‹ La morale et la science des moeursChapitre 2 sur 63 · THÉORIQUE · texte numérisé non relu

THÉORIQUE

Conditions générales de la distinction du point de vue théorique et du point de vue pratique. — Cette distinction se fait d'autant plus tardivement et difficilement que les questions considérées touchent davantage nos sentiments, nos croyances et nos intérêts. — Exemples pris des sciences de la nature et en particulier des sciences médicales.

La distinction de la science et de Tart, ou, plus précisément, du point de vue théorique et du point de vue pratique, est dans certains cas, très simple, dans certains autres, plus délicate. Nous la faisons sans peine, comme on sait, quand l'objet dont il s'agit intéresse presque exclusivement-resprit, et très peu, ou d'une façon très indirecte, les sentiments et les passions. Nous concevons très aisément les mathématiques pures, la physique pure, d'une part, les mathématiques appliquées, la physique appliquée, d'autre part. Il se peut que toute science soit née d'un art correspondant, comme le dit Comte, et peut-être les mathématiques elles-mêmes ont-elles traversé, à leur origine, une période où les vérités acquises n'étaient consi-

Ijévy-Brchl. — La morale. i

2 LA MCIRALE ET LA SCIENCE DKS îlKlEUnS

dérées que comme des connaîssances uliles. Du moins, depuis de longs sit^cles* le géomt^re sVsl accouUimé séparer Télude spéculative des malliémaliques de Icu appi i cation s -

Cet exemple, donnd d'abord par les mathématiques, été extrL^memenl précieux pour les autres sciences, Caj quels que soient les phénomènes naturels étudiés, plus L l'ocherche lliéoriquc a été dégagée de toute |)réoccnpatio] pratique* plus les applications ont chance d^élre, dans Ii suite, sûres et fécondes» Non que la recherche ne puissi porter, dans certains cas, sur des prohh'^mes spéciau: posés par des besoins urgents de la pratique : quelque: unes des grandes découvertes de Pasteur, par oxempl ont cette origine. Mais [a poursuite scien/i/tfpfc de résu tats utilisables sur-le-champ n'est possible, comme l prouvent les travaux mcmes de Pasteur, que grâc<^ à de) recherches antérieures, de caractère purement spéculatif| où le savant ne se proposait que la découverte des loi des phénomènes.

Or, en fait, h mesure que Ton monte l'échelle des seiencci dans l'ordre de complexité croissante de leur objet, Ii distinction du point de vue théorique et du point de vui pratique parait moins sûrement établie et moins nette. Le changement est surtout sensibh; lorsque Ion arrive à la nature vivante. Claude Bernard n'aurait sans doute pas expliqué avec tant d'insistance que la médecine doit ôtre expérimentale» c'est-à-dire que Part médical doit se fond sur une recherche scientifique dont il est distinct, si cet vérité avait été universellement admise de son temps, physiologie ne s'est constituée comme science indépeui dante qu'à la lin du xvin" siècle; la biologie générale e; encore plus récente, ainsi que la plupart des sciences qui s'y rattachent. Un grand nombre de causes, il est vi-ai, e avant toute autre, l'extrême complcxilé des phénonièni

biologiques, ont contributî à retarder la formalion d^llinîlîve de ces sciences. Mais, parmi ces causes, l'exigence immédiate de la pratique n'a pas été la moins décisive. L^inlérèt en jeu — santé ou maladie, vie ou mort — est trop pressant, trop impérieux, l^endanl de longs siècles, et jusqu'à une époque toute récente, il n'a pu consentir à se subordonner avec patience à Fétude purement spéculative et désintéressée des faits.

Quand la géométrie raliuniielle s'est substituée à la géométrie empirique, celte révolution, grosse de conséquences presque iniinies pour l'humîmité, put passer inaperçue, excepté dans les corps de métier qu elle intéressuît. Encore rien ne fut-il cliangé d'abord dans larpentage des cliainps ni dans le bornagt* des propriétés. Une substitution anatoguCi pour la médecine, a demandé des siècles. Elle n'est pas encore lotit à fait aclievée. C'est que la pralîque, dans ce dernier cas, pour devenir rationnelle, devait se dégager d'un ensemble très comidcxe de croyances, de coulumes, et par conséquent aussi de sentiments et de passions que leur antiquité rendait singulièrement tenaces. La sociologie a établi que partout le médecin a cotnmencé par ne faire qu'un avec le sorcier, le magicien, le prêtre. A eux revenait la tâche de combattre les maladies, dont beaucoup, par leur caractère épidémique, ou soudain, ou horrible à voir, suggéraient invinciblement ridée d un ou de plusieurs principes malfaisants qui se seraienl inti'oduits dans le corps. Et comment agir sur ces principes, sinon par les moyens appropriés, coercition, exorcisme, persuasion, prière? Peu à peu, la division du travail social elle progrès de la connaissance de la nature ont séparé le sorcier du prêtre, et le médecin de l'un et de tautre. Mais la distinction n'est pas si bien établie qu'il ne se trouve encore des sorciers et des rebouteux, en nombre non négligeable, dans nos campagnes» et môme dans

nos villes. Il est bien [jeu de personnes, parmi celles que Ton dit inslruîtes, qui ne prêtent une oreille complaisante

à des hisloires de cures merveilleuses et inexplicables. Combien d'îiutrcs acceptent, plus ou moins franchement^ rUypothèse d'une intervention miraculeuse de la Vierge, ou d'un saînl, nu cours d'une maladie! Elles repoussen' [*idéc que les lois de la mécanique ou de la physiqu puissent comporter actuellement aucune exception. Mai elles s'accommodent fort bien d'une exception éclatante' aux lois biologiques; — sans s'apercevoir, d'ailleurs, que le miracle qu'elles admettent implique nécessairement plusieurs de ceux qu^clles n'admeltcnt pas.

Que des ci'OYances qui proviennent d'une époque exlrèJ memeni reculée persistent ainsi, ccMe à cote avec une conception générale de la nature qui les exclut ; que tant d'esprits s^accummodent encore tiujounriiui d'une contradiction si grossière, cela s'explique, notamment, par le désir ardent tt'écluippcr à la soniTrance et à la mort. Fautil s'étonner, si ce même désir a rendu la distinction de la théorie et de la pratique tort lente et fort pénible, quand l'art de guérir est intéressé? Non que l'antiquité n'ait connu des médecins doués d'un esprit scientilîqne reniar(iuab!e. Les auteurs des écrits liippocratiques, pour ne citer que ceux-là, savaient déjà t'ori bien observer, cl même, dans cei'lains cas, expérimenter. Non que des cliniciens excellents ne se soient produits, jusque dans les siècles obscurs du moyen âge, en Europe comme chez le* Arabes, et que, depuis le x.vi^ siècle, les sciences médicales n'aient fait de continuels progrès. Mais on n'en était pa^^ encore à instituer des recherches biologiques pureSj erm. dehorsde toute application médicaleou chirurgicale immé — diate. L'idée en est récente, et elle ne se serait peut-6tr» [uis fait accepter avant le nix** siècle. Trop d'obstacles b"^ opposaient. On sentait surtout la nécessité de plus en pli»^

IL NE PEUT Y AVOlU hf, MORAMÎ TflKiJlUVLK 5

pressante de substiLucr une pratique plus rationnelle aux proc(?dés et aux recetleîs empiritjuos tlt^ la frailition, et Ton voulait» par conséquent, que toute acquisition nonvrllt' de la science fût aussitôt utilisable.

