, p. 216. -* Frédéric Pnssy, les Machines, p. 240. — Eugène Véron, les Associalio7is ouvrières, p. 42.
à la création d'établissements communs pour l'instruction et le développement moral des membres de l'association;
6° Enfin, aussitôt que faire se pourra, aider d'autres sociétés analogues à se constituer.
Or, ils ont réussi. Tous ces buts aujourd'hui sont atteints. L'établissement des sociétés de consommation, au comptant et à prix réduits, s'étend à toute l'Angleterre. Le nombre des manufactures d'ouvriers associés s'accroit sans cesse. Les sociétés de construction s'organisent dans plusieurs contrées. Le nombre des écoles, des bibliothèques, fondées par l'association, se multiplie de jour en jour. Enfin le nombre des sociétés analogues s'accroît avec une telle rapidité qu'il faut, de trimestre en trimestre, modifier tous les chiffres. En 1864, il fallait porter à huit cents le nombre des sociétés coopératives, ayant ensemble 200.000 membres. En 1867, le nombre des membres a quadruplé.
Mais, soit par imitation, soit plutôt parce que, par la loi providentielle de l'histoire, une même saison d'idées et de sentiments couvre l'Europe entière, je vois en Allemagne le même progrès, peut-être plus rapide encore. La première association coopérative a été fondée en 1850. En quatorze ans, il y en avait huit cent cinquante ; et un an après, douze cents. Dans cette
dernière année, il s'en était donc fondé trois cent cinquante : une par jour.
Aujourd'hui, au moment où j'écris ces lignes (1868), je ne crois pas qu'il puisse y avoir en Allemagne moins de deux mille sociétés coopératives de diverse nature. La plupart sont des banques de crédit. En 1864, la moitié des neuf cents sociétés de crédit qui existaient alors venaient d'envoyer leurs rapports ; elles avaient avancé à leurs membres cent quatre-vingt millions de francs. Or, le crédit, c'est le travail, c'est la circulation même de la vie du pain; c'est la confiance de l'homme dans l'homme; c'est la tactique sociale, c'est la tactique ellemême en tout ordre d'efforts humains (1).
Mais, en tout ceci, je n'ai rien dit encore de la France, et pourtant c'est en France que ces nouveaux développements de l'idée d'association, ou coopération, ont été propagés avec le
(1) Quand Homère décrit la marche de bataille des Grecs qui allaient vaincre les Trojens, il dit : « Les Troyens s'élançaient en poussant de grands cris, mais les Grecs marchaient en silence, décidés à se soutenir Ions entre eux, »
plus d'éclat, et quanta la théorie et quant à la pratique. Quant à la pratique nous avons commencé en 1845, deux ans seulement après la fondation de la société de Rochdale.
Il faut lire la dramatique histoire de la société industrielle et agricole de Beauregard, établie dans l'Isère, à Vienne, depuis 1845, et qui est à la fois société de consommation domestique et de consommation commerciale; société de production et de vente; société de crédit et d'escompte; société de production agricole, et enfin société d'éducation et d'instruction. Cette société peut être considérée comme un type supérieur à toutes les sociétés connues.
Aujourd'hui, c'est-à-dire depuis 1866, l'association, comme nous l'avoDS dit ci-dessus, étant entrée enfin dans notre Gode, comme personne civile, après y avoir si longtemps figuré comme proscrite, la France ayant cessé d'arrêter par la violence absolutiste et révolutionnaire les efforts renaissants de l'esprit d'association, nous avons l'espéranee de voir aujourd'hui ce mouvement envahir toute l'Europe, et tout le monde chrétien.
En France donc nous avons aujourd'hui plus de cinq mille sociétés de secours mutuels.
Les sociétés de consommation, qui sont des
caisses d'épargne quotidienne, et le plus sûr moyen d'arriver au commencement de la propriété, s'établissent en beaucoup de lieux.
Il existe en France un assez grand nombre de sociétés de crédit mutuel.
Mais au-dessus de ces sociétés on voit s'élever, depuis quelques années, des sociétés d'une nature tout autrement féconde, et qui pourront donner au crédit mutuel, en France, un développement aussi étendu que celui des banques populaires de l'Allemagne (1).
Quant aux sociétés de production, nous en avons, en France, trente-neuf à Paris, et de vingt à trente dans les départements. C'est trop peu.
