‹ La morale et la science des mursChapitre 15 sur 61 · PREFACE XVII · texte numérisé non relu

PREFACE XVII

sociétés diffèrent sans doute des organismes vivants, mais elles présentent du moins ce caractère. commun avec eux qu'en vertu d'un consensus intime, les parties et le tout s'y commandent réciproquement. Rien n'empêche donc que les sciences de la réalité morale ne se servent aussi des considérations de finalité comme d'un procédé heuristique. Quant aux jugements de valeur, il faut distinguer s'ils sont relatifs ou absolus. La science positive doit s'abstenir de ceux qui prétendraient être absolus et assigner des valeurs d'ordre transcendant. Mais peut-on lui dénier le droit de formuler des jugements de valeur relatifs? Quand la science biologique remarque que dans le corps humain actuel il y a un grand nombre d'organes inutiles, dont quelques-uns deviennent souvent dangereux, elle prononce un jugement de valeur, qui est parfaitement légitime. De même, la science des mœurs pourra observer que telle règle actuellement en vigueur, et obligatoire, dans une société donnée, y est nuisible : elle formulera ainsi un jugement de valeur^ sans excéder ce qui lui est permis. 11 n'est que trop vrai que toutes les sociétés existantes ont besoin d'être « améliorées ». La science a le droit d'en constater les imperfections : trop heureuse si elle permettait aussi de prescrire un moyen sûr d'y remédier.

L'idée d'une science des mœurs substituée à la morale théorique ne heurte pas seulement d'antiques habitudes d'esprit. Elle éveille aussi des inquiétudes au point de vue social. A entendre dire que les faits moraux sont des faits sociaux, que toutes les morales sont naturelles, que chacune d'elles est fonction des autres séries de faits dans la société où on l'observe, plus d'un critique se demande si la doctrine nouvelle, déjà peu rassurante au point de vue théorique, ne met pas en péril la moralité elle-même. Elle ne serait pas seulement aventureuse et inexacte, elle serai-t en outre dangereuse et subversive. Tous, il est vrai, n'expriment pas ces craintes : on les rencontre néanmoins souvent. M. Fouillée les a développées longuement, en s'appuyant sur la loi énoncée par Guyau : « La réflexion dissout l'instinct ». Il estime que cette doctrine conduit au « scepticisme moral ». Il proclame que l'humanité ne se contentera jamais

XVIII PRêpACE

d'une « morale par provision* ». Selon M. Cantecor, « nous voilà démunis de toute règle ^ ». M. Belot n'est pas moins affirmatif. « Il est contradictoire de vouloir instruire une société du caractère provisoire de sa morale, et d'espérer en même temps qu'elle ne s'en apercevra pas... C'est la pioche du démolisseur... C'est pour la société une euthanasie morale' ».

Ce genre d'argument fait beaucoup d'impression. On peut considérer comme de bonne guerre d'y avoir recours. Mais il est moins sûr qu'il ne paraît d'abord, et il relève plutôt de la polémique que de la discussion scientifique. Il a le défaut d'être indirect. Pour réfuter une doctrine qui prétend démontrer qu'elle est vraie, il faudrait prouver qu'elle est fausse. On lui objecte que, si elle était vraie, les conséquences en seraient fâcheuses, et qu'il vaut donc mieux qu'elle ne le soit pas. Mais cette préférence sentimentale ne change rien à la réalité des choses. Si la doctrine est vraie, il sera bien difficile, à la longue, de l'empêcher d'évincer les autres. Le meilleur parti à prendre, dans ce cas, serait de l'accepter, et de parer de son mieux aux conséquences que l'on redoute. Au reste, l'expérience a montré qu'une réfutation par les conséquences peut tout au plus arrêter la diffusion d'une doctrine vraie, et jeter la défaveur sur les premiers qui la soutiennent. Elle ne fait que retarder ainsi une victoire qu'elle n'empêche pas.

Mais laissons ce point préliminaire. A ces appréhensions, dans la mesure où elles sont sincères, on répondra qu'elles proviennent d'une illusion où les philosophes se sont complu, sans grand dommage d'ailleurs, excepté pour leurs systèmes. Ils croient fonder la morale, au sens plein du mot, ils croient aussi que si ce fondement vient à manquer, la moralité va disparaître. En vain nous avons essayé de montrer que la morale, en ce sens, n'a pas plus besoin d'être fondée que la nature, et que si les philosophes ne font pas la morale, ils ne la défont pas non plus. Les critiques répliquent que des règles morales dont les hommes connaîtraient la nature relative et provisoire perdraient nécessairement leur autorité et ne sauraient plus

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