Les progrès des sciences biologiques et naturelles au xix." siècle, et, en particulier, ciHix de lanaloniie rompante et de la physiologie générale modiriêrent peu à peu ces disposîlions. Un elTet plus considérable encore fut produil, en ce sens, par les découvertes de Pasteur, qui nVUait pas médecin, et par ceUes de ses successeurs, qui le sont pour la plupart. Elles ont prouvé pur le fait, de la fa(:on la plus décisive et la plus érialanle, que, dans ce domaine comme dans les autres, IfS recherches les plus désintércsséesj elles plus étrangères, en apparence, à la pratique, peuvent se trouver nn jonr extraurdinairement fécondes en applications. Apres i^asteur, Liïsh^r* Elles ont fait comprendre que la microbiologie et la chimie biologique n'étaient pas moins indispensables au progrès de Tari de guérir que la pathohigic et la pliysiologie. Par suite, le savoir scientifique sur lequel la médecine et la cliirurgie se fondent n'est plus réduit, par Tintérét immédiat et mal compris de la pratique, à un segment arbitrairement découpé dans rensenible de la biologie. Leur base théorique va, au contraire, s'élargissant de plus en plus, sans préjudice de la prépara lion pratique et technique qui demeure indispensable au médecin. Mais ce résultat n'est obtenu que d'hier, ou même, plus exactement, d'aujourd'hui ; el, bien qu'assuré désormais, il n est pas encore intonlesté.

Sans vouloir exquisser, même à grands trails, Thisl^m'c des rapports de la médecine avec les sciences dont «illo relève, nous voyons donc comment la recherche lh<*oi'iqu(> s'est peu h peu séparée du point de vue de la Pratique, Nous pouvons même marquer les étapes princi-

pales de celte marche. La distinction s'est établie, el ensuite précisée, dans la mesure où la science proprement dite &e « désubjectivait », c'est-à-dire dans la mesure où la dissociation s'opérait entre les phénomènes et les lois h étudier, d'une part, et, de l'autre, les croyances, les sentiments, les exigences pratiques qui en étaient primitivement inséparables. Ainsi il a fallu : l^'que la conception de ces phénomènes cessât d'être religieuse (disparition de la croyance à des esprits ou à des divinités qui les produisent ou les arrêtent, par leur seule présence, ou selon qu'elles sont bien ou mal disposées à Tégard de telle ou telle personne, ou de tel ou tel groupe); 2^ qu'elle cessât d'ôtre métaphysique (fin du « principe vital », d'une chimie spéciale aux êtres vivants, d'une vis medicatrix naturœ) ; 3*^ que ces phénomènes enfin perdissent leur caractère spécifiquement humain, pour être réintégrés dans l'ensemble des faits biologiques. Alors seulement, les sciences théoriques de la vie ont été nettement séparées des arts qui reçoivent d'elles leurs moyens d'action. Alors seulement, les exigences et les besoins immédiats de la pratique ont cessé de s'imposer comme principes directeurs à la recherche scientifique. Alors seulement, en un mot, les phénomènes biologiques ont commencé d'être étudiés avec la même objectivité et dans le même esprit où les phénomènes du monde inorganique le sont depuis longtemps. L'expérience a prouvé très vite, cette fois encore, que la distinction nette et méthodique de la scienoe et de la pratique, et l'établissement de rapports rationnels entre elles, ne sont pas moins profitables à l'une qu'à l'autre. Mais l'histoire fait voir aussi combien il était difficile de gagner ce point.

lu NE PEUT Y WOm DK ÂIltHALF. TIIKf)UHj|f|.;

ApplicalîoQ au cas de la morale. — Seus particulier que les philosophes (Mil donaé ICI aux mois de n ihéorie » et de h pratique *». — La morale serait une science uormaLivei ou législatrice en tant que ihéoriqiie- — Critique de celle idée. — En Tâil, les morales théoriques sont normatives, mais non pas théoriques.

La diflicoHe serii-t-ellomointln% si, laisscint le domaine des faits biologiques, on passe a celui des faits sociaux» dont les faits propn'mont monuix sonl iino [tariieî 11 serait témi^rairo de l'espérer. Les IViils sociaux, de Taveu généra L présentent une coniplcxilé plus grande encoi*e que les faits biologiques : ils sont donc encore plus malaisés à éludier scienliOquemenL Les raisons eu ont été données bien des fois en délaiL depuis Auguste Coiule; il n'est pas nécessaire de les rappeler ici. Il suflitde retenir le fait, que personne ne conteste gu^^e : la science positive des phénomènes sociaux n'est pas encore sortie de la péi'iode inchoative. En ces ma Itérés, la pratique a paru le plus souvent ne relever que de l'expérience acquise, et prêter fort peu d'attention aux travaux des théoriciens, au moins jusqu'à une date tout à tait récente. Mais surtout, les faits moraux proprement dits sont ceux qui touchent, de la façon la plus constante et la plus intime, à nos sentiments, à nos croyances, à nos passions, à nos craintes et à nos espérances individuelles et collectives. C'est de ce point de vue seulement qu'on les regarde d'ordinaire.

Sans doute, si Ton considère les faits moraux du dehors, objectivement, et dans leurs rapports avec les autres faits sociaux, ils semblent appartenir à la mt^rae catégorie qu'eux, et par conséquent être comme eux objets de science. Mais, en tant qu'ils se manifestent subjective-

8 LA morale: et la science des moeuhs

ment, dans la ronscience, sons la Ibrmc de devoirs, dî remords, de senlioients de mcrik% de domt^rilo, de blâme,' d'éloge, etc., ils cipparaissent avec de toirl oulres earacr tères. Ils sem bleui alors avoir rapport exclusivement raction, et ne relever que dt^s principes de la praticiuej De ces deux conceptions, la première est insolite, la seconde, universellement rcçne. Celle-ci n'est pas moins familière aux philosophes qu'au sens commun, et n\ jamais clioqué personne. L'autre est propre à la sociologie scientifique, qui pose en principe que les faits nioraui sont des faits sociaux, et qui en conclut que la mômel méthode s'upplitiue aux uns et aux autres. Klle éveilU presque toujours un sentiment de deliance instinctive chez! ceux qui ne sont point accoutumés à regarder les elioses| de ce biais.

Loin donc que la distinction entre la théorie et la proy-j tique, en morale, soit nettement établie, on commence à| peine à la formuler, et elle devra, pour s'imposer, triompher d'une résistance très vive. Ce fait n'a rien qui doivej surprendre. C'est à peine si cette dis li net ion est définitivement acceptée lorsqu'il s*agit des phénouiènes hiulogiques,] qui sont donnés dans Tespace, et régis évidemment pari des lois indépendantes de notre volonté ; ne serait-il pas invraisemblable qu'elle fût admise *léjà dans le cas des* faits moraux, qui ne se révèlent, senible-t-il, qu'à la con-| sciencCj etqui paraissent avoir leur origine dans la volonté libre de rhonime? Partout ailleurs, nous séparons sans! trop de peinr, au moins par la pensée, noire science qui! s'efTorcc de connaître les pliénomèncs naturels, et les] procédés de notre art pour les modifier. Nous concevons] Tune sans rautrc. Le constructeur de machines se sert de] formules que Fanalyse pure a établies : ranalomiste, lej physiologiste ne cherchent qu'à connaître les faits et lesl lois, laissant à d'autres les applications thérapeutiques]

IL NE PEIT Y WOIÏl DE ItlonALC THliOIllOCK

possibles. Mais» dès qiril s'aj^il rie nioralo, la subordination de la pratique à unti lliéorie dislinck» d*ello semble s'effacer ioul à ronp. La [M'aliqiic ïi'esl plus comprise comme la modificaiion, par l'iiiiorveriUon ralioniudlo do riiomme, d'une réalilr objective doiim^e, La roîiscienee paraii témoigner qu'elle tient ses principes d'elle-nu'^me. Aussi faut-il un long exereice de la l'élloxion pour s'IiubUuer à concevoir que c'est notre pratique mAme (c'està-dire ce qui nous appantît subjeclivemenl dans la conscience comme loi obligatoire, sentiment de respect pour cette loi, pour les droits d'auti'ui, elc), qui, considén^e objectivement, constitue (sou* forme de mœurs, coutumes, lois), la réalité h iHudier par une niélhode scientifique en môme temps que le reste des faits sociaux.