Mais la forme de société que la France a le mieux développée, ce sont les sociétés pour la construction des maisons. Avant 1860, on construisait des cités ouvrières. G^s essais ont été malheureux. Or, il n'y a rien de commun entre les casernes construites sous le nom de cités ouvrières, et les maisons isolées, entourées de jardins, vendues aux ouvriers par la société de Mulhouse.
(1) La première de ces sociétés, en date et en importance, est la Société du crédil au travail. Fondée à Paris, en 1864, par 172 associés commanditaires avec un capital de 20.120 francs, elle comptait, en 1864, 657 commanditaires et un capital de 57.000 francs, qui était en 1865 de 1 53.000 francs. La Société lyonnaise du crédit au travail, fondée en 18P5, ;i le même but.
Chacun connaît, au moins de nom, cette entreprise véritablement admirable, qui tend à donner à chaque homme, à chaque père de famille, « un lieu pour reposer sa tête. »
La société avait, en 1864, bâti sept cents maisons, aujourd'hui huit cents trente-sept, dont près de huit cents sont vendues, et plus de deux cents entièrement payées. Voilà une ville contenant déjà une population de près de six mille âmes.
C'est une opération d'un incroyable bonheur de conception. On peut la résumer de la manière suivante. Les maisons ne coûtent rien à ceux qui les vendent, puisqu'ils sont remboursés de toutes leurs avances, intérêt et capital; et elles ne coûtent rien à ceux qui les achètent, puisqu'ils les soldent avec le loyer qu'ils seraient obligés de payer, dans tous les cas, pour un logement beaucoup moins commode. Il est impossible de concevoir rien de plus merveilleux.
La réussite est donc complète au point de vue matériel. Elle l'est aussi au point de vue moral. Les cabarets désertés, l'esprit de famille ranimé, la santé publique améliorée, tout cela montre jusqu'à l'évidence que, de tous les moyens d'être utiles, les fondateurs de la société de Mulhouse ont choisi précisément le meilleur.
On ne peut pas assez louer, admirer et bénir
ces commencements. Oui, à la condition que les hommes resteront dans la loi, moi aussi, j'ose le dire, je crois que « l'association coopérative finira par régénérer les masses populaires, et, par elles, la société entière ». Je sais que l'association est l'essence même du Christianisme, ou que le Christianisme est l'essence même de l'association : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » Voilà l'essence commune de la religion universelle et de toute association. Quels biens peuvent résulter de cet effort, s'il se maintient, s'il continue sa marche sous la loi! si la violence ne survient pas pour tout détruire!
Voilà ce que j'ai nommé la blancheur des vergers, et l'herbe verte, annonce de la moisson lointaine, aube d'avenir, fleurs des fruits espérés; idées charmantes comme sont les fleurs, promettant tout comme elles, mais trop souvent brisées et balayées de la face des campagnes par la violence des éléments, et le débordement de la vie parasite. Elles recom-
mencent chaque année leurs promesses, et, une année ou l'autre, elles les tiennent. La force reste à la fin aux idées, comme aux promesses de la nature.
Oui, je vois, — après bien des siècles, je le crains, — je vois les promesses idéales porter leurs fruits, et couvrir enfin la campagne, c'est-à-dire le globe tout entier, de la blancheur des grandes moissons, des fruits d'automne, fruits de la vigne et du froment.
Je vois l'abominable fléau de la spoliation de l'humble par le puissant, dompté presque partout dans la lumière de la publicité, et sous l'œil vigilant de la science de la liberté.
Je vois un nouvel affranchissement des communes, c'est-à-dire les libres associations, détrôner, dans le monde entier, le brigandage de la féodalité financière, plus puissante et plus dangereuse que l'ancienne (1). Je vois l'ingénieuse organisation de ces caisses à' épargne quotidienne, association merveilleuse où l'épargne se fait au marché, où celui qui achète au comptant s'enrichit au plus bas prix (2). Ce
(1) Voyez le livre intitulé : la Spéculation devant les Tribunaux.
