‹ La morale et la science des moeursChapitre 3 sur 63 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Us doctrines morales divergent par leur partie théorique et s'accordent par les préceptes pratiques qu'elles enseignent. — Explication de ce fait : les morales pratiques ne peuvent pas s'écarter de la conscience morale commune de leur temps. — La pratique ne se déduit doncpas ici delà théorie; mais la théorie, au contraire, est assujettie à rationaliser la pratique existante.

M. Paul Janet avait coutume de dire que l'on a tort,

dans renseignement de la morale, de commencer par la

Dtïorale théorique pour descendre à la morale appliquée.

C'est de celle-ci, selon lui, qu'il faudrait partir, pour

remonter ensuite h la théorie. Outre des raisons d'ordre

pédagogique, que Ton peut deviner, M. Paul Janet faisait

valoir, à Tappui de son opinion, cette réflexion d'ordre

philosophique : les morales théoriques divergent, tandis

que les morales pratiques coïncident. Les divers systèmes

sont inconciliables, et se réfutent les uns les autres sur les

questions de principes; ils sont d'accord sur les devoirs

à remplir.

Le fait signalé par M. Janet est exact. On ne peut nier que, à une môme époque et dans une même civilisation, les différentes doctrines morales n'aboutissent, en général, à des préceptes aussi semblables entre eux que les théo-

ries le sont peu. Sans doiile, il y a des exceptions. Telles sont les morales que Ton peut appeler paradoxales ou excentriques (la morale cynique dans l'antiquité, ou la morale de Nietzsche aujourd'hui). Mais elles sont rares, et elles n'agissent que sur une portion restreinte du public, d'esprit raffiné, et capable de prêter l'oreille à des conseils pratiques qui piquent sa curiosité, sans y conformer aussitôt sa conduite. Le plus souvent, ce sont moins des théories morales proprement dites, c'est-à-dire des tentatives de construction systématique, que des protestations contre la routine ou l'hypocrisie morales. Parfois, c'est un effort pour secouer les consciences qui s'endorment sur les formules toutes faites d'une philosophie attardée et complaisante. Si l'on met à part ces doctrines révolutionnaires, dont le rôle est souvent fort utile, les autres, si différentes qu'elles soient par ailleurs, se trouvent d'accord sur le terrain de la pratique. Cette coïncidence se remarquait déjà dans les écoles morales les plus célèbres de l'antiquité. Eternels adversaires dans la région des principes, les stoïciens et les épicuriens fondent leurs doctrines sur des conceptions de la nature rigoureusement opposées; mais ils finissent par prescrire la' môme conduite dans la plupart des cas. Sénèque, comme on sait, se plaît à emprunter indifféremment ses formules tantôt à Épicurc et tantôt à Zenon.

Chez les modernes, mômes rencontres. Dès qu'il s'agit de la pratique, l'extrême diversité des doctrines fait place à une quasi uniformité. Considérons la série des doC' trines examinées par M. Fouillée dans sa Critique dess])^' tènies de morale contemporains. N'est-il pas déjà signi^^' catif que cette critique porte à peu près sans exception s^^' la partie théorique de ces systèmes ? C'est apparemme^ que M. Fouillée pense qu'ils diffèrent entre eux par cct''^ partie-là seulement. Kantienne ou criticiste, utilitaire*

pessimiste, positive, évolulionniste, spiritualiste, théologique, chaque doctrine morale défend jalousement l'originalité de son principe théorique contre les objections des autres : mais elle n'hésite pas à formuler dans les mômes termes que ses rivales les règles directrices de la conduite, les préceptes concrets de la justice et de lâchante. Déjà Schopenhauer avait attiré Taltention sur cet accord inévitable. « Il est difficile, disait-il, de fonder la morale : il est aisé de la prêcher. » Car il n y a pas deux façons de le faire. Ses règles générales : « Sinim cuiqiie tribue. Ne^ninem lœde. Imo omiies, quantum pot es ^ juva », n'ont rien de mystérieux. Elles sont assurées d'un assentiment unanime. Schopenhauer ne s'arrête pas un instant à ridée que des morales pratiques différentes puissent s'opposer les unes aux autres. Il lui paraît évident que les mêmes maximes se retrouvent partout. John Stuart Mill, de son côté, remarque que la règle suprême de son utilitarisme se confond avec le précepte de l'Evangile : « Aime ton prochain comme toi-même. » Et Leibniz, deux siècles auparavant, montrait l'accord, au point de vue pratique, entre sa morale rationnelle et la morale religieuse, en disant : « Qui Deum amat^ amat omnes, » 11 serait facile de multiplier les exemples.