Il y a donc, en réalité, deux sens netlementdistincts du mot « pratique ». liln un premier sens, ta a pralique » désigne les règles de la conduite individuelle et collective, le système des devoirs et des droits, en un mot, les rapports moraux des hommes entre eux. En un second sens, qui n*est plus parliculier à la morale, la « pi^atifjiic » s'oppose d'une nuiuière générale à la théorie. l*ar exemple, la physic[ue pure est une recherclie théorique, t'I U physique appliquée se rapporte à la pralique. Ce ^<'conJ sens peut et doit s^étendre aux laits moraux. Il siuliii que ronsemble de ces laits, à savoir, la ^t prali(|ue >k ^^^1 premier sens du mot, devienne lui-même l'objet iTune étude vj'aiuient spéculative, c'est-à-dire désintéressée et toute lliéorique. Et lorsque cette « pratique » sera sutlisaniruonl connue, c est-à-dire lorsqu'on sera en possession d lia certain nombre de lois régissant ces faits, ou pourra espérer la modifier, par une application rationnelle du savoir scientifique, Alors^ mais alors seulement^ les rapporls (le la théorie et de la pratique, en morale, seront normalement organisés.

LA MOHALi: irr l\ scienck des mcelths

Maïs, pourra-t-on dire, la dislînclion de Ja morale théorique et de la motulé pratique n'exige ]uis inni d'efTorls. N*est-elle pas d'usage courant, el d'une clarté parfaite? La première fonde spéeulalivemeiit les principes de la conduite ; la seconde lire les applications de ces principes. La pralifiiie est donc ici, comme partout^ réglée par la conntiissance théorique, préalablement élahlie. Les considérations invoquées tout à l'heure ne peuvent rien contre ce fait. Loin que la distinction entre la théorie et la pratique soit particulièrement diflicile et à peine ébauchée en morale, nulle part elle n'est pins nette ni plus familière aux esprits cultivés.

— La distinction est courante en effet; mais est-il certain qu'elle soit fondée? De quelle nalure est la (( théorie » dans les morales théoriques? Quel genre de queslions se proposenl-elles de résoudre? Qu'elles soient intuitives et pruêédent a priori^ ou qu'elles soient inductivcs et emploient une mélhode empirique, elles ne traitent que des problèmes ayant directement rapport à Faction : déterminer par exemple, quelles fins l'homme doit poursuivre, trouver l'ordre dans lequel ces fins se subor* donnent les unes aux autres, et s'il en est une suprême; établir une échelle des biens; fixer les principes directeurs des relnlions des hommes entre eux. Il s'agit toujours d'obtenir un ordre de préférence, et de fonder, selon Texpression favorite de Lotze, des jttgetnents de valeur. Mais est-ce bien ià roffîce de la science, de la recherche proprement théorique? La science, par définit ion. n'a d'autre fonction que de connaître ce qui esL lille n^st, et ne peut être, que le résultat de l'application métho- ' dique de l'esprit liumain à une portion ou à un aspect di la réalité donnée. Elle tond, et elle ahoutil, à la décou verte des lois qui régissent tes phénomènes. Telles soni lémallrnips Tastronomii

latiqi

physique,

ÎL TiE PKUT V AVC^ÎU DF. MOHALE THÉOUlgttlC

la philologie, etc. La morale ilit^oriquc se propose un objet essenlii'llemenl ilillérenl. Elle est, paressenc*^, législatrice. Elle n*a pas pour fonclion de coonfiilre, mais de prescrire. Du moins, conni^îlre et prescrire pour elle ne fonl qu\m* Son bul est de ramener h un principe unique, s'il est possible, les règles direclrices de laction* Sans doute, une syslenialisaiion de ce ^renre peut encore s'appeler, si Ion venl, une « théorie »), Mais c'est à la eondilion do prendre ce mot dans le sens étroit et spécial où il dtfsigne la formulation abstraite des règles d'un art : — théorie de la construction navale, tfiéorie de Fulilisatioii des chutes d'eau, — et non pins dans le sens plein où théorie signifie étude spéculative d\m objet proposé h rinvestigation scicntilique et désintéressée. Les morales théoriques ne i^épondent pas à celte dernière délinilion. Elles se défemli'aient même d'y ré|)nndre.

Aussi quelques plulosophes, et en pnrtictilierM. Wundt, ont-ils proposé de mettre la morale au nombre des « sciences normatives ». Mais la question est de savoir si ces deux termes sont compîitibles entre eux, et s'il existe réellement des sciences normatives. Toute norme est relative à l'action, c'est-a-dire à la pratique. Elle ne relève du savoir que d'une Façon indirecte, à titre de conséquence. Empiiiqiie, elle procède de traditions, de croyances et de représentations dont le rapport avec la l'éalité objective peut être plus ou moins lointain. Rationnelle, elle se fonde sur la connaissance exacte de celte i'<^ulllé, c'est-à-dire sur la science : mais il ne suit pas de l^ue cette science, considérée en elle-même, soit « nornaative ».

La science fournit simplement une base solide aux applit^î^iioas. Autrement^ il faudrait admettre que toutes les sciences qui donnent lieu à des applications sont norï^^^tives, à commencer parles nialhematiques. Mais celles-

ci sont justement le lypo de la science spéculative et tlu^o riquè par excellence.

Prétendre qu'une science eat normative en tant que science, c^est-à-dire en tant que llteorique, c'est confondre en un seul deux moments qui ne peuvent ("^Ire que suc*B ccssifs. Toutes les sciences actuellement existantes sont théoriques ttahord : elles deviennent normatives ensuite, si leur objet le comporte, ou si elles sont assez avancées^ pour permettre des applications.

11 peut arriver, sans doute, que la distinction du point de vue spéculatif et dn point de vue de l'applictilîon soit leute à s'établir, surtout quand l'intérêt impérieux de la pratique ne souffre pas que les règles dont Tusage paraît indispensable soient séparées de lensemble des connais sauces, plus ou moins scientiliques, acquises jusqu'à ce momcut. Le savoir peut paraître alors ne pas se distingue de la règle d' ne lion. En ce sens, la médecine» nous l'avons vu tout c\ Ilieure, a été une sorte de science normative jusqu'à une époque assez récente.

Mais ce n'est pas ainsi que Ton représente la morale. Celle-ci serait une science normative précisément par sa partie théorique, serait « législatrice en tant que science n. Or, c'est là confondre TelTort pour connaître avec l'effort pour i*égler l'action : c'est une prétention irréalisable. En fait, les systèmes de morale théorique ne la réaliscn point. Jamais, à aucun moment, ils ne sont propremen spéculatifs. Jamais ils ne perdent de vue l'intérêt pratique, pour rechercher, d'une façon désintéressée, les lois d'une réalité (empirique au inletligible) prise pour objet de connaissance. Bref, une morale, même quand elle veut être théorique, est toujours normative ; et, précisémen parce qu'elle est toujours normative^ elle n'est jamai: vraiment théorique.

Ainsi, la morale théorique et la morale pratique ne dille-

IL NK PEtT Y AViHK DK MOHALK THKOIUOl'K

rent pas entre elles corainc les malhémaliques pures, par exemple, et les mathihiiatiques îipplifjuées. En réalité, toutes deux, morale théorique cl morale pralu|ue, ont pour objet (le régler raction. Seulement, tandis que la morale pratique descend dans le détail concret des devoirs particuliers, la morale théorique cherche à s'élever à la formule la plus haute de robligation, du bien et de la justice. Elle présente un degré supérieur d'abstraction, de généralité et de systématisation.