(2) Il faut lire, comme exemple, les renseignements donnés par M. Casimir Périer, dans une lettre rendue publique, sur la Société de consommation fondée à Saint- Vaast, près Valenciennes, parmi les mineurs de la compagnie d'Anzin. J'y lis ce fait remarquable que, dans le second semestre
premier commencement de l'épargne attache aussitôt l'homme à l'ordre, au travail, à l'économie. Dans les plus humbles détails des besoins de chaque jour, où je vois l'homme lutter contre lui-même pour épargner, se réalise la naïve prétention des premiers fondateurs de Rochdale, écrivant en tête des statuts : « Notre société est fondée pour procurer l'avancement intellectuel et moral des ouvriers. » Mais comment? < En facilitant l'acquisition au comptant et à prix réduits, des épices, du charbon et de la farine! » Non, je ne rirai point de ce charbon, substance du feu, ni de ce blé broyé, substance du pain, ni du sel qu'on y mêle, tous objets destinés, dit-on, à procurer l'avancement intellectuel et moral. Je le crois. Car, si l'achat régulier de ces choses amène, exige, presque chaque jour, quelque acte de liberté morale, de sacrifice pour épargner, je me souviens des paroles de saint Paul, que cet homme vient de pratiquer : « Quoi que vous fassiez, soit que vous buviez, soit que vous mangiez, faites toutes choses pour la gloire de Dieu! » Oui, pour la gloire de Dieu! Car cet
de 1866, « une famille qui a acheté, dans la société, pour 500 francs de denrées de premier choix, à bon poids et à bonne mesure, a reçu, à titre de bénéfice, 45 francs à Ja fin du semestre. » Ici donc, des achats très avantageux se trouvent être en même temps des placements à gros intérêts.
homme, à propos de l'achat du jour, a renoncé peut-être à un entrainemnnt mauvais, a réprimé ses convoitises, dompté ses sens, et il commence à devenir un être prévoyant et libre.
Une fois entré dans la vie morale, l'homme est sauvé. Etre moral, il devient digne de confiance, et il augmente autour de lui, pour sa part, si faible qu'elle soit, la possibilité de la confiance et du crédit. 11 en jouit le premier lui-même, et, dès ces premiers germes d'épargne et de crédit, il cesse d'être incapable et indigne de fonder la famille.
Qui l'empêche maintenant de préparer le foyerdomestique?N'est-ilpasmembre d'une société où, par le seul fait de la vie quotidienne, il épargne chaque jour? N'est-il pas membre d'une société de construction qui lui a préparé une maison dont il peut être, aujourd'hui même, propriétaire, par un premier paiement de quelques trois cents francs? Si, par l'épargne, il n'a déjà cet humble capital, n'est-il pas membre de la société de Crédit qui va les lui prêter (1)?
(1) « Tout cela se trouve réalisé dans la Cité ouvrière de Mulhouse. Il faut bien que cette idée réponde à des convenances locales très vives, puisque les maisons sont retenues même avant d'être exécutées, et sont payées avec une extrême régularité. Le pays bénit cette innovation et l'imite; car, autour de Mulhouse, dans toute l'Alsace, et jusqu'en Allemagne, se développe ce même genre de cités ouvrières.
« En ce moment, on construit à Colmar une véritable
C'est alors que redouble chez cet homme, arrivé à l'honneur de la vie civile et de la dignité paternelle, l'énergie de la lutte contre l'abominable ennemi, le vice, qui peut, en un instant, dévorer tous ces biens.
ville destinée aux établissements manufacturiers, et où l'on suppose qu'un millier de familles pourra trouver place. Ces habitations seront tout ce que la science moderne aura trouvé de plus parfait pour loger agréablement, convenablement et économiquement la population ouvrière.
« Mais, comme ce mode peut ne pas répondre à toutes les convenances, voici que d'autres sociétés se fondent avec des variantes dans le plan, qui se proposent de fournir à la famille ouvrière le capital nécessaire, en lui laissant le soin de bâtir ou de faire bâtir la maison à son gré, d'après ses goûts, ses convenances et ses besoins. Le capital sera prêté dans des conditions analogues à celle de la société de Mulhouse, c'est-à-dire avec remboursement, à long terme, moyennant un intérêt annuel et une annuité d'amortissement. Chacun pourra se donner alors la satisfaction d'avoir sa maison à son gré, comme on a ses vêtements à sa taille et à son goût. Il y a là une nuance de perfectionnement qui n'est pas à dédaigner. •> (Les Sociétés coopératives, par M. Jules Duval, p. 45-51.)
L'Angleterre ici nous imite : « Quelque étrange que paraisse l'idée que des ouvriers puissent bâtir une maison avec leurs propres épargnes, elle est réalisée avec un très grand succès en Angleterre, sous les noms de Land-societies et Building-societies.