Sans doute, le fond commun prend des teintes variées, selon le système où il entre. Môme ici, l'originalité et le tempérament de chaque philosophe impriment leur marque, et des divergences apparaissent sur des points spéciaux de morale pratique. Par exemple, le mensonge est, aux yeux de Kant, la faute morale par excellence- Rien ne peut Texcuser, Au contraire, selon Schopenhauer, d'accord en ce point avec plusieurs moralistes anglais, le mensonge est indifférent, et par conséquent licite, dans un certain nombre de cas. M. Spencer soutient que la charité, telle qu'elle est enseignée par la morale chrétienne,

LA MOI^AI.h: KT LA SCIKNCK BEH MOEUBS

est antisociale et impraticable. Mais ces divergences n'k firment pas I*accord des diverses doctrines sur les points essentiels. Ce n'est jamais les règles générales ?< Nemiiiem la^de, iif}û omiivs... », qui sont mises en qiieslioii, mais simplemenl rappliealion qu'il faut on faire dans une conjoncture donnée. Tel est aussi le sentiment de M. Sidgwick. Il a fait voir en délail, dans ses Meîhoih of El hic s, cummenl les morales intuilionnislcs et les morales empiriquesJ malgré Topposition de leurs principes, finissent par coïa| cidcr à peu près si Ton considère la pratique.

Assurément, cette convergence n'est pas fortuite, EUd doit avoir sa raison dans certaines conditions auxquelles les morales pratiques doivent toutes satisfaire, et qui leur imposent cette quasi uniformité. C est en effet ce qui aj Heu. Les pliilosoplies ne se soucient peut-Atre pas beau-j coup de s'accorder entre eux, au point de vue théori^jue "j mais, en (ant qu'ils enseignent une morale pratique, ils tiennent fort à ne pas être désavoués par la conscienca morale commune. Déjà, dans la spéculation pure, ils prennent soin, pour la plupart, de ne pas se mettre ouvertement en contradiction avec le « sens commun ». Plus un système est paradoxal d'apparence, plus il s'elTorce de montrer que, au fond, le sens commun dit comme hii, en son langage ; s*il savait s'expliquer, c'est-à-dire développer ce qu'il contient implicitement, le sens commun i aboutirait à ce système. Ce souci d'avoir le sens commun pour soi ne provient pas seulement du désir de n'eflarouclier personne, et de se concilier des partisans. Il répond au besoin que la pensée de l'individu ressent de se persuader à elle-môme qu^ellc exprime des vérités valables pour la raison de tous. A fortiori^ s'il s'agit de morale pratique. Quelles que soient ses prétentions ^ Toriginalité, l'auteur ne se sent tranquille que si 1»^^ principes généraux formulés par lui sont, pour ain^^^-

LES MORALES THÉoni^teS AllTUELI.EMKNT KSIHTANlT.S ^9

dire, acceptés d'avance par la conscience commune. Et, tandis qu'il se trouve des systèmes de pliilosophio spéculative pour se passer de l'acquiescement, mi'^me apparent, du sens commun, et pour en appeler k de;^ jngcs plus compétents, il ne se rencontre guère de doctrine morale qui ose se déclarer ouvertmiout en désaccord, sur les questions de pratique, avec la conscience morale de son temps. Qunnd Fourier ou les Saint-Sinioniens veulent modilicr les règles de la morale sexuelle, leur déroj^alioa a la pratique courante prétend encore se justiOer par les principes mémos sur lesquels cette pratique repose. Elle eu appelle de la conscience commune à la conscience mieux éclairée. Elle invoque le droit des Jl'UX sexes à régalilé dans les moeurs comme devant la loi. La « réliabililalion de la chair » était, du moins pour une part, une façon de prolester contre la subordination morale et léj^ale d*uii sexe à lautre. Elle pouvait donc en ce sens, comme tout TelTorl socialiste de celle |>érioJe, se réclamer de la conscience morale méme^ qui n'est jamais lasse de demander plus de justice dans les relations humaines.

Pour conclure, les morales pralic)ues d*un temps donné, devant s'accordeivavec la conscience commune de ce temps, s'accordent donc aussi entre elles. Les morales théoriques, de caractère plus abstrait, n*intéressent pas directement iiette consciencej et peuvent diverger sans Tinquiéler.

S'il en est ainsi, le rapport de la théoiie à la pj^atique morale devient tout à fait singulier. Partout ailleurs, il faut que le savoir théorique soit oblenu d'abord ; les applications ne sauraient venir qu'ensuite, par une série de teluctïons plus ou moins compliquées. Dans le cas de la Diorale, la pratique paraît au contraire indépendanle de la Ihéorie ; rien ne prouve que celle-ci ait précédé celle-là, ^t nous avons toute raison de penser le contraire. Il ne saurait être question non plus d'une déduction allant des

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