En outre, les morales pratiques sont, en général, homogènes; les morales théoriques ne le sont pas. Les premières se bornent exclusivement à Texameu des questions concrMcs de morale ; et, si le nombre de ces questions est illimité, elles n'en sont pas moins toutes situées dans un même champ bien défini. Daus les morales théoriques^ au contraire, se rencontrent presque toujours des éléments de provenance diverse, et plus ou moins amalgamés avec ce qui est propremeut moral. Tantôt ce sont des croyances religieusess ou des considérations métaphysiques sur Torigine et la destinée de riuimme, et sur sa place dans Tunivers; tantôt des rcclierches psychologiques sur la nature et la force relative des inclinatioas naturelles; tantôt des conceptions eL des analyses juridiques louchant les droits relatifs aux personnes et aux choses, t'es éléments prêtent une apparence théorique aux spéculations pliilo^ sophi(|ues sur la morale. Mais ce n'est qu'une apparencc. En fait, comme on le verra plus loin, ces considérations de nature théorique ne fondent pas réellement les règles d'action auxquelles elles se trouvent jointes. Il n'y a pas là un rapport de principe à conséquence, mais un genre de relation très compb?xc, très obscur, et qui ne peut le plus souvent être éclairci sans le secours de Tanalyse sociologique. Mais il reste vrai que le mélange de propositions de caractère spéculatif avec des préceptes généraux

de morale qui paraissent y être étroitement liés, ou mênle en être déduits, ne contribue pas peu à entretenir l'illusion qui fait prendre la morale pour une « science à la fois théorique et normative ».

Il n'y a donc pas de science théorique de la morale, au sens traditionnel du mot, et il ne saurait y en avoir, puisqu'une science ne peut être normative en tant que théorique. Est-ce à dire qu'une recherche scientifique touchant la morale ne soit pas possible? Au contraire, la distinction rationnelle du point de vue théorique et du point de vue pratique nous permettra de définir l'objet de cette recherche. Tandis que la conception confuse d'une « morale théorique » est destinée à disparaître, une autre conception, claire et positive, commence à se former. Elle consiste à considérer les règles morales, obligations, droits, et en général le contenu de la conscience morale, comme une réalité donnée, comme un ensemble de faits, en un mot, comme un objet de science, qu'il faut étudier dans le même esprit et par la même méthode que le reste des faits sociaux ^

L*antithèse morale entre ce qui est et ce qui doit être. — Différents sens de « ce qui doit être » dans les morales inductives et dans les morales intuitives. — Impossibilité d'une morale déductivea priori, — Raisons sentimentales et forces sociales qui se sont opposées jusqu'à présent à des recherches proprement scientifiques sur les choses morales.

On objectera peut-être que la définition générale des rapports de la théorie et de la pratique, donnée plus haut,

* Voyez E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 2« édition ; Paris, F. Alcan, 1901. Pleinement d'accord avec l'esprit de cet ouvrage, nous sommes heureux de reconnaître ici ce que nous devons à son auteur.

■ IL NE l'EUIT Y AVOIR ïïK .^lOllALE THKORÏQUK lî>

ne s'applique pas à la morale. Tant qu'il s'agit de la nature ï< physique »s notre intcrvenlion ratîonnoUe, en eJret, dépend presque exclusivement tle la counaissunce des faits et de leurs lois. Mais la pratique morale ne ressemble en rien à cette intervention. Elle a rapport au bien et au mal, qui dépendent de nous. I.c problème n'est pas, pour elle, de modilier une réalité donnée : elle ne dt'^peutl donc pas de la connaissance scienlifiquc de cette rivalité. Par suite, la morale Lhéoriquc présente un curacti^re qui n'appartient qu'à elle. Elle a pour objet, non de connaître ce qui fs'^5 mais Je déterminer c^ qui doit être. Dès lors, les inférences fondées sur une analogie présumée entre cette science et les sciences de la nature n'ont point de \ aleur. Tout ce qui a été démontré plus haut se réduit à dire qu'il ne peut exister de morale théorique qui emploie la même méthodequelessciences physiques el naturelles. Mais cette démonstration était inutile. Il est évident que la morale théorique, ayant un objet toutdilFérent, doit être elle-même très dilférente de ces sciences. Normative, elle est nécessairement aussi constructive. Elle n'a pas à analyser une riîalitc donnée, mais à édifier, conformément à ses principes, l'ordre qui doit exister dans rame de Tindividu, puis entre les individus, et enfin entre les groupes et les groupes de groupes d'individus.

— On pourrait écarter cette objection, en remarquant qu'elle ne fait que développer, sous une autre forme, la t'<'irmilion de la moï'ale théorique qui vient d'être critiquée. «Science de ce qui doit être >s équivaut en effet à science à la fois théorique et normative. Mais laissons la forme, et considérons le fond môme tic l'objection.

Ce qui doit être, par opposition à ce qui est, peut s'entendre en deux sens principaux. Dans les deux cas, un ordre moral — soit dans l'àme individuelle, soit dans la société- — est conçu comme supérieur à Tordre naturel,

LA MOnALE ET LA SCIENCE DES HtlEURS

est reprcsenti5 comme un îdéîil, est senlî comme Tobjel obligaioire tle nosefforts.Mats lantôt cet ordre moral a ses coiuliiiuiis nécessaires, sinon suflisanLes.ilims Toi cire natii rcl dont il prétend se distinguer; lanlôl, au conlrairo, i en diflère ioio f/eftere, cl d'ime manière absolur. Il introduit alors l*éti'e libre et raisonnable dans nn monde qui n'a plus rien de coninuin avec celui de rexpcrience. Toute morale Ibeoriquej en laul que science de ce (jui doil ôlre, est nn elTort pour développer logiquement Tune ou 1 aul de ces conceplions.

Or les morales lliéoricines de la première catégorie sont insullisamment detinies, semble-l-il, par Texpression « science de ce qui doit être ». Car, ce qui doit être étant conçu dans un rapport constant avec ce qui est, celte science en suppose une autre avant elle, où entrent, en proportion Vciriée selon les doctrines, la connaissance de la nature huaiaine, la science de certaines lois du monde physiqiR', et la science sociale en gcnéraU En un mot, la science de ce qui doit ^Ire^ qui prétend établir comment il faut modilier la réalité psycbologiqnc et sociale, dépend de la connaissance scientifique de cette réalité. Bien mieux, riiistoire montre que l'idée même de ce qui a doit être », considérée dans son contenu, varie en fonction de cette connaissance. Quand celle-ci est encore maigre et rndimentaire, rimaginatiou ne se sent pas retenue, et il lui est très facile de construire un ordre idéal qu'elle se plaît à opposer à Tordre — ou au désordre — réel quel semble présenter rexpérience. InversemenI, à mesure que la réalité sociale est mieux connue, à mesure que les lois qui en régissent les phénomènes sont pins familières aux esprits, il devient impossible de se représenter coram fioubaitabic ou comme obligatoire ce que Ion sait ôlr impraticable. L*idéo de ce qui doit être est ainsi conditionnée et comme resserrée de plus en plus étroitement

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par la connaissance de ce qui est. A la limite, la science de ce qui doit être aurait fait place à des applications raisonnables de la science de ce qui est, pour le grand bien de tous. Qu'est-ce à dire, sinon que le « théorique » et le « normatif » de la prétendue science morale se seraient dissociés ?

En fait, les morales théoriques de ce type sont normatives par essence, et théoriques par accident. Elles sont normatives par essence, car elles prétendent, comme les autres, établir un principe directeur de l'action, déterminer la hiérarchie des devoirs et des droits, et fonder la justice : y renoncer serait, de leur propre aveu, renoncer à être des morales. Mais elles ne sont théoriques que par accident. Car la connaissance du monde, de la nature humaine et de l'organisation sociale, sur laquelle elles s'appuient, n'est pas le produit de leurs propres recherches, et leur est apportée d'ailleurs. Elle leur est fournie, à des degrés divers, par la métaphysique et par les sciences positives. Ainsi, dans les systèmes de Spinoza et de Leibniz, par exemple, la morale consiste, à proprement parler, en des conclusions pratiques tirées de la connaissance de certaines vérités métaphysiques. Cette connaissance est sans doute tout à fait théorique, mais elle n'appartient nullement à la morale comme telle. N'a-t-on pas cru longtemps que V Ethique de Spinoza, en dépit de son titre, exposait plutôt une métaphysique qu'une morale?