« Le capital de ces sociétés se forme par minimes cotisasions hebdomadaires, dont le montant leur permet d'acheter du terrain; devenues propriétaires de lots à bâtir, elles le vendent (ou tirent au sort en cas de compétition). Le paiement se fait par annuités, comprenant, outre le prix ordinaire du loyer, un léger excédent pour l'amortissement. Et l'opération se renouvelle ainsi indéfiniment. Ce système, si simple et si puissant, fonctionne à Birmingham, Manchester, Liverpool, Wolverhampton, Coventry, Londres, Leeds, Cheffield, dans tout le pays de Galles, et partout il produit des merveilles d'économie, de bien-être et de moralité. » [Ibid., p. 52,53.)
C'est alors qu'il sait fuir les repaires de l'ivresse et de l'abrutissement, et résister à l'exemple et à l'entraînement des insensés.
Mais que sera-ce, lorsque nous verrons se dissoudre ces grands centres de corruption et d'agglomération, où le mélange des sexes et des âges inocule presque inévitablement le vice à la plupart des pauvres êtres précipités dans ces fournaises ?
Que sera-ce, dis-je, lorsque, à peu près partout, pour la plupart des industries, l'on sera revenu au travail libre du foyer domestique, à la vie de famille dans le travail qui donne le pain? Ne suffit-il pas pour cela, comme on l'a dit excellemment, « que la science ait trouvé le moyen de fractionner et d'assouplir ces forces immenses (1) » qui maintenant nous attachent à la glèbe, c'est-à-dire à Y arbre de fer et à la machine qui le meut?
Or, gloire à Dieu! le problème est déjà résolu ! Une récente découverte permet de transporter et de distribuer à des distances considérables toute espèce de force motrice. Gomme le dit l'inventeur, jusqu'à présent la force motrice était localisée; elle est maintenant
(i) Eugène Véron : les Associations ouvrières, p. 19.
mobilisée (1). C'est le point de départ d'une révolution prochaine dans les conditions du travail. C'est la décentralisation delà manufacture. Désormais il ne sera plus nécessaire d'agglomérer les travailleurs autour de la machine; le travail en famille redevient possible, cv et le rêve de M. Jules Simon, dans Y Ouvrière, cesse d'être une utopie ».
Il y a plus : la pratique même a déjà commencé. Déjà, dans la grande citadelle de la grande industrie , en Angleterre , des associations d'ouvriers ont construit de petits ateliers, pourvus d'un outillage à la vapeur, et loués à des hommes qui les exploitent en famille.
Voilà donc, si nous le voulons bien, la destruction possible et prochaine des grandes agglomérations corruptrices. Voici le foyer sacré de la famille devenu le lieu du travail. Et voici le travail reconstituant la famille au lieu de la dissoudre.
(1) Ces détails sont empruntés au livre de M. Eugène Véron sur les Associations ouvrières, où je lis ce qui suit :
« Le système de M. Hirn n'est plus une simple invention théorique, c'est une découverte appliquée déjà dans un grand nombre d'usines, en France, en Allemagne, en Suisse et en Angleterre. La seule maison Steine et Cie, de Mulhouse, a construit et établi près de 400 appareils de transmission de cette nature, et quelques-uns transportent et distribuent le travail des moteurs hydrauliques ou à vapeur, à des distances de 1.500 mètres. » (P. 20.)
304 LE PROGHÈS SOCIAL
Ce n'est pas tout. Cet homme, ce citoyen, ce père, ce chef d'atelier domestique, va-t-il cependant demeurer, lui et les siens, quoique détaché maintenant de la glèbe, condamné à dépérir lui-même, chez lui, sous le fardeau d'un travail de seize heures?
Sera-t-il courbé, tout le jour, sous sa tâche, sans respirer, réduit à l'unique mouvement machinal de son œuvre particulière, sans trouver une heure pour le mouvement de l'esprit, et sans pouvoir s'instruire, ni lui ni ses enfants?
Si tel devait être toujours le sort de l'homme qui travaille des mains, c'est-à-dire de presque tous les hommes, ici encore il faudrait condamner l'industrie. Mais, grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi. Voici une autre découverte, celle-ci morale et physiologique. Voici que l'on constate ce paradoxe qu'un travail manuel de onze heures produit davantage et, en même temps, produit mieux qu'un travail de douze. Nous savions déjà qu'un travail sans repos, de sept jours par semaine, produit moins et plus mal qu'un travail de six jours, que suit et que pré-
pare le repos sacré du dimanche. Voici que, de tous les côtés, l'on constate la fécondité du repos, et, dans le mouvement, la stérilité de l'excès. Voici qu'en Angleterre, le travail des manufactures n'est plus que de dix heures et demie par jour, et le travail, et le capital, et tous, hommes et choses, y trouvent leur avantage (l).Bienplus, des hommestrès expérimentés
(1) J'emprunte encore à M. Eugène Véron les détails suivants :
« Je pourrais citer ici les rapports des inspecteurs généraux des manufactures anglaises, qui constatent que les journées de onze heures de travail fournissent des produits plus abondants et de meilleure qualité que celles de douze. Cela est d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un travail soumis à des machines à vapeur, et pour lequel, par conséquent, il ne semblait pas qu'on dût attendre un résultat aussi considérable. A Mulhouse, des expériences semblables ont eu le même succès, et j'ai entendu d'éminents industriels dire que le maximum de la journée de travail pourrait être, sans inconvénient pour eux, abaissé à dix et même neuf heures. Il est certain que, dans les manufactures de l'Angletterre, le travail n'est que dix heures et demie par jour, et que tout le monde y trouve son avantage. Pourquoi? Parce que les ouvriers, moins fatigués, donnent à ce qu'ils font une attention plus soutenue; parce que la perspective de sortir une heure plus tôt les soutient et les excite. (Les Associations ouvrières, p. 70.)
a Ce système a prévalu en Angleterre. La durée ordinaire du travail est de onze heures pour les cinq premiers jours, et de huit le sixième, c'est-à-dire, °.n moyenne, de dix heures et demie par jour.
« J'ai vu en Alsace des hommes, vivant dans Us manufactures, très au fait des habitudes et des nécessités du travail, et des possibilités de réforme, qui vont jusqu'à dire qu'un maximum de travail effectif de huit à neuf heures par jour serait la combinaison la pius avantageuse. Je n'ose pas assumer la responsabilité d'une pareille affirmation, mais je la liens d'hommes compétents en ces matières. On sait du t. il 20
vont jusqu'à dire qu'un travail efi'ectif de huit à neuf heures par jour serait, sous tous les rapports, l'arrangement le plus avantageux. Enfin, ce qui est magnifique, c'est le grand mouvement des Etats-Unis d'Amérique en faveur de la réduction du travail à huit heures. On répète partout ce programme : Huit heures pour le travail, huit heures pour le sommeil, et huit heures pour l'éducation intellectuelle et morale .
Or je ne puis douter que le succès de cette réforme ne soit, dans un délai prochain, assuré aux États-Unis, mais toujours à la condition que la violence, le vice et l'athéisme ne viendront pas détruire toutes nos belles espérances.
reste que, chez les Américains, qui n'ont jamais passé pour un peuple d'utopistes, la question de la réduction du travail à huit heures est à l'ordre du jour. Le mouvement, commencé par les ouvriers du Massachusetts, se propage dans les autres États, et chaque jour nous arrivent les échos de nouveaux meetings où figurent et parlent les hommes les plus connus des États-Unis. Le programme a été formulé par Wendel Philips ; il consiste en ces seuls mots : Huit heures pour le travail, huit heures pour le sommeil, huit heures pour Vélucle et la réflexion. Pour qui connaît l'Amérique, il est certain que le succès est assuré à cette réforme dans un délai prochain, et, d'ailleurs, n'est-elle pas la conséquence obligée du perfectionnement des machines? » (Eug. Véron, les Institutions ouvrières de Mulhouse, p. 287, 288.)
Je sais bien qu'aujourd'hui les efforts de tous les ennemis de l'Evangile peuvent encore écraser ces germes, et retarder de plusieurs siècles la venue des moissons. Mais je ne puis douter qu'à la longue les peuples n'ouvrent les yeux. Si notre espérance d'aujourd'hui doit échouer encore, parce qu'un trop grand nombre de volontés repoussent la loi, la lumière et la force de l'Evangile, la sève divine ne sera pas pour cela vaincue. Après une autre période de souffrance et de découragement, elle reviendra. Le Père versera de nouveau, sur nos ignorances, et nos fautes, et son soleil et sa rosée. Il y aura de nouveaux printemps, de nouveaux appels à la vie, au progrès, à la fécondité, jusqu'à ce qu'enfin quelque vigoureux élan de nos cœurs saisissant Dieu qui cherche à se donner, nous élève au plein jour de la science, de cette science dans laquelle toute raison verra où est la source indéfinie des forces, morales et sociales, comme nous voyons où est la source du feu et la source du mouvement.