La même observation s'applique aux morales inductives et empiriques, qui empruntent aux sciences historiques, psychologiques et sociologiques la connaissance des faits dont elles ont besoin. Elles font profession de se fonder sur l'expérience, et de ne pas introduire un sens mystique dans l'expression « ce qui doit être ». Elles devraient donc reconnaître qu'elles sont en effet normatives, mais non pas théoriques, et subordonner expressément leurs pres-

* Lévy-Brohl. — La morale. 2

criptions à la connaissance scientifique qui leur vient d'ailleurs. Mais elles nen sont pas encore là. Elles persistent à se présenter comme proprement spéculatives, et à tenter de légitimer par leurs démonstrations les règles qu'elles formulent. Malgré la place considérable qu'elles font à la connaissance du réel, il leur manque Tidée essentielle sans laquelle la distinction du théorique et du pratique, eu morale, reste confuse : à savoir, que les faits moraux sont des faits sociaux, variant en fonction des autres faits sociaux, et soumis comme eux à des lois; bref, que l'objet du savoir théorique, en morale, c'est la pratique elle-même, étudiée objectivement, du point de vue sociologique.

Dans les morales théoriques du second type, ce qui doit être n'est plus considéré dans son rapport avec ce qui est. C'est un ordre de réalité tout à fait distinct. Il a son existence propre et il se suffit à lui-môme. Seule, la vertu de l'intention morale y donne accès. Telle est la conception de Pascal, disant que tous les univers et toutes les intelligences mises ensemble ne valent pas un mouvement de charité, car « cela est d'un autre ordre ». Telle, la doctrine de Kanl, selon qui le bien et le mal moral différent absolument, par essence, du bien et du mal naturel : la bonne volonté est la seule chose, dans l'univers, qui ait une valeur absolue ; la loi morale commande uniquement i par sa forme, abstraction faite de sa matière; la volonté raisonnable est autonome, et législatrice apriori ; par elle^ l'homme sait qu'il appartient au monde des noumènes, e^ il échappe au déterminisme du monde des phénomènes* Ainsi entendue, la morale théorique, science de « ce quî doit ôtre » au sens plein de ce mot, se constitue toute a priori. Elle établit des principes universels et nécessaires, sans rien emprunter à l'expérience.

Mais non pas sans rien lui devoir. On l'accordera peut-

être sans que nous reprenions ici, une fois de plus, la critique delà morale de Kant. Il est généralement reconnu aujourd'hui que Kant, quoi qu'il en pense, ne construit pas sa morale en s'en tenant à la seule considération de l'autonomie de la volonté. Il tient compte, non seulement de la forme, mais aussi de la matière de la loi. Même, avec les postulats de la Raison pratique, il réintroduit loute une métaphysique. D'autre part, il est permis de regarder cette épreuve comme décisive. Il est peu vraisemblable que l'entreprise de construire une « morale théorique » toute a priori^ soit jamais poussée avec plus de vigueur et de résolution qu'elle ne Ta été par Kant. Enfin, il est visible chez Pascal, et peut-être aussi chez Kant, qu'elle est inspirée au fond par des raisons religieuses autant que philosophiques.

Reste, il est vrai, une dernière conception, qui se rencontre à la fois chez Locke et chez Leibniz, malgré l'opposition ordinaire de leurs doctrines. La « science de la morale » prendrait une forme analogue à celle des mathématiques. Il suffirait qu'elle commençât par poser un certain nombre, le plus petit possible, dit Leibniz, de définitions, d'axiomes, et de postulats, tels que personne ne pût les lui refuser. Elle se constituerait ensuite par une succession de théorèmes, sans avoir jamais besoin de recourir à Texpérience. Leibniz avait été conduit à cette conception en réfléchissant sur les démonstrations juridiques. Il les trouvait logiquement irréprochables, et tout à fait comparables à celles des mathématiques; il ne voyait pas pourquoi ce qui réussit dans la science du droit ne réussirait pas aussi dans la science de la morale. De son côté, Locke ne considérait comme certaines que les vérités immédiates ou démontrables sans le secours de l'expérience; les vérités de fait, selon lui, ne pouvant jamais être que probables. Comme les vérités de la morale,

20 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURa ■

sans être toutes immédiates, ne comporlent cependant à ses yeux aucun élément de doute, il devait don™ admettre la possiljilité d'une science démonstrative dv Ul morale. M

Mais, d'abord, aucune tentative de ce genre n'a jamais

réussi, même pour un temps. Aucune mémo n'a jamais

été sérieusement entreprise. Puis, les démonstrations ea

usage dans le droit romain, dont Leibniz invoque t'exempltv

sont sans doute très rigoureuses. Mais les propositions

qu'elles établissent ne valent que dans un système social

oii les idées constitutives de la société romaine ont gartl^

leur autorité. Elles participent donc au caract<M'e lociil^

et iiistorique de ces idées. Elles ne sauraient prétenih'O

h Tuni versai ité que les philosophes réclament puur les*

vérités de la morale. Enlin, ce qui rend tout à fait illu-*

soire Tanalogie entre les mathématiques et une scierie^

morale déductive, c'est la dillérence que présentent leur^

notions fondamentales. Eu mathématiques^ les axiomes

et les définitions n'impliquent que des idées parfaitement^

simples et claires, du moins pour l'usage qu'on en fait.

En moralêt les notions de bien, d'obligation, de raéritCs

de justice, de propriété, de responsabililé, etc., sont de^

concepis d'une complexité extrême, impliquant un gran<^l

nombre d'autres concepts, imprégnés de sentiments et d<^^

croyances plus ou moins perceptibles à la conscience et

à la réilexion, chargés, en uu>l, de tout un passé d'expé--'

ricnces sociales. Clairs pour raction, i\ qui la tradition et

enseigne Tusagc, ils sont étrangement obscurs pour Tana-j

lyse scienlilî(|ue. Loin qu'on puisse fonder sur eux une i

série de théorèmes analogues à ceux des mathématiques,,

une dialectique tant soit peu habile en tire ce qu'elle veut, |

comme M* Simmel l'a fort bien montré dans son htfro-\

duc lion à la science morale.

Ainsi, de quelque façon qu'elle s'y prenne, la spécula-'

îl. NE PEUT Y AVOTft DK MnilALE TFIKORÎi^lTE 21

lion philosophique écboue nécessairemenl dans son eiïort, i souvcnl renouvelé, pour constituer une « science Ihéorique » de la morale. Celte science devrait être à la fois théorique et normative, c'est-à-dire satisfaire en m(}me »emps à deux exigences incompatihies, si elles sont simul-» anées. Et, comme de ces deux exigences la seconde est la >1 us impérieuse, comme il faut avant loal *jue la morale brmulc les règles fondamentales de la conduite^ c'est la remière qui est sacrifiée. La prétendue science morale 'est théorique que de nom, ou par emprunt.

—Mais commentune illusion si ^t^rave a-l-ellepu échapper endant si longtemps, et aujourd'liui encore, à l'attention des philosophes? - — Nous en serions plus étonnés, si nous PB savions combien de confusions, même grossières, passent inaperçues lorsqu'aucun intérêt pratique ne sollicite à distinguer^ et surtout lorsqu'il y a un intérêt pratique à ne pas distinguer. C'est ainsi que, dans Tusage de nos sens, nous tendons à percevoir, non pas de la façon la plus exacte, niais de la façon la plus économique à la fois ^'t h plus avantageuse pour nous. Or, en fait, aucun iniérM pratique ne demandait wne dissociation réelle Jft la théorie et de la pratique en morale, tandis que des intérêts très pressants s'y opposaient.