Quant à moi, quelque lointain que soit cet avenir, je l'aperçois. Oui, j'aperçois de grandes nations soulevées tout entières, et décidées à supprimer au milieu des cités, comme au sein des campagnes, et les haillons et les tanières, qui tuent les hommes dans la fièvre, la misère et la faim. Je les vois soulevées avant tout contre les haillons et tanières du vice et de l'ignorance, causes premières de ces maux.
Je vois les belles cités où le plus pauvre des habitants travaille de ses mains sous l'humble toit qui est à lui, au milieu du même ciel et de ja même lumière, et de la même verdure et des mêmes fleurs que les plus riches palais.
Je ne vois plus rien là que l'on puisse appeler basse classe, ni cette masse grossière, ignorante, sans avenir et sans espoir, qu'on nommait autrefois populace. Je ne vois Là que des hommes cultivés, graves et dignes, capables de prendre parf, comme électeurs ou comme élus, à la vie et au gouvernement de la commune et de l'État,
Je vois aussi, grâce à Dieu, se réduire d'autres rassemblements d'hommes, ceux-là dignes d'honneurs entre tous, mais dévoués par état, malgré eux, et à la mort violente, et à l'homicide volontaire. Je parle du soldat.
Hélas! il y a des assassins et des brigands!
Il faut donc que les hommes courageux se dévouent,, au nom de tous, pour réprimer les assassins, et protéger le peuple qui travaille. Il y a aujourd'hui encore dans le inonde, même en Europe, des peuples gouvernés par des maîtres ou écrasés par des tyrans.
Et quand ces maitres ou tyrans, débris des Césars du vieux monde, sont d'ignorants barbares, ils peuvent lancer un peuple sur un autre, pour les écraser l'un par l'autre, et perpétuer des assassinats de nations, comme font sur la Pologne ceux qui l'ont partagée. Ne faut-il pas dès lors que les pacifiques, dont on viole la patrie, se défendent? C'est là l'héroïque mission du soldat, que l'on dévoue, pour cela même, à la mort et à l'homicide ! Mais jusqu'à quand, ô Dieu! y aura-t-il des assassins? Jusqu'à quand les dominateurs des nations fouleront-ils aux pieds les peuples dans le sang ?
Ils passeront, grâce à la puissante loi que Dieu donne à l'histoire. Ils passeront, si les peuples demeurent dans l'Evangile de Dieu, assez longtemps pour en voir les effets.
Je vois aussi, peu à peu, disparaître deux espèces de créatures humaines, corrélatives entre elles.
Et d'abord, le riche sans travail, ce vaga-
bond sans moyens personnels d'existence, puisqu'il ne sait ni ne veut travailler, cet insensé qui entre dans la vie par l'orgie, où il dévore la fleur de sa virilité, et les prémices de son patrimoine, avec son honneur et son cœur.
Et je vois en même temps disparaître les déplorables troupes de leurs victimes ou de leurs corruptrices. Les légions permanentes de la prostitution seront certainement réduites (1). Un temps viendra où l'orpheline et la fille du pauvre sauront se protéger elles-mêmes, et où la loi les saura défendre. Alors les hommes qui se font aujourd'hui un honneur et un jeu de perdre des enfants qu'ils chargent ensuite d'expier toute la faute commune, parfois jusqu'à la mort ou aux travaux forcés, ces hommes, apprendront à leur tour, devant les tri-
Ci) « L'Amérique, en ceci, comme en beaucoup d'autres choses, nous donne un exemple que nous devrions bien tâcher d'imiter. Là, les jeunes filles savent se défendre et se protéger elles-mêmes, et, quoiqu'elles jouissent d'une liberté absolue, il est extrêmement rare qu'elles en abusent. Aussi en résulte-t-il que les hommes y ont pour les femmes un grand respect que nous ne connaissons guère, et que l'on ne se fait pas une joie et un honneur de séduire de malheureuses jeunes filles qui restent seules chargées d'expier la faute commune. Cela ne s'appelle pas en Amérique des conquêtes et des triomphes ; ce sont des forfaits et des hontes, et celui qui s'en rend coupable est au ban de la société. Quand en serons-nous là? » ( Eug. Véron, histiiutions ouvrières de Mulhouse, p. 382, 383. )
bunaux, et sous le poids de l'indignation générale, ce qu'il y a de honte, de cruauté, de perversité criminelle dans de pareils forfaits.