Il suffira, pour s'en convaincre» de revenir à la cornpfii'aison entre révolution de la médecine et celle de 1^1 morale, L*art médical, à son origine, ne se séparait pas des croyances et des traditions qui Tinspiraient. Peu «peu est apparue une théorie tlistincte de la pratique, '^t aujourdiiui la pratique tend de plus en plus à se ^subordonner à la science. Le schème très sommaire de c^tte évolution poui'rait se résumer ainsi : dans une première [Période, Kart a été irrationnel, purement erapîriqué; dans une seconde, qui dure encore, et qui durera prûb?djlement longtemps, il est rationnel pour une part,

LA MOItALK ET LA SCIKNCE DES MAJEURS

traditionnel et empirique pour le reste; dans une troisième enfin, il approchera d'une limite qui ne sera sans doute jamais atteinte, et il tendra à devenir tout à fait rationntîK La pratique morale ne passe-t-elle point par une succession de phases analogues? — Non, car, sans parler des difficultés propres k la science sociale, un inlérêl puissant y met ot>stacle. Dans toute société, quelle qu'elle soit, une tendance conservatrice énergique arrête, ou du moins ralentit le plus possible, la dissociation des pratiques morales et des croyances, lîlle s'eiïorce de conserver indéfiniment aux n'^gles morales un caractère religieux ou mystique. Elle s'oppose donc de toute sa force à ce qui pourrait les en dépouiller, — à ce qu'elles soient soumises, par exemple, au contrôle d'une science indépendante d'elles et purement humaine. Mais surtoul, elle écarte jusqu'àl'idéed'unepériodede transition, évidemmeat

très longue, où certaines de ces règles continueraient ^^ être valables, tandis que d'autres seraient peu à p<?^V modifiées par une connaissance scientifique de la réalité sociale. iNe paraîtrait-il pas sacrilège à la fois et imprî^" ticable de proclamer en principe la caducité plus ou moiJ^^ prochaine de règles dont l'observation s'impose aujou**^ dliui comme un devoir? ■

Nous nous résignons à n'avoir qu'une médecine m*" empirique, mi-rationnelle. Nous nous consolons de ^*^ qu'elle ignore encore, en frémissant à Tidée de ce qu'ell*^* croyait savoir autrefois. Nous comprenons qu'elle s'ab^" tienne devant certaines maladies oii elle ne peut rieiï • nous espérons seulement qu'un jour viendra où cll>^ saura y aj^pliquer un traitement rationnel et efficace Mais qui approuverait une semblable attitude en pré< sence des problèmes de la morale individuelle ou sociale L'intérêt social la condamnerait comme coupable et extr vagante à la fois. Un sentiment très énergique, — no

verrons plus tard s'il est bien fondé, — empêche d'admettre que nous ne sachions pas « quoi faire » dans un cas donné, et que nous arguions de notre ignorance pour nous abstenir. Le manque de savoir théorique n'est jamais invoqué comme une excuse. Au contraire, ne voit-on pas les plus grands théoriciens de la morale, Kant par exemple, se demander sérieusement si ce qu'ils font est bien utile, et si la conscience morale des humbles et des ignorants, laissée à elle-même, n'en sait pas aussi long que le plus profond philosophe? Scrupule significatif, et qui jette une vive lumière sur ce qu'est vraiment la « science théorique de la morale ».

Si la pratique morale devait se subordonner à une théorie, il fallait que ce fût sans y rien compromettre de son autorité, sans y rien perdre de son caractère impératif. Il ne pouvait être question d'une évolution progressive, de durée indéfinie, où la science sociale se constituerait peu à peu, et rendrait enfin possible une pratique plus rationnelle. L'intérêt social ne tolère pas que les règles de l'action soient à la fois provisoires et obligatoires. Mais, d'autre part, l'esprit humain, parvenu à un certain degré de développement scientifique, éprouve le besoin de retrouver partout l'ordre et l'intelligibilité dont il porte en lui-même le principe. Il a cherché à organiser, à systématiser, à légitimer logiquement les règles qui, en fait, s'imposaient à la conscience et dirigeaient les actions. A défaut d'une pratique rationnelle, il a « rationalisé » la pratique. De là, la morale théorique des philosophes.

Il était donc inévitable que les rapports de la théorie et de la pratique ne fussent pas, en morale, semblables à ce qu'ils sont ailleurs. Mais, si la pratique morale ne s'est pas subordonnée, jusqu'à présent, à une connaissance théorique nettement distincte d'elle, c'est-à-dire à une

science positive des faits sociaux, ce n'est pas là un priyilège de la morale, seul domaine où Tactivité de l'homme trouverait sa règle sans le long apprentissage de la science. C'est une preuve, au contraire, que, dans la morale, la critique et la science ont encore à faire leur œuvre presque entière.

Idée d'une réalité morale qui serait objet de science comme la réalité physique. — Analyse de l'idée positive de « nature ». — Gomment les limites de la « nature » varient en fonction des progrès du savoir scientifique. — Quand et sous quelles conditions un ordre donné de faits devient partie de la « nature ». — Caractères propres de la réalité morale.

La conception nouvelle des rapports de la pratique et de la théorie en morale implique qu'il y a une réalité sociale objective, comme il y a une réalité physique objectivcj et que l'homme, s'il est raisonnable, doit se comporter à l'égard de la première comme de l'autre, c'est-àdire s'efforcer d'en connaître les lois pour s'en rendre maître autant qu'il lui sera possible. Tout le monde n'accorde pas cette conception ni cette conséquence. Souvent encore, à l'ordre de la nature physique, invariable et indépendant de nous, on oppose l'ordre moral, qui a son origine et son développement dans la conscience, et où intervient la liberté de l'homme. C'est un des points essentiels de la grande quef elle entre les sociologues de l'école de M. Durkheim et les représentants des anciennes « sciences morales ». Les faits moraux sont-ils des faits sociaux, et les faits sociaux en général peuvent-ils faire l'objet d'une science proprement dite, ou un élément de

IL NE l'KLIT y vWUlH \}E MôIULK THKORigt'K

contingence toujours renouvek^e et irrt^duclible supposet-il à la constitulîon d'une telle science?

Nous ne songeons nullement ù auj^menler le nombre des travaux où la déliniliou, les earaclères, la jvossibilitc, la légitimité de la sociologie ont été examinés tant de fois. Les essais de ce genre n'ont qu'un temps, et le temps en est passé. A quoi bon prouver abstiailement qu*une science est possible, quand le seul argument décisif, en pareillo niaLière, est île produire des tnivaux qui aient un caractère scientifique? Une science démontre sa légitimité par lo simple fait de son existenct* et de ses progrès* Ei de même, à quoi sert de cou lester dialectiquement la possibilité d'une science qui dunuedes lémoignages positifs et répétés de son existence?

Les représentants de la sociologie scientilique ont pris liî bon parti de soutenir leur doctrine par des travaux efiectif's plutôt que par des raisonnements abstraits. Ils sont encore loin, il est vrai, de Tavoir l'ait accepter universellement. Mais leur tentative est toute récente, et elle se lieurle à des opinions traditionnelles très fortes, h des préjugés enracinés, à des sentiments vivaces. lîn outre, iious avons d'autant plus de peine à concevoir des pLéno- ^fenes comme régis par des lois invariables, que nous pouvons plus facilement les modilier par notre intervenu-ion volontiiire. L'idée pbilosophique de la nécessité nous vientj à ce qu*il semble, des raalliématiques, dclalogiquej ^^ Vastronomie, par rcxpérience que nous faisons là du ^îic pas pouvoir être autrement m. Inversement, TidécphilosopliiquG de la contingence ou de l'imprévisibilité tire s'^us doute son origine de l'observation des pliénomrnes biolop^iqucs, et surtout des pbénomènes moraux. Dans ce domaine, il dépend de nous, scmblc-t-îl souvent, qu'une chose soit ou ne soit pas. Quoi de plus aisé, en général, que *'f' diHrnire la vie tles plantes ou des animaux? t^>uoi de

26 LA MORALli: ET LA SCIENCE DES MOEURS

plus à notre discrétion, en apparence, que noire propre conduite? D'où nous inférons aussitôt, bien qu'à tort, que ces phénomènes ne sont pas soumis à des lois comme les premiers. Pourtant, que nous étouffions un animal ou que nous le laissions respirer, c'est en vertu de lois invariables qu'il vit ou qu'il meurt. Que nous fassions ou que nous ne fassions pas notre devoir en une circonstance donnée, il ne dépend pas de nous que ce devoir ne nous apparaisse comme obligatoire, ni que notre action, dans un cas comme dans l'autre, n'entraîne des conséquences qui peuvent être prévues à l'avance. Par exemple, si j'ai manqué sciemment à mon devoir, des sanctions de différentes sortes se produiront (remords, réaction sociale sous forme de désapprobation publique et de châtiment), et les forces ainsi mises en jeu agissaient déjà auparavant sous forme de représentations et de sentiments.

Ane considérer que nous-mêmes, et la société où nous vivons, nous pouvons croire que nos jugements et nos sentiments moraux prennent naissance dans noire conscience, et qu'il n'y a pas à en chercher l'origine au delà, ni en dehors d'elle. Cette origine paraît suffisamment prouvée par le caractère impératif des devoirs que la conscience nous dicte. Mais examinons les jugements et les sentiments moraux d'un homme non civilisé, ou appartenant à une civilisation autre que celle de notre société : d'un Fuégien, d'un Grec de l'époque homérique, d'un Hindou, d'un Chinois. A cette conscience, différente de la nôtre, certaines actions apparaissent obligatoires, certaines autres, interdites. Que ces obligations et ces défenses soient, à nos yeux, raisonnables ou absurdes, humaines ou horribles, nous n'hésitons pas à en rendre compte par les croyances religieuses, par l'état intellectuel, par l'organisation politique et économique, bref par l'ensemble des institutions de la société où ces hommes vivent. Et quand ils seraient

^m IL NE PEUT Y AVOIR l)K MOHAhK l1IKt)lll<iUK 27

persuadés de n'oFioir (ju à leur seule conscience en accomplissant tel ou tel acte, nous, f|ui voyons h la fois el I acte et les conditions sociales qui le dtUerminenl, nous en jugeons mieux. Nous savons quel rapport unit les consciences individuelles à laconscîenco sociale qu'elles expriment. Nous comprenons leur conviction, et pourquoi elle a dû se produire.

Mais, si ces considérations sont exactes, elles valent pour notre cas comme pour les autres. On ne voit pas pourquoi Tinvestigation scientifique pourrait s'applitjuer à Loules les morales liumaines, excepté à la nôtre. Sur quoi se fonderait une pareille prétention i Mutaio nomine, de te... Pour les peuples civilises de rExtrôme-Orient, les Occidentaux sont des barbares, Aux yeux de nos descendants du cinquanlième siècle, notre civilisation paraîtra sans doute, sous certains aspects, aussi repoussante que celle des Dahoméens l'est pour nous. Cette humanité plus savante, et, vraisemblablement, plus douce aussi que celle d'aujourd'hui, saura comprendre non seulement nos mœurs, tjui ne seront plus les siennes, mais encore le fait que nous les ayons expliquées tout autrement qu'elle le fera.

En dépit de ces raisons, l'étude objective et scientifique ^cla <( nature sociale )^ semblable à l'étude objective et «cientitique de la i< nature physique jk reste une concep- ^ion d'apparence paradoxale. L'assimilation de ces deux «t natures » Tuue à Fautre semble forcée et fausse. Elle <^lir>que la représentation traditionnelle, et encore universellement acceplée, qui place l'homme au point de contuet de deux mondes dislincLs el hétérogènes: Tun physique^ où les phénomènes sont régis par des lois constantes, Tautre moral, qui lui est révélé par la conscience. De ces deux mondes, le premier seul, croit-on, peut être conquis par la science positive. Le second lui échappe, et ne prête

LA MHRALK lit LA SCIENCE DF.S MOKURS

qu'à des spéculations d'uu ordi^e difl'tîront. Au premier seulemeut convient le nom de « nature ».

— Cette distinction est liée par notre métaphysique à rimmortalité de rame et au libre arbitre de Thorame, croyances qui sont d*un inlérôt capital dans notre civilisation. Eile est donc défendue, comme ces croyances, avec une ténacité passionnée. Mais, d un point de vue purement rationnel, et tout sentiment mis à part, elle se justifie mal. Si par « nature » on n'entend pas la totalité de la réalité donnée, si l'on restreint la signification de ce terme à la partie de cette réalité que nous concevons comme soumise à des lois constantes, il y a quelque témérité à prétendre fixer le point oii cette « nature » fmil. Car la limite s'en estphisienrs foisdéplacée. Ce que Ton appelle « nature )) s'est consiilué peu à peu pour notre entendement. II n'est pas impossible de relrouver les phases successives que celte nature a traversées pour s'étendre. M. Lasswitz, dans sa belle Ilistoîre de VAio^ m misme, a mis en pleine lumière quelques moments de celte évolution. 11 montre comment des parties de la réalité extérieure, dont HiomniG a toujours eu connaissance par la sensation^ n*ont été incorporées à la nature (au sens strict du mot), que depuis le jour où les phénom^nes sont représentés d*nne façon proprement intellectuelle, objective, c'est-à-dire conçus comme soumis à des lois. Par exemple, les anciens avaient comme nous la perception sensible de la lumière et des couleurs. Pourtant, lumière et couleurs ne sont réellement entrées dans notre conception de la nature qu'aprî>s Tanâlyïîe du spectre et les découvertes ultérieures de Toplique, Car, alors seulement, nous avons eu de ces phénomènes une représentation objective, conceptuelle, et faisant corps pour notre enlendement avec le reste des lois delà nature.

Ce que Newton a découvert pour la lumière et les cou-

leurs, les Grecs l'avaient déjà trouvé pour les sons. Un physicien de génie le fera peut-être quelque jour pour les odeurs. Ce jour-là, la somme des perceptions possibles pour nos sens n'aura pas varié, et néanmoins, du seul fait de l'objectivation de perceptions qui auparavant étaient purement sensibles, quelque chose sera changé dans la conception de la nature. L'exemple de Toptique montre quelle vaste étendue de découvertes peut s'ouvrir, une fois l'objectivation commfencée, découvertes dont on ne pouvait jusque-là avoir même le pressentiment, et qui enrichissent singulièrement notre idée de la nature (double réfraction, diffraction, polarisation, analyse spectrale, rayons infra-rouges et ultra-violets, action chimique de la lumière, rayons X, théorie électro-magnétique de la lumière, etc.).

D'une façon générale, notre conception de la nature s'agrandit et s'enrichit chaque fois qu'une portion de la réalité qui nous est donnée dans l'expérience se « désubjective » pour s'objectiver. Cette conception n'est donc pas toujours semblable à elle-même, ni de contenu constant. Au contraire, elle n'a guère cessé de varier depuis l'époque très reculée où elle est née. Car elle a dû naître. Il a existé un temps où aucune séquence presque de phénomènes n'apparaissait comme infailliblement régulière : les esprits et les dieux pouvaient, par leur action arbitraire, à peu près tout produire et tout empêcher. A ce moment, le domaine de la nature, si tant est que la nature soit conçue, même d'une façon vague, est presque infini-^ ment petit. 11 est alors minimum. Peu à peu il s'est formé, il s'est accru, et il comprend aujourd'hui la plus grande partie de ce qui nous est donné dans l'espace. Mais de quel droit, au nom de quel principe, fixerions-nous dès à présent le maximum qu'il ne dépassera pas ? Pourquoi exclurions-nous a. priori de la nature ainsi conçue telle

porLinn du réel, les phénomènes sociaux par exemple? l'aree que nous nV^prouvons pas aujourd'hui le besoin de^ les y l'aire entrer, parce qu*un sentiment spontané s'y oppose? Pauvres raisons : car, sans critiquer le rôle que Ton fait jouer ici au sentiment, nous voyons, par l'histoire des sciences, que l'esprit humain se trouve toujours salis- ^ fait de la conception intellectuelle du monde, quelle qu'elle soit, qui lui es! transmise. Il suit la ligne de moindre elTort, et il tend à conserver tel quel Thérilage Intel- B Icctuel qu'il a reçu. Loin de désirer ou de réclamer un enrichissement pour la conception traditionnelle de la nature, il n'accepte presque jamais sans résistance celui qu'on lui oirrCj et seulement après un temps plus ou moins long.