La jeune fille qui travaille des mains cessera d'être alors la plus déplorable des créatures : déplorable si elle meurt de misère ; plus déplorable encore si, comme on l'a dit énergiquement, « son grabat vient un jour, tout à coup, à se couvrir de dentelles et de soie (1). »
Je vois une ville, non plus idéale, mais réelle, toute consacrée à l'industrie, où dix mille jeunes filles, ouvrières de manufactures, sont, pour la plupart, plus instruites, mieux élevées, plus fortes, plus libres, plus heureuses, mieux défendues par les lois, les mœurs, et les sages arrangements du travail, que ne le sont trop souvent, dans notre Europe, les filles des meilleures conditions.
Voici ce qu'on nous apprend :
« La population de Lowell, aux Etats-Unis, est aujourd'hui de 40,000 âmes. Sur cette population, on compte environ 15,000 ouvriers, dont 5,000 hommes et 10,000 jeunes filles. Ces jeunes filles sont reçues par compagnies de 24 dans des logis distincts, sous la direction
(i) Réflexions de M. Ch. Thierry-Mieg sur Y amélioration morale des classes ouvrières, cité par M. Eug. Véron : Institutions ouvrières, p. 383-385.
d'une femme respectable, généralement une veuve, qui tient le ménage, et fait observer la discipline à la maison. Chacune d'elles a sa chambre à part, et toutes se réunissent, quand elles veulent, au salon, où elles trouvent des livres de lecture, et une petite bibliothèque. On exige d'elles une conduite parfaitement régulière et l'assiduité au service religieux. Une ouvrière dont la moralité serait suspecte ne trouverait accès ni dans ces pensions ni même dans les ateliers.
'( Il est naturel que dans de pareilles conditions, le travail des manufactures soit honoré. Aussi les jeunes ouvrières de Lowell appartiennent-elles généralement à de respectables familles de fermiers ou de propriétaires peu aisés des difiérents Etats de l'Union. Elles quittent le toit paternel pendant quatre ou cinq ans, tantôt pour venir au secours de leurs parents, tantôt pour amasser une dot. Comme elles ont reçu dans la maison paternelle une certaine éducation, elles conservent, pendant leur séjour à Lowell, le goût de la lecture et des choses sérieuses. Elles souscrivent à des bibliothèques circulantes, assistent à des cours, se réunissent en cercles littéraires et exercent à la fois leur imagination et leur jugement. Quelquefois elles s'associent pour prendre
des leçons d'un professeur de langues étrangères ou de musique, et se cotisent pour louer un piano.
« Et tout ceci s'applique, jusqu'à un certain point, à tous les ouvriers de cette ville manufacturière modèle. Partout des goûts relevés, la culture de l'esprit, du zèle pour l'étude et pour les arts ; pour tous, des cours publics, des bibliothèques, des réunions musicales et, à côté de cela, de la moralité, de l'économie, de la prévoyance, une sage discipline; enfin des soins hygiéniques, et, par suite, une santé robuste, peu de maladies, une longévité plus grande qu'ailleurs. »
Voilà donc le spectacle que nous avons aujourd'hui sous les yeux. Voilà, dis-je, les grandes œuvres de civilisation chrétienne, plus grandes que^tout miracle, que l'Evangile a rendues possibles au sein des sociétés contemporaines : Et majora horum faciet.
J'avoue qu'au spectacle de ces beautés de la terre et du ciel, si nouvelles et inattendues,
mon émotion déborde, et je demande à Dieu de me donner encore quelques années de force, que je puisse consacrer, avec une ardeur qui s'accroit, au saint travail qui met en lumière ces grandes choses : mille fois heureux d'aider et d'éclairer un peules fermes volontés, les grands esprits, les coeurs d'apôtre qui les accompliront, et qui mettront toute la terre en ordre, en paix dans cette justice, dans cette lumière, dans cette fraternité et dans cette liberté!
Mais, ô mon Dieu, quelles ténèbres et quels obstacles presque invincibles s'opposentauglorieux avenir! Me sera- 1- il donné de vaincre en quelque chose la ligue des tyrans, des violents, des menteurs, des possédés féroces, des possédés stupides ; la ligue des esprits invisibles, esprits du meurtre, esprits du vice, esprits de haine et de mépris, pasteurs de mort, spoliateurs, immolateurs des pauvres foules humaines, dociles comme des troupeaux que l'on pousse à la mort?
Car n'est-il donc pas vrai que le royaume de Dieu et sa justice sont opprimés jusqu'à cette heure [usque nunc [1]), comme s'en plaint notre Maître, et que ce sont les violents qui l'écrasent?
(1) Matth.,xi, 12.
Et l'Evangile n'a-t-il pas tracé l'un des grands traits de l'histoire du monde, en comparant l'humanité à cette bergerie où tous ceux qui s'étaient présentés comme pasteurs n'étaient que mercenaires, meurtriers et voleurs, venus pour prendre, pour détruire et pour perdre : Quotqnot antem vénérant, fur es sunt et latrones;... mercenarius non venit, nisi ut furetur, etmactet, et perdat?
Il est donc vrai que toutes ces immenses multitudes, qui couvrent et ont couvert ce globe, n'ont été que brebis sans défense et sans voix, douces créatures patientes que l'on dépouille et que l'on tue, et sur la tête desquelles la petite race des hommes de violence et de sang exerce les fureurs de l'orgueil, de l'ambition et de la convoitise, par la guerre, la rapine et le meurtre.
Telle serait la vraie vue divine de l'histoire! Tel serait le tendre et compatissant regard de la Vérité sur l'ensemble du genre humain, et aussi son terrible regard de justice sur les v bandits et les voleurs, fur es et lati'ones, qui ne viennent que pour égorger et pour prendre.
La vie de toute l'humanité est donc en effet comparable à celle de l'Océan, où la région profonde des eaux tranquilles constitue à peu près toute la masse. Et, comme dans l'Océan,
qui n'a de flots de tempêtes qu'à la surface, tous les crimes et toutes les tempêtes de l'histoire ne seraient qu'à la surface du genre humain.
En sorte que l'attente idéale de l'humanité serait bien la venue de Celui qui calme les flots, de Celui qui est en même temps le Pasteur véritable, qui ne vient pas, comme tous les autres, pour égorger et prendre, mais qui vient pour donner; qui voit les foules humaines comme brebis sans .pasteurs, délaissées, abattues et foulées aux pieds; qui vient mourir pour elles, et leur donner sa vie, afin qu'elles aient la vie, et l'aient de plus en plus abondamment : Ut vitam habeant, et abundantius habeant.
Dans ces mystères évangéliques se trouvent la lumière et la force, sans lesquelles nous ne pourrons pas accomplir le grand devoir qu'ont les plus avancés parmi nous, d'étendre la justice à touslespeuples, de constituer le droit universel, la vie sociale universelle, de disposer le globe terrestre tout entier dans l'ordre et la justice.
Ce but suprême du devoir social n'est pas assez compris, n'est pas assez voulu. Les peuples, malgré tous les progrès que nous venons de dire dans la vie politique et la vie sociale, ne comprennent pas encore le but, et n'y tendent point. On comprend des parties du devoir, mais qui
sait s'il existe vraiment un devoir universel envers le genre humain? A certaines époques d'enthousiasme, j'entends bien murmurer ces mots : Fraternité de tous les peuples, et délivrance du globe entier. Mais ces éclairs de vérité passent vite, et les peuples retombent dans la guerre et l'extermination. Or, c'est pour les peuples surtout qu'évidemment le mal de l'un, c'est le mal de l'autre; le bien de l'un, c'est le bien de l'autre; et la grande condition du progrès de chacun, c'est le progrès de tous. Le grand et principal obstacle au progrès de chacun, c'est la sanglante division dans le tout. Essayons de comprendre cette fondamentale vérité, savoir : l'indispensable nécessité de l'ordre universel pour le bien de chaque homme, comme pour le bien de chaque nation.
L'étude de ce point capital, — je veux dire le devoir envers le genre humain, — se trouve d'ailleurs impliquer en même temps le résumé de cette seconde partie de notre exposition. On y doit retrouver tout ce que, dans la lumière de la loi de l'histoire, nous avons essayé d'enseigner sur la justice et sur la liberté, sur l'obstacle à la liberté, sur la Révolution, sur le progrès politique et social, c'est-à-dire sur le second des trois grands devoirs du genre humain : disposer