Rien ne s'oppose donc, a priori^ à ce que le processus d'objectivation se poursuive, à ce que de nouvelles poritous de la réalité donnée entrent dans la représentation intellectuelle de la nature, et soient désormais conçues comme régies par des lois constantes. C'est une conquête de ce genre que la sociologie scientifique réalise. La résistance qu'elle rencontre est un lait normal, et qui pouvais être prévu. La distinction rigide entre le monde de 1^^ (f nature physique wet le monde moral n'est qu'un aspec*^ de cette résistance.

Mais encore, comment parler de lois, quand il s'agit dtir faits qui, pour la plupart, ne nous sont fournis que par l'histoire, c'est-à-dire connus par des témoignages, avec ■ rélément d'incertitude, avec la part d'interprétation que tout témoignage comporte^ et qui ne sont donnés qu'une seule fois, les faits de l'histoire ne se répétant jamais d'une façon identique? — Sur le premier point, la réponse est fournie par l'existence de sciences déjà séculaires, des sciences philologiques, par exemple, qui, sans autre matière que des témoignages, établissent des lois încon-

ît NE PEUT y AVOIR UK MnitAl.K TlIKORIUlfE

testées. Quant à la seconde objection, elle prouve trop. Leibniz adil déjà qu'il n'y a pjis deux Hvus idonliques dans la nature. Ce qu*il y a d'irréilucliblenienL imliviJuel dnns chaque arbre, chaque anima!, chaque être humain, inlt^resse surtout l'artiste : le savant cherche h di5gager, sous les diftt^rences individuelles, les t^lémenty constants qui sont les lois. II y pnrvient des à présent en biologie, malgré les diflicultés extrômes que présentent là les recherches scienlifiques. Affirmer qu'il n'y réussira jamais dansTétudc des faits sociaux serait pour le moins téméraire.

De même que nous avons de presque loule In réalité donnée dans respace deux leprésentations parfaitement distinctes, Tune sensible et subjective, l'autre conceptuelle et objective: de m^'^me que le monde des sons et des couleurs est aussi l'objet de la science physique; de même enfin que nous sommes accoutumés à nous représenter objeclivement comme des ondes de léther ce «lue nous éprouvons subjectivement comme chaleur et <:omme lumière, sans que Tune de ces représentations ^cîxcluc Tautre ni môme s'y oppose ; de nieme, nous pou- >^OEs posséder en même temps deux représentalions de la réalité morale, Tune subjective, l'autre objective. IVons pouvons, d'une part, subir raction de la réalité sociale où nous sommes plongés, la sentir se réaliser dans iietn* propre conscience, et de Tautre, saisir dans cette Idéalité objectivement con<^uc les relations constantes qui en sont les lois, La coexistence en nous de ces deux représentations nous deviendra familière. Elle ne soulèvera pas vins de difficultés que lorsqu'il s'agit du monde extéi^ieiir. Les progrès de Lacoustique ont-ils rien enlevé à Ja i^uiasance émotionnelle des sons, et quand llelmholtz a eu découvert la théorie physique du timbre, les richesses de loreliostration d'un HeeUuïven ou d^m Wagner ont-elles tressé de faire les délices de nos oreilles? Nous ne sommes

LA MORALE KT LA SCtKNCE DES MlJELliS

pas moins sensibles à la déliciilesse et à Téclal des leurs, depuis que Topliquc sait les décomposer. Pareille ment^ quand la si-ience des faits moraux nous en aura donné une représentation objective, quand elle les aura incorporés à la « nature », la vie intérieure de la cens cîenec morale n'aura rien perdu de son intensité, ni di son irréductible originalité.

Une différence cependant subsiste. La nature physique s'impose pour ainsi dire du dehors h l'homme, toujours semblable h elle-nu)me, et indifférente ti sa présence. Les phénomènes se produisent conformément aux lois h l'intérieur de la terre, qui nous est inaccessible, comme à sï surffice. Mais l(\s mœurs, les langues, les religions, les arts, en un mottes institutions sont Tœuvre de l'homme, le produit et le témoignage de son activité, transmis de génération en génénilion, hr<*f, la matière même de son histoire. Ils sont autres là oi:i cette bistoire est autre, Coaiment concilier coite diversité selon les temps et les lieux avec le caractère essentiel de la nature, qui consiste en une constante et parfaite uniformité?

(!]eltc difliculténe fait qu'exprimer sous une forme nouvelle une objection que nous avons examinée plus liant. Elle revient à douter <:i priori que des phénomènes donnés, dans une appréhension primitive, comme inlliiimeal divers, et comme incommensurables les uns avec lesaiitreSt puissent jamais faire Tobjet d'une représentation intellectuelle el d'une science proprement dite. II est vraî iju'il* ne le peuvent pas. dans cet état. Mais il sutlit, pour qu'ils le puissent, qu'ils aient subi une élaboration permettaïil de les concevoir comme objectifs, et d en découvrir les loi*; constantes. Ceci n'est pas une hypothèse : uon seulement la mécanique, la physiqu*v, et les autres sciences de 1^ nature physique se sont constituées ainsi, mais on ^^ peut dire autant de la linguistique, de la science des rel*"

gions, et d'autres sciences du même genre. Il reste que, pour la plupart des catégories de faits sociaux, les moyens actuels d'objectivation sont encore très insuffisants, ou même font défaut. Mais, si Ton veut dire seulement que la sociologie en est encore à la période de formation, personne ne le conteste, excepté ceux qui tendent à prouver, par leurs ouvrages, qu'elle n'est pas une science. Le point capital est que la réalité morale soit désormais incorporée à la nature, c'est-à-dire que les faits moraux soient rangés parmi les faits sociaux, et que les faits sociaux en général soient conçus comme un objet de recherche scientifique, au même titre et par la môme méthode que les autres phénomènes naturels.

De cette façon, les rapports de la théorie et de la pratique en morale redeviennent normaux et intelligibles. Dans ce cas, comme dans les autres, la pratique rationnelle, qui doit venir tôt ou tard modifier la pratique spontanée issue des besoins immédiats de Faction, dépend désormais du progrès dans la connaissance scientifique de la nature. Nous sortons de la confusion inextricable où nous entraînait l'idée d'une « science de la morale », d'une « morale pure », d'une « morale théorique », qui devait être tout ensemble normative et spéculative, sans pouvoir satisfaire à la fois à ces deux exigences. L'une se sépare de l'autre, conformément à la nature des choses. Désormais l'effort spéculatif ne consiste plus à déterminer « ce qui doit être », c'est-à-dire, en réalité, à prescrire. 11 porte, comme en toute science, sur une réalité objective donnée, c'est-à-dire sur les faits moraux et sur les autres faits sociaux inséparables de ceux-ci. Comme en toute science encore, il n'a d'autre fin directe et immédiate que l'acquisition du savoir. Parvenu à un certain degré de développement, ce savoir permettra d'agir, d'une façon méthodique et ration-

LévY-BnuHL. — La morale. 3

nelle, sur les phénomènes dont il aura découvert les lois. Ainsi la prétendue « morale théorique » disparaît. La « morale pratique » subsiste en fait. Elle devient Tobjet de l'investigation scientifique, qui, sous le nom de sociologie, entreprend l'étude théorique de la réalité morale. Et cette étude théorique prêtera plus tard à des applications, c'est-à-dire à des modifications de la pratique existante. Transformation des « sciences morales » grosse de conséquences, dans le domaine de la pensée comme dans le domaine de l'action, et dont nous ne pouvons apercevoir encore que la période préliminaire